LES AÏSSAOUAS
Chez ceux qui, à plusieurs reprises, ont avalé du fer, une détente soudaine se produit; ils s'affalent sur le sol, on les allonge sui* une natte, les voici comme morts.
Le tam-tam résonne toujours, les coups sourds de la Derbouka retentissent et la flûte poursuit sa plainte aiguë.
Enfin ce sont les lames qu'on enfonce dans la gorge et dans le ventre des adeptes. Le patient hypnotisé est indifférent, il regarde comme sans voir le Mokaddem qui, prenant sa chair entre ses mains, la traverse de part en part avec une pointe affilée. Puis il va à travers la foule, deux ou trois lames pendantes le long de ses flancs, de sa poitrine, de sa gorge transpercée, et ce fanatisme est si entraînant que des enfants tout petits, suggestionnés, sollicitent l'épreuve. De longues aiguilles traversent bientôt leurs joues, leur ventre ou les cartilages du nez. Et sur la face bestiale des nègres qui regardent, les yeux apparaissent comme des rayons d'acier. Tous les hommes drapés de toges brunes, venus en spectateurs, s'hypnotisent à leur tour, ils vont se souder à cette sombre guirlande de fanatiques. Elle est vraiment sauvage, horrible, cette chaîne humaine dont tous les anneaux se balancent, chacun baissant la tète jusqu'aux genoux, les cheveux traînant et se relevant pour retomber sur les reins. Et les chefs excitent, poussent l'exaltation jusqu'à son paroxysme, ils donnent l'exemple, sautent comme des forcenés devant eux ou se balancent suivant le rythme de la musique.
Tout à coup l'un d'eux bondit, sauvage, un bâton à la main, l'écume aux lèvres, il menace, et la musique accélère encore le mouvement qui devient pressé, haletant, furieux; c'est le vertige qui prend ces hommes, c'est la folie. . .
Alors, toujours la bouche écumante, il en est qui s'approchent du Mokaddem. Oh! les scorpions énormes, verdâtres ou noirs, il les tient à la main, lui, il les montre, et les autres rugissent, ils veulent les manger...
11 ne faut pas détourner la tête malgré l'écœurement qui me prend, il faut voir et c'est horrible ces bouches écumeuses qui mâchent avidement les bêtes immondes qu'on leur donne en pâture, dont la queue se tord encore autour des lèvres convulsées qui bavent. Et puis, des serpents, du feu, du verre pilé, que sais-je encore !. . .
Je m'étais enfui.
Le soir tombait. Dans la plaine, les troupeaux se rassemblaient et les enfants de Djara et de Menzel allaient chercher leurs chèvres et leurs bi'ebis confondues en un seul troupeau dont la garde est confiée à un pasteur. Les animaux reconnaissent leurs jeunes maîtres et c'est gracieux de les voir, dans le crépuscule, suivre les enfants avec des bêlements plaintifs.
Puis la plaine devient solitaire, les coups sourds du tam-tam des aïssaouas s'éloignent et je n'entends plus que les souffles d'une brise tiède dans les palmes et le murmure éteint du ruisseau de l'oasis.
J'étais un soir chez le général Allégro, lorsque le courrier apporta une lettre de M°" la marquise de Mores qui le priait de faire parvenir un paquet de correspondances à son mari.
Je ne sais quel pressentiment funèbre aussitôt assombrit ma pensée. Et m'adressant au général :
,. — « J'ai peur, lui dis-je, pour le vaillant marquis de Mores; croyez-vous qu'il ait bien compris les dangers auxquels il s'exposait en s'enfonçant dans le désert, ses préparatifs n'étaient-ils point faits pour allumer toutes les convoitises? Les nouvelles se propagent avec une rapidité inconcevable au Sahara et sûrement son voyage et les conditions dans lesquelles il s'effectue sont connus des Touaregs. » ;i, Je me souvenais que l'un d'eux avait quitté Tunis en même temps que moi. 11 avait débarqué à Gabès et aussitôt avait disparu. Quel méchant regard ce Touareg, le voile blanc qui cachait le bas de son visage ajoutait encore à la férocité de son aspect !
— « J'ai organisé l'expédition de telle sorte qu'elle s'accomplira en toute sécurité, dit le général. La trahison des guides est le côté dangereux des explorations et ceux dont je l'ai muni sont sûrs. Je compte surtout sur la présence de El Hadj Ali, riche commerçant tunisien, originaire de Ghadamès, où il a de la famille encore. Et cehii-là ne se serait point risqué en une telle aventure s'il avait douté de la sécurité d'une région qu'il connaît mieux que personne. On peut compter sur l'interprète Abd el Hak, sur Ali ben Zmerli qui est de Tunis, et les cinq nègres armés de fusils à tir rapide qui accompagnent l'expédition sont à toute épreuve. La caravane se compose de huit hommes courageux, elle est accompagnée de quarante-cinq chameaux.
« J'ai recommandé à de Mores de ne jamais se séparer de son escorte, j'insistais encore sur ce point, ici même, la veille de son départ, car pour moi le danger est là. Il est certain qu'une entreprise comme la sienne est toujours hasardeuse, surtout dans les circonstances actuelles après l'affaire de Tombouctou, la marche triomphale de Rabah au Bornou, l'état aigu de la question du Touat et surtout les entreprises anglaises au Soudan.
