CHAPITRE XII
L'aube. -- A travers l'Araad. — Paysages d'apocalypse. — Les Matmatas. — Hadège.
Troglodytes. — Les gerboises. — Le siroco.
Chez les
Bled el ateuch ou el Khoai'....
Pays de la soif et de la peur!...
TROIS heures du matin, on frappe à ma porte. Je me frotte les yeux. La nuit a été brûlante, elle ne m'a donné ni repos ni sommeil. Chaque jour ici je me lève plus las qu'en me couchant. . .
Cependant, malgré la fatigue, je suis bientôt sur pied. Me voici dans une calèche qui attendait à ma porte. Quel véhicule , grands dieux! Déc"hiré, maculé, rouillé et tout grinçant au moindre mouvement des quatre
chevcaux attelés. Le conducteur, un Arabe, m'affirme qu'on n'en peut trouver de mieux approprié au pénible trajet que nous allons faire. En route donc...
L'aurore pointe, Gabès dort, livide, dans le sable. Seule, comme une espérance, la première lueur du jour qui va venir frissonne dans un coin du ciel.
Et, fuyant dans le crépuscule du matin, à travers de mornes espaces, je rêve à nos bois, à nos prairies. Je revois les vapeurs légères flottant sur nos étangs, les fleurs qui s'entr'ouvrent, là-bas, sur le bord des ruisseaux, si loin, dans les vallées charmantes!
Pourtant après avoir dépassé Djara et Menzel, le paysage est d'un grand caractère, à cette heure. Sous les colonnades sans fin de l'immense oasis dont aucune haleine n'effleure les palmes, les eaux de l'oued miroitent, immobiles, entre les roseaux.
Les lignes de ce paysage sont larges, les colorations simples et discrètes, on dirait que la nature se recueille et pense . Mais d'ailleurs, n'est-elle point comme nous? Elle a ses rêveries aussi, ses tristesses, ses fureurs, ses sourires et ses joies.
Sur une hauteur, on entrevoit des murailles jaunes couronnées par un minaret et des coupoles bleuâtres. Des troupeaux descendent la pente aride et des caravanes de chameaux chargés d'halfa débouchent sur le chemin. La vie habituelle commence à reprendre avec l'aurore lorsque subitement nous sommes en face du désert de l'Araad, que borde dans le lointain une ligne abrupte aux crêtes grises. Et voici que le soleil levant nuance de reflets roses ce sol qu'un tressaillement subit a paru animer.
Dans ces terres livides qui s'allongent de toutes parts, quelle surprise de revoir l'eau! C'est une nappe d'un calme absolu, reflétant sans un frisson des palmiers qui se penchent et le ciel doré par le jour naissant. Ce coin charmant sommeille encore dans la fraîcheur matinale et un rayon d'aurore rougit vaguement çà et là les palmes d'alenlour.
J'arrête l'attelage, et sur la lisière du bois endormi, une femme apparaît portant une amphore. C'est une bédouine au large turban, à la tunique flottante. Elle est tout interdite en nous apercevant et, silencieuse, nous considère.
Partons... la course sera longue, on ne peut s'attarder devant même une apparition de canéphore biblique. Nous ne verrons plus de sources, pourtant, dans les régions que nous allons franchir. Nous irons par ce désert, là-bas, que bordent les montagnes trapues de l'horizon, la chaîne des Matmatas, but de notre voyage.
L'air est froid, je grelotterais presque si je ne m'enveloppais dans les couvertures que la prévoyante hôtesse a mises dans la calèche à mon intention.
A TRAVERS L'ARAAt) 2të
« Ici, m'a-t-elle dit, les nuits sont chaudes, les journées brûlantes, mais les matinées sont glaciales sur les hauteurs. »
Voici le soleil venir, mais il ne chauffe pas encore, il effleure à peine le sol mort que nous traversons et frange d'or bruni les crêtes des monts lointains aux ombres d'outremer. Nous descendons une pente ravinée et nous arrivons dans la plaine. Plaine vaste où sourient quelques fleurs, duvetée de vert par places, avec çà et là des champs d'orges mûrs, couleur paille, sans clôtures, au hasard.
Cependant la plaine tout entière s'est iUuminée et de toutes parts des pigeons sauvages blottis dans des buissons de jujubiers s'enfuient, et jusqu'à perte de vue flottent dans les airs des vols de papillons. On dirait d'innombrables feuilles d'automne emportées par le vent.