« Mais de Mores est d'une énergie peu commune et j'espère qu'il restera prudent et sera constamment en éveil vis-à-vis des Touaregs. »
Le général s'était tu, je songeais au massacre de la mission Flatters où suc-
comba le capitaine Masson avec lequel j'avais été lié d'amitié. Le colonel était prévenu aussi, une première fois il avait échoué au lac Menghough attiré dans un guet-apens parles Touaregs Iffoghas. Il put corrompre deux chefs à prix d'argent et échapper à la mort.
Dans la seconde expédition, les Touaregs Hoggars se chargèrent de le conduire eux-mêmes au Soudan, il s'était confié à eux, ils l'avaient séparé de son escorte de tirailleurs et l'avaient traîtreusement massacré.
... Quelques jours plus tard, à mon passage à Sfax j'apprenais le massacre de l'expédition du marquis de Mores. Mes pressentiments ne m'avaient point trompé. Le marquis avait oubhé les recommandations pressantes du général Allégro, il s'était livré aux Touaregs Iffoghas.
11 avait oublié aussi la lettre du cheik Ahitaghel des Touaregs Hoggar mise sous ses yeux avant son départ par des amis qui espéraient le faire renoncer à son entreprise.
Ce cheik, qui s'était engagé à donner son appui et sa protection au colonel Flatters, écrivait au gouverneur turc de Ghadamès :
« Je vous informe de ce qui est arrivé à ces chrétiens, « c'est-à-dire au colonel Flatters», qui est venu chez nous, avec ses soldats, dans l'intention de traverser notre pays du Hoggar pour se rendre au Soudan. Ils sont venus ; mais nos gens les ont combattus pour la guerre sainte de la manière la plus énergique, ils les ont massacrés, et c'est fini.
« Maintenant, il faut absolument que la nouvelle de nos hauts faits parvienne à Constantinople. Informez, là-bas, que les Touaregs ont fait aux chrétiens une guerre sainte exemplaire. Dites, en haut lieu, que je demande à ce que les musulmans viennent à notre aide pour soutenir la guerre sainte dans la voie que Dieu nous a tracée. »
L'objectif immédiat du marquis de Mores était d'arriver à la ville mystérieuse de Rhât où aucun Européen n'a encore pénétré.
Seul Duveyrier coucha une nuit en dehors de ses murs surveillé par des Touaregs.
De Rhât le marquis comptait, dit-on, rejoindre le Mahdi.
11 serait tombé, disent certains, sous les coups des Snoussi, redoutables et mystérieux, ennemis irréconciliables de la domination française en Afrique, dont Khiva m'avait entretenu, dont les affiliés sont partout dans le monde musulman.
La confrérie religieuse fut fondée, il y a cinquante-six ans, par le fils de Sidi Mohammed-ben-Ali-es-Snoussi, Algérien exilé . Sur son lit de mort, Sidi-es-Snoussi a désigné son fils comme le Mahdi attendu. Car une antique prophétie avait an-
nonce pour notre époque le sauveur providentiel qui doit régénérer l'Islam et soumettre la terre aux vrais croyants.
On lit dans V Éclair du 20 juin, à propos de la mort du marquis de Mores :
« Sidi-Mohammed-Mahdi commande aujourd'hui à la moitié du monde musulman. Son pouvoir s'étend sur toute l'Afrique du Nord, du Maroc à l'Egypte. Il a son principal centre d'action et sa zaouïa métropolitaine en territoire turc dans le vilayet de Tripoli, au nord-ouest et à deuxjoui^s de marche dans l'oasis de Syouah.
Et, fait bien curieux : à travers les siècles, le foyer du fanatisme musulman se retrouve aujourd'hui précisément à la même place. L'endroit même où s'élève la ville sainte des Suoussis, la récente Jehrboub est exactement celui d'où Mohammed-el-Cabbah, le «Vieux de la Montagne », envoya, pour tuer le roi de France Louis IX, alors devant Tunis, ses fidèles « assasins » , dont l'histoire des croisades nous a appris le rôle et dont le nom est passé dans notre langue. Ce rapprochement est de M. Napoléon Ney qui a bien étudié cette secte.
Il n'est que vrai de dire que l'Orient musulman est un creuset où semble s'élaborer pour le vingtième siècle, une force expansive dont la puissance de destruction, si l'on n'y veille, sera fabuleuse.
Un de nos officiers qui a pu visiter dernièrement le couvent retiré où habite le chef du bureau secret à Constantinople, s'est convaincu qu'il y a à Paris des émissaires chargés de le renseigner sur tout ce qui peut intéresser les musulmans. Sous prétexte d'apostolat, de charité, de pèlerinage et de discipline monacale, les agents des congrégations sillonnent l'Asie et l'Afrique, même l'Europe. Us revêtent les formes les plus diverses, négociants, étudiants, médecins, ouvriers, mendiants, charmeurs d'oiseaux et de serpents, saltimbanques, fous simulés ou illuminés inconscients. Un émissaire sera, par exemple, le conteur du café maure, un amuseur public qui, volets clos, lorsque l'auditoire est composé de musulmans sûrs, dit tout bas les ordres qu'il apporte de la Rome musulmane. Et si, quinze jours, trois semaines après son passage, une insurrection éclate sans cause apparente, il ne faut pas s'en montrer surpris.
Le mahdi de Tripolitaine est l'ennemi irréconciliable de la domination française dans le nord de l'Afrique. On a trouvé la main de la confrérie dans tous les assassinats de voyageurs pendant ces dernières années : MM. Dournaux-Duperré et Joubert sur le chemin de Ghadamès à Ghât, en 1874 ; les Pères du Soudan à Ghadamès en 1880 ; la deuxième mission du colonel Flatters sur la route de Laghouat aux Etats Haoussas, en 1881 , Il fit attaquer en 1882 la mission topographique du Chott-Tigri, qui n'échappa à une ruine totale que grâce au sang-froid, à l'énergie et à l'intrépidité de MM. le capitaine de Castines et le lieutenant Delcroix.
Le dernier soulèvement des Ouled-Sidi-Cheik, puissante tribu religieuse du sud de la province d'Oran, en 1879, a été provoqué par des émissaires snoussites. L'agitateur Bou-Amàma, avant de lever l'étendard de la révolte, était mokhadem (prieur) d'un couvent snoussite.
Le cheik-El-Mahdi, qui a succédé à son père mort en 1859, s'efforce par tous les moyens de conserver son prestige aux yeux des vrais croyants. A la fin de sa vie, Snoussi ne sortait jamais sans un voile noir sur le visage, afin d'épargner le rayonnement de sa face aux yeux de ses fidèles. Le fils, sans aller aussi loin, se montre très peu en public. Son aspect est froid, et lorsqu'il donne audience, il tient sa montre à la main, pour n'accorder au visiteur que le temps qu'il lui a fixé d'avance. C'est un homme de haute taille, à l'aspect imposant, à la parole facile et éloquente, quand il rompt le silence rigoureux où il affecte de se renfermer d'ordinaire.
Il dispose de forces militaires importantes qu'il pourrait utiliser dans une guerre véritable. Il réside ù Djerbourb; il a fait bâtir dans cet oasis un couvent fortifié. Il a fait creuser des puits, construire de grandes citernes, créer des plantations. En 1874, le couvent ne contenait que quelques étudiants et des esclaves. Deux ans plus tard, on trouvait à Djerbourb des ateliers d'armurerie où l'on montait les fusils venant d'Egypte. La confrérie possédait quinze canons. Les écuries renfermaient de nombreux chevaux. En 1880, la garde du corps de Hédi-Mohamedel-Mahdi se composait de 4.000 Algériens, réfugiés politiques, de 2.000 esclaves. La confrérie compte aujourd'hui 120 couvents au centre d'action...
Là s'ourdit en secret le procès de la civilisation au nom du prophète qui a dit : « La guerre durera jusqu'au jugement. Il peut y avoir des trêves, jamais de paix. »
Le marquis de Mores a-t-il simplement été victime d'une bande de pillards. Touaregs et Chaâmba, d'un guet-apens préparé par Arbib, a-t-il succombé sous la haine des fanatiques Snoussi? C'est un mystère qu'on ne pénétrera jamais.
Quoi qu'il en soit, la fin du marquis de Mores, fils d'une illustre race, victime d'une grande conception patriotique n'en est pas moins héroïque et glorieuse, et les sables du Sahara comptent tm martyr de plus. C'est poui'quoi nous donnerons les détails circonstanciés de ses derniers jours d'après le récit d'Ali Smerli, un des survivants du massacre de l'expédition devant l'officier enquêteur.
La caravane de de Mores quitta Djeneyen le 31 mai.
Le 1°' juin, elle campa sans avoir trouvé ni puits ni point d'eau.
Le 2 juin, vers trois heures du soir, après une marche pénible, on dut s'arrêter encore sans avoir trouvé aucun puits. Comme il fallait, de toute nécessité, en trouver un le lendemain, M. de Mores envoya Abd el Hak, Ali de Sinaoun, Ali et
Chambi, un Chaâmba, engagé à Djeneyen pour guider la caravane, jusqu'à Rhât, et quatre guides de Netzaoua afin de chercher et de trouver le puits le plus proche.
Ce petit groupe partit aussitôt.
La nuit était presque arrivée lorsqu'un de ces hommes parut à l'horizon agitant son burnous. Il expliqua que ses compagnons avaient rencontré un habitant de Sinaoun, fabricant de goudron, qui leur avait ofTert de les conduire jusqu'au point d'eau voisin.
En revenant, toutefois, notre messager avait entendu des coups de feu et, croyant à une attaque, toujours à redouter dans ces parages, il engagea vivement M. de Mores à lever le camp et à marcher au secours de ses envoyés.
De Mores suivit ce conseil. Mais la nuit était complète ; on traversait une région montagneuse et rocheuse où les chameaux ne pouvaient continuer, sans danger, d'avancer dans les ténèbres.
Bon gré, mal gré, il fallut donc s'arrêter et coucher là.
Le lendemain matin, mercredi 3 juin, dit Smerli, nous nous remîmes en route et nous arrivâmes promptement au puits d'El Ouatia. Nous fiunes étonnés de n'y rencontrer ni Abd el Hak,ni ceux qui l'accompagnaient. Il fallut courir à leur recherche, et l'un de nous, originaire de Merzoug, partit dans ce but. Il les aperçut bientôt arrêtés près d'un puits un peu plus éloigné que celui sur le bord duquel nous étions iixés nous-mêmes. Nos camarades revinrent donc.
Abd el Hak amenait avec lui deux Touaregs, dont l'un nommé Bou Chaoui, qu'il avait rencontré le matin même. Ces Touaregs, qui étaient à pied, présentés à M. de Mores, reçm'ent de lui le meilleur accueil. Il leur offrit du café, les fit déjeuner, les retint à diner et à coucher au camp. Il paraissait enchanté de ses premières relations avec eux.
Dans la soirée, une quinzaine d'autres Touaregs environ, vinrent à notre campement. On les hébergea; on fit cuire, en leur honneur, deux plats de couscous, et un plat de riz sans viande. M. de Mores ouvrit même une boîte de thé pour leur en servir. L'heure du repos arrivée, ces gens se retirèrent un peu en dehors de notre camp.
Bou Chaoui semblait être leur chef. Il était seul à parler arabe ; encore parlaitil cette langue assez difficilement et d'une façon peu inteUigible. Il fallait, pour le comprendre toute la bonne volonté d'Abd el Hak, qui servait d'interprète, entre M. de Mores et cet homme. Ses compatriotes du désert ne parlaient que leur idiome national ; aussi seuls Hadj Ali et deux de ses serviteurs pouvaient s'entretenir avec eux.
Détail à noter : Bou Chaoui demanda des cigarettes à Abd el Hak. Pour les fumer, il abaissa son voile, de sorte que Smerli put voir sa figure. C'est un homme de 40 à 45 ans, qu'il reconnaîtrait sûrement s'il se trouvait jamais placé en face de lui.
Disons aussi tout de suite que les jours suivants, pendant que nous restâmes immobilisés à El-Ouatia, Bou Chaoui ne manqua pas de revenir nous voir longuement, et amena même sa petite fille, enfant de six à sept ans.
Cette visite de l'enfant ferait assez croire que le campement des Touaregs était tout proche du nôtre ; il est vrai que nous ne l'avons nullement aperçu ; mais cela tient, sans doute, à la forme et à la couleur des tentes touaregs faites de cuir et très difficiles à distinguer, même à courte distance. Quoi qu'il en soit, Bou Chaoui et sa fillette furent l'objet de mille attentions prévenantes. Abd el Hak les photographia plusieurs fois l'un et l'autre et M. de Mores fit cadeau à l'enfant de plusieurs bracelets. Du reste, il tenait table ouverte pour tous ceux de la tribu qui venaient le A^oir.
Pendant que nous racontons cette journée du 3 juin, ajoutons qu'Abd el Hak entama, avec un indigène de Sinaoun, qui faisait du goudron dans le voisinage du puits près duquel nous campions, des négociations en vue de la location de chameaux.
Hadj Ali discuta le prix de cette location. L'homme de Sinaoun demandait 30 francs par 100 kilos jusqu'à Rhât. Hadj .\li ne voulut en donner que 26. Ils ne purent s'entendre et Hadj Ali entra ce même jour en pourparlers avec Bou Chaoui pour obtenir de lui les chameaux nécessaires au relèvement de ceux venus de Gabès.
Le jeudi 4 juin, les pourparlers commencés la veille continuèrent. M. de Mores y prit part en personne, par l'intermédiaire d'Abd el Hak.
Du reste, pendant qu'ils se continuaient, Ali de Sinaoun et Salah, domestiques au service de El Hadj Ali, partirent pour Sinaoun même afin d'acheter des cordes, des poivrons et d'autres provisions dont le besoin se faisait sentir. Ce fut tout pour cette journée employée, comme on le voit, en causeries vagues.
Le lendemain (vendredi), le camp, établi jusque-là à uue certaine distance du puits, en fut rapproché et fut dressé tout près du puits même.
La chose était à peine faite qu'on vit arriver huit ou neuf Chaâmba dissidents. Ils venaient abreuver leurs chameaux à notre puits.
M. de Mores se les fit présenter; les entretint longuement; s'informa du motif pour lequel ils avaient quitté leur pays ; leur proposa son intervention près des autorités françaises pour les faire rentrer en grâce et alla jusqu'à leur offrir une lettre d'intercession dans ce but.
Les Chaâmba l'écoutèrent, mais refusèrent catégoriquement ses propositions et ses offres. M. de Mores alors leur fit distribuer de la farine d'orge et un litre d'huile, qu'ils emportèrent en se retirant.
Parvenus néanmoins au puits qui se trouve à huit ou neuf kilomètres de là, entre El-Ouatia et Sinaoun, ces Chaâmba, réflexion faite, renvoyèrent à M. de Mores, par un jeune garçon de douze ans, cette huile et cette farine qu'ils avaient d'abord acceptée.
Cependant les négociations engagées, pour la location des chameaux touaregs, avec Bou Chaoui avaient abouti. M. de Mores remit donc les arrhes convenues et annonça à ses chameliers gabésiens qu'il les congédiait. Ceux-ci furent dans l'allégresse la plus grande; ils étaient en effet loués pour aller jusqu'à Rhàt et déjà le voyage leur semblait très pénible.
La soirée se passa, conséquemment à ces arrangements nouveaux, en règlement de compte, M. de Mores les paya, acheta les provisions dont ils étaient munis et qui leur devenaient inutiles, et convint avec eux qu'ils partiraient dès le lendemain. Les guides de Nefzaoua, congédiés comme les chameliers gabésiens, furent également réglés et partirent dans la nuit, sans même attendre le jour.
Tous ces soins n'absorbèrent pas cependant tellement M. de Mores qu'il ne reçut des femmes chaâmba amenées par la curiosité à notre camp. Il leur remit même à chacune dix francs ; cette générosité fit accourir trois Chaâmba, à chacun desquels il donna encore une pièce de vingt francs.
Le soir, enfin, deux employés du Gheik de Sinaoun vinrent, de la part de ce fonctionnaire, demander le signalement de la caravane, mais M. de Mores les éconduisit sans rien entendre et sans vouloir leur communiquer le moindre renseignement. Ils se retirèrent donc sans être plus avancés au départ qu'à l'arrivée.
Dès l'aube du samedi matin (6 juin), les chameliers gabésiens nous quittèrent, ainsi qu'il avait été convenu la veille. Ali de Sinaoun et Salah, le domestique d'El Hadj Ali, n'étaient point encore revenus de Sinaoun ; nous restions donc seulement, à El Outia, sept personnes attachées à M. de Mores. En le comptant, nous étions huit en tout, perdus au milieu des Touaregs et des Chaâmba.
La journée pourtant se passa tranquillement; M. de Mores était gai, plein d'entrain et de bonne humeur comme à son habitude.
Il convint que les chameaux loués aux Touaregs seraient amenés le lendemain à la première heure et il en paya la location jusqu'à Rhât.
Il profita même de la conclusion définitive de ce marché pour faire cadeau à Bou Chaoui, le porte-parole et le chef des Touaregs, d'une carabine à répétition, d'un burnous, d'une jebba et de divers vêtements pour femmes.
Il avait aussi distribué à sa nouvelle escorte touareg quatre carabines prises aux trois serviteurs noirs d'El Hadj Ali et à moi-même, continue Aliben Smerli.
Pendant tous ces préparatifs, nos gens étaient enfin revenus de Sinaoun, et la soirée s'achevait paisiblement lorsque des Chaâmba se présentèrent et réclamèrent à M. de Mores des cadeaux en nature analogues à ceux qu'il avait faits, dans la journée, à leurs voisins les Touaregs. Ils demandaient aussi des vêtements, des armes, etc. M. de Mores refusa net . Ce refus mécontenta si vivement ces Chaàraba, que leur compatriote Ali el Chambi, engagé à Djeneyen pour guider notre caravane jusqu'à Rhât, crut devoir solliciter l'autorisation de se retirer. Déjà probablement, il craignait de se trouver mêlé à quelque regrettable affaire.
L'incident n'eut d'ailleurs pas d'autre suite immédiate et le samedi se termina par l'achat aux Touaregs, pour Abd el Hak, d'un chameau livrable le lendemain matin avec les autres.
Ce lendemain matin parut, mais les chameaux ne vinrent point . On ne vit ni eux ni aucun Touareg ce jour-là.
Seuls, deux Tripolitains, réfugiés dans ces tribus nomades pour échapper aux autorités turques, se montrèrent au camp, porteurs de deux jeunes agneaux qu'Abd el Hak leur acheta.
Nous reçûmes également, dans ce jour, la visite du Cheik de Sinaoun. FI dina mêms au camp et y passa la nuit. Avant de le laisser partir, M. de Mores, avec lequel il avait longuement causé, lui fit don d'une pièce d'étoffe et d'un harram teint en rouge .
Le 8 juin au matin, les chameaux ne paraissant pas encore, Hadj Ali se décida à aller les chercher .
Vers huit heures, il revint avec les chameaux attendus, huit ou neuf Touaregs et leurs nègres chameliers .
Malheureusement, les chameaux amenés n'avaient pour tout harnachement que des bâts privés de sangles et de cordes .
Le camp fut poiu-tant abattu, démonté et on commença le chargement. Mais
FEUME D UN CHEr DE L ARAAD
les animaux se déchargeaient à chaque instant et il était presque impossible d'assujettir les caisses et cantines sur leur dos.
Après de longs efforts, comme midi approchait, M. de Mores ordonna de décharger entièrement les bêtes et, vu l'heure trop avancée, remit le départ au lendemain.
Pourtant on ne releva point le camp ; on ne dressa point les tentes, et, pour procurer un peu d'ombre à M. de Mores, on se borna à établir un tendelet entre deux caisses. Ces contre-temps n'influaient toujours pas sur la belle humeur du chef. Il s'était toutefois rendu compte des difficultés qu'il aurait avec les Touaregs pourconvoyeurs.
Le soir même en effet, il s'en ouvrit nettement à Bou Chaoui. Décidément, lui dit-il, je renonce à l'idée d'aller à Rhàt avec vos chameaux; ils ne sonthabilués ni à nos caisses ni à nos charges, conduisez-nous donc seulement à Sinaoun; là je trouverai des animaux du pays qui feront mieux mon affaire. Bien entendu, vous garderez les sommes que vous avez touchées pour aller jusqu'à Rhât ; je vous les abandonne dès maintenant.
Ce fut chose convenue et les Touaregs, promettant de revenir le lendemain, quittèrent le camp à la nuit close.
Dès en s'éveillant dans cette journée du mardi 9 juin, qui devait se terminer si tragiquement, M. de Mores s'aperçut qu'on lui avait volé sa sacoche accrochée à une caisse. On vint l'informer également que son méhari avait disparu.
M. de Mores se plaignit amèrement de ces vols à Bou Chaoui. Un instant après, celui-ci lui fît remettre sa sacoche ; mais les papiers qu'elle contenait étaient déchirés et son cachet, moitié rouge et moitié blanc, manquait. Quant au méhari, Bou Chaoui déclara qu'il allait se mettre à sa recherche, et il disparut.
11 fallut beaucoup de temps pour procéder au chargement. Pendant cette opération, M. de Mores surprit un jeune Touareg fouillant dans ses bagages; la patience lui manqua et il administra au voleur un coup de canne qui lui fit une légère blessure à la tête .
Vers huit heures du matin, enfin, le chargement terminé, on se mit en marche.
Les Touaregs, au moment du départ, avaient disparu regagnant leurs tentes et laissant les chameaux seuls avec les chameliers.
Nous avancions donc avec une lenteur désespérante, obligés de relever, à chaque instant, le chargement tombé de quelqu'ime des bêtes. Nous mîmes ainsi plus de deux heures à parcourir moins de trois kilomètres dans la direction d'El- Oiiatia à Sinaoun .
En tète du convoi, sur une seule ligne, nos quarante ou quarante-cinq cha-
meaux, flanqués, à gauche, des chameliers nègres au service des Touaregs et, à droite des trois serviteurs nègres, d'El Hadj Ali et Ali de Sinaoun.
A vingt pas en arrière, et à pied, AU Smerli. Dix pas en arrière encore, mais monté sur un chameau, Abd el Hak. Trente pas plus loin, sur la gauche et à dos de méhari, M . de Mores, suivi à quatre-vingts-mètres environ de distance par ses deux serviteurs algériens Mohamed sur sa droite.
Enfin, à cinquante pas en arrière d'Abd el Hak, mais à droite, presque parallèlement à de Mores, par conséquent, El Hadj Ali sur un chameau que conduisait par la bride un domestique .
Il était donc dix heures ou dix heures et demie lorsque, au loin, nous vîmes arriver les Touaregs, sur leurs méharis et par petits groupes. Bientôt ils nous eurent rejoints. Ils mirent alors pied à terre et nous suivirent tenant leurs montures.
Tout à coup, Smerli, se retournant, aperçut trois de ces Touaregs qui s'étaient approchés sans bruit et par derrière de M. de Mores et se préparaient à l'attaquer à coups de sabre.
Découverts, ils poussaient des cris d'appel pendant que M. de Mores, sans perdre sa présente d'esprit, ripostait : Qu'y a-t-il donc? Que veut-on? Et comprenant trop ce qu'on voulait, tirait son revolver de sa ceinture, ajustait les bandits, en tuait un et blessait les deux autres, l'un grièvement, le second moins gravement
Il était temps, car les agresseurs était si près de lui qu'au moment même où il les mettait en joue, l'un d'eux, d'un coup de sabre, l'avait atteint au-dessus du poignet droit.
Devant cette agression, Smerli avait rejoint Abd el Hak, qui, descendu de chameau, avait saisi sa carabine que lui tendait le nègre et avait, avec lui, coui"u à l'aide de M. de Mores.
Smerli avait pris la bride du chameau que montait ce dernier, et pendant qu'il descendait avait dégagé sa carabine de la gaine dans laquelle elle était renfermée et la lui tendait au moment même où il mettait pied à terre.
En prenant sa carabine, M. de Mores a laissé tomber sur les vêtements de Smerli deux gouttes du sang s'échappant de sa blessure ; elles y sont encore très visibles.
Cependant, de Mores crie : Aux chameaux ! aux chameaux ! en indiqusmt de la main qu'il faut, à tout prix, les arrêter et les faire agenouiller.
C'était, du reste, la consigne donnée depuis longtemps, pour le cas à prévoir d'un désordre quelconque toujours dans la colonne.
Smerli, sans îirme et dès lors inutile au salut de de Mores, court pour faire
exécuter cet ordre. Mais les chameliers touaregs rabattent vivement leurs animaux sur la droite, tandis que Chaâmba et Touaregs unis, fondent sur nous avec leurs méharis, nous font prisonniers et nous attachent.
Puis les chameliers touaregs font agenouiller leurs bêtes et les déchargent.
Us étaient alors à quatre cents mètres environ de l'endroit où Ali Smerli avait laissé de Mores.
Il le voyait de là avec Abd el Hak et El Hadj Ali, tous trois debout bravement et adossés à une toutfe de soboth^ ces grands joncs du désert. Les deux premiers étaient armés de carabines et le troisième était sans arme. Ahmed et Mohamed, les domestiques de M. de Mores qui étaient également armés de fusils à tir rapide, avaient, dès la première attaque, été tués tous les deux sans que leurs armes aient servi.
Une heure durant à peu près, de Mores et Abd el Hak tinrent donc seuls tête à leurs ennemis. Pendant une heure, en effet, les crépitements de la fusillade ne cessèrent de retentir. Ils tiraient sur les Touaregs parfaitement dissimulés dei'rière les touffes de soboth dont le terrain est semé; ceux-ci, en cercle autour d'eux, les fusillaient, de leur côté, d'une distance approximative variant entre cent et cent cinquante mètres.
Liés au milieu des chameaux et des bagages, les hommes de de Mores ne purent assister aux détails de cette lutte épique.
Quand la fusillade ne retentit plus, seulement, ils conclurent que tout était fini. Il était environ midi.
Touaregs et Chaâmba se précipitèrent alors sur les bagages; ils ouvi'irent les ballots ; ils étalèrent les marchandises et, la menace à la bouche, les armes à la main, ils forcèrent Smerli et ses camarades à leur aider à ouvrir les caisses en leur criant : « Où est l'argent? où sont les armes? »
Quelques instants après arriva Bou Chaoui. 11 rassura les prisonniers, qui craignaient d'être égorgés; il fit enlever leurs liens et les prit à témoin qu'il n'assistait pas au massacre et que la catastrophe s'était produite pendant qu'il était à la recherche du méhari de de Mores.
Puis, avec les autres, il alla au partage des dépouilles. Smerli dut dévisser le couvercle d'une caisse pleine de sabres; une arme plus riche que les autres fut mise de côté pour le frère de Si Mohamed, un gros personnage du Rhât, parait-il. D'autres caisses furent brisées pour aller plus vite.
Le soir, enfin, on rendit aux captifs leurs vêtements, on leur distribua une outre d'eau, mais pas de nourriture, et ils passèrent la nuit au milieu des assassins.
Le 10, à l'aurore, recommença la curée : Touaregs et Chaâmba se disputèrent même. Enfin ils s'entendirent et chacun prit sa part.
Bou Chaoui congédia alors les prisonniers et s'enfonça dans les solitudes du Sud avec les siens.
Il pouvait être dix heures du matin. Ali de Sinaoun rejoignit l'homme qui fabriquait le goudron et dont nous avons parlé, et lui loua un chameau qu'il ramena.
En repassant alors sur le champ de massacre, Ali Smerli et ses camarades virent, tout à leur aise, les malheureuses victimes et les reconnurent.
Hadj Ali, frappé d'une balle au front et d'une autre à la jambe, dormait son dernier sommeil, la tête appuyée sur son bras droit.
Abd el Hak atteint d'un coup de feu au côté droit de la poitrine avait, en outre, le flanc gauche percé par la lance d'un Touareg. Il était couché sur le dos, attestant le ciel qu'il avait lutté en vaillant et qu'il était mort en brave.
Les deux serviteurs algériens de de Mores : Ahmed et Mohamed, tués dès le début du drame, gisaient l'un sur le dos, l'autre sur le ventre.
Quant à M. de Mores, chef de la caravane, Français, ancien officier, il s'était conduit jusqu'au bout en chef, en officier et en Français ; il s'était battu en lion et, jusque dans le trépas, ses misérables assassins l'avaient distingué de ses compagnons ; son cadavre était tellement criblé de blessures qu'il était impossible.de découvrir celles qui provenaient d'armes à feu de celles faites à l'arme blanche. On avait du s'acharner sur lui et lui faire expier, jusqu'après sa mort, ses titres de chrétien, de Français et de maître.
Il était là pourtant, étendu sur le ventre, les bras allongés en avant comme
pour prendre une éternelle possession de cette terre arrosée de son sang et qu'il
avait rêvé, dans ses rêves généreux, de conquérir à la France et à la civiUsation.
Et la Dépêche tunisienne fait suivre cette reproduction du récit d'Ali Smerli des
pensées suivantes auxquelles tous les Français s'associeront :
Dors en paix, Mores, ton vœu sera peut-être accompli plus vite que tu ne le croyais toi-même et plus vite que ta vie et ton passage à travers le désert ne l'eussent réalisé !
La France va sentir le besoin impérieux de faire un pas décisif de plus sur le chemin du Soudan, de protéger, par un établissement durable, plus avancé que ceux d'aujourd'hui, les routes qui lui appartiennent. Aussi, là même où ton sang a coulé, espère que demain les couleurs de la Patrie, que tu portais avec toi, flotteront dans l'azur qui a répercuté tes derniers cris et tes derniers soupirs, et qu'un fort, portêmt ton nom, apprendra aux bandits du désert que leur règne est fini.
En attendant, tes os vont revenir avec ceux de tes compagnons et Tunis les saluera dans quelques jours, avant la Mère-Patrie, avec un respect et une admiration unanimes.
Deux mots pour finir. Ali Sraerli et ses camarades gagnèrent rapidement Sinaoun. Le 10 au soir, ils couchèrent dans un des villages voisins de ce centre.
Le n , ils y passèrent la journée dans la demeure de l'un d'eux : Ali de Sinaoun.
Le vendredi, Ali Smerli repartit à dos de chameau pour Dahiba et Tataouine, d'où il est arrivé, le 22 au soir, à Tunis.
On sait que Paris réservait au héi'os mort pour la France de magnifiques funérailles. Tous les partis, dans im noble et généreux sentiment, s'accordèrent pour rendre hommage à son courage et à son abnégation.
Des hommes de cœur réclamèrent une vengeance immédiate, c'est-à-dire une expédition militaire vers le sud dans le but de châtier les Touaregs dont la région relève géographiquement et politiquement de la Tunisie en dehors de trois points occupés par les Turcs : Ghadamès, Sinaoun et Djerdj. Leur vœu n'a pas été exaucé et tout voyage d'exploration vers Ghadamès dans les conditions ordinaires est impossible désormais.
Je terminerai ce récit de l'expédition du marquis de Mores qui, à tous égards, devait occuper une place importante dans cette étude sur la Tunisie, par des extraits d'un remarquable article de M. Flourens au sujet des relations entre le Soudan et la Méditerranée ; il met vivement en lumière les moyens de ramener vers Gabès les caravanes qui ont abandonné cet itinéraire.
« Nous n'avons rien fait pour développer les relations de la Tunisie avec l'Afrique centrale et les régions soudanaises, pour en faire l'entrepôt du commerce entre le bassin de la Méditerranée et tous les pays sahariens ou transhariens. C'était, cependant, pour nous un intérêt de premier ordre au point de vue politique comme au point de vue économique. Tout au contraire, par une série de mesures maladroites sur lesquelles je reviendrai ultérieurement, nous avons interrompu les relations existantes dont l'importance était déjà considérable.
« Trois routes centrales servent au commerce entre la Méditerranée et le Soudan. Sur ces routes, deux échappent à notre sphère d'influence, ce sont celles qui partent de Tripoli et de Benghazi.
« La plus occidentale et autrefois, avant l'établissement de l'administration française en Tunisie, la plus fréquentée part du fond du golfe de Gabès et se dirige, à peu près droit, au Sud vers Ghadamès et Ghate, en rasant les derniers contreforts du massif montagneux central du Sahara.
« C'est la route de Ghadamès qu'il s'agirait de l'ouvrir à nos relations avec le Soudan. Plus à l'ouest, le massif du Haggar, continué par celui du Touat, barre le chemin. En outre, toutes les routes qui partent d'un port plus à l'ouest que Gabès, ne peuvent arriver à la latitude de cette ville sans traverser, sur 200 kilomètres de profondeur, un premier massif montagneux, celui de l'Atlas, sans avoir, en conséquence, à gravir des 1,200 mètres d'altitude pour redescendre ensuite à zéro, avant de recommencer l'ascension du second massif.
« En partant de Gabès, au contraire, on substitue à ces ascensions périlleuses et coûteuses un simple prolongement de navigation; de plus, c'est perpendiculail'ement au rivage que l'on se dirige, à travers un pays plat et sans obstacle, vers le centre du Soudan.
« Cette route part d'une rade excellente, destinée, je l'espère, à devenir, avant peu d'années, un port de commerce et de guerre de premier ordre. L'île de Djerba, qui couvre la rade du côté du large, possède une population douée d'aptitudes commerciales innées, dues à une pratique plusieurs fois séculaire et acquises lorsque les relations entre le Soudan et la Méditerranée ont suivi leur voie naturelle, c'est-à-dire jusqu'à l'occupation française.
« Il ne faut pas croire que cette interruption soit due à une répulsion systématique contre l'établissement de rapports commerciaux continus avec les Français, ni surtout à une sympathie quelconque pour les Turcs. Parmi les fonctionnaires turcs, certains sont redoutés pour leurs exactions.
« La raison de ce changement dans l'itinéraire des caravanes remonte à de petits froissements locaux, à des causes mesquines qui, à distance, peuvent nous paraître secondaires et peu dignes d'arrêter l'attention des pouvoirs publics; de près, ont les conséquences les plus graves et les plus désastreuses.
« Il faudrait envoyer à Ghadamès, avec une mission conGdentielle du gouvernement, un homme intelligent et parfaitement au courant de toutes les habitudes, de toutes les manières d'être et des sentiments de ces populations, et le charger d'ime enquête approfondie sur les causes qui ont déterminé le commerce à abandonner son ancienne route pour se diriger vers le Fezzan, qui est sur la route directe du Soudan à Tripoli. Pour cette mission importante et délicate, il faudrait trouver un individu, et ce ne serait pas difficile à découvrir, qui, par des services personnellement rendus à des chefs et personnages autorisés, se soit acquis la confiance des marabouts de la frontière tripolitaine, des commerçants du Soudan, du Fezzan et, avant tout, de Ghadamès même.
« Par son influence, et au besoin par quelques présents, il persuaderait les chefs dé caravane qui traversent encore Ghadamès de se diriger vers le Nord, au
lieu d'obliquer vers Tripoli ; puis étendant son action davantage, avec ses relations et la renommée de ses bienfaits et de ses puissantes attaches avec la France, il détournerait ensuite les caravanes qui vont directement du Soudan à Tripoli par le Fezzan et les attirerait à Ghadaraès et de Ghadamès à Gabès.
u II serait même très peu coûteux, — les compagnies s'offriraient à exécuter le travail sans frais et pour quelques concessions, — de faire construire un chemin de fer à voie étroite de Gabès, je ne dirai pas jusqu'à Ghadamès, Ghadamès, quoique situé dans notre hinterland tunisien, a reçu, ces dernières années, une garnison turque et est, par suite, considéré comme une dépendance de la Tripolitaine ; mais sur un point de la route à déterminer au plus près de l'oasis en question, mais en dehors de la frontière turque. On pourrait peut-être même obtenir du gouvernement turc la conclusion d'un arrangement qui nous permettrait de nous établir, à titre purement commercial, à Ghadamès sans avoir à craindre d'être inquiétés par lui dans notre exploitation. »
MULATRESSE DE MENZEL
COUR INTÉRIEURE DO KAÏD d'hADÈGE