Cette plaine, l'Araad, le sol de labour, fut l'ancienne patrie des Lotophages, peuple mythologique qui se nourrissait du lotus. Le fruit était si doux, dit Homère dans l'Odysséo, qu'il faisait oublier leur patrie aux étrangers qui en goûtaient. Selon Pline, les Lotophages en fabriquaient une boisson fcrmentée qui enivrait. Après s'en être abreuvés les compagnons d'Ulysse ne voulaient plus quitter le pays, et le héros, insensible à leur désespoir, les fit porter jusqu'à ses vaisseaux où il les fit attacher à fond de cale.
Après la plaine et les champs d'orge, le désert reprend. Le pays de nouveau est couturé de ravines, on dirait, par endroits, des lits de torrents desséchés, tant ils sont encombrés de pierres pohes. La route, ou plutôt la piste, monte et descend sans cesse à travers ce sol bouleversé, amas enchevêtré de monticules de calcaire stériles, dénudés, aux pentes écorchées, pleines de précipices. Le soleil brûle cette terre pantelante, le siroco la fouette sans merci.
C'est ici toute l'horreur du désert, c'est comme le bled el ateuch ou el Kliouf, le pays de la soif et de la peur ! . . .
Malheur à l'étranger qui s'égarerait seul dans ces parages, sans recommandations pressantes auprès des Kaïds ou des cheiks ; il est condamné à mourir de soif et de faim, car les indigènes le fuiront comme un pestiféré, il sera perdu dans une solitude sans abri, sans vivres et sans eau.
Au dire d'Hérodote, les Troglodytes Ethiopiens, il désignait ainsi lesMatmatas, sont les plus vils de tous les peuples, ils se nourrissent de serpents, de lézards et autres reptiles, ils parlent une langue qui n'a rien de commun avec celle des autres hommes.
Les montagnes ténues, d'un lilas pâle, qui se levaient dans le lointain à l'aube, sont à présent devant nous arides, cahoteuses, et à mesure qu'on s'en rapproche elles se rapetissent et s'eulsddissent sous le grand soleil.
Nous gravissons leurs flancs d'où émergent, çà et là, des touffes de palmiers. Ils s'élèvent de sortes de cuvettes établies dans les bas-fonds, entourées de quelques figuiers épais et de caroubiers noirs.
Il est 10 heures. Nous arrivons à Hadège, village de Troglodytes.
Le ciel est devenu blafard, un vent brûlant souffle avec violence, il arrache des lambeaux du sol et une poussière rougeâtre roule sur les pentes et voile les bas-fonds. On entend les palmes s'entrechoquer par instants avec des froissements de branches sèches. Aucune apparence d'être humain en ce pays farouche!
Pourtant le village est là creusé sous terre dans cet amas de monticules brûlés que nous foulons et je n'aperçois au-dessus du sol qu'une pauvre mosquée à la coupole basse, là-bas, et des fumées qui çà et là s'exhalent, tordues par le vent.
Mon conducteur me fait remarquer près de nous une large ouverture béante, c'est une demeure ou plutôt le terrier d'un troglodyte. Quelques épines protègent les bords de cette fosse, il serait dangereux de glisser en approchant de trop près, on ferait une chute [de plusieurs mètres dans cette cour intérieure, ce patio, où s'ouvrent les portes des diverses pièces qui composent l'habitation, cour à laquelle on accède par une galerie creusée dans les flancs du monticule.
Hadège est composé de plus de cent cinquante de ces habitations terriennes dissimulées dans les replis de la montagne.
Après une marche mouvementée nous débouchons sur une sorte d'esplanade. Des hommes vêtus de blanches toges s'avancent au-devant de moi, ils accompagnent le fils du kaïd auquel je donne la lettre de recommandation dont le général Allegro m'a muni pour son père. Mon cocher qui a mis son attelage à l'abri du soleil, sous im olivier à l'ombre très grêle, me sert d'interprète, mais comme il possède mal notre langue, il me transmet les choses les plus bouffonnes. Sur ma demande on fait appeler un juif qui expliquera mieux les intentions du chef. Il m'apprend en effet l'absence du kaïd, mais son fils est là pour le remplacer et me guider dans le village où je suis le bienvenu. Il espère que j'accepterai le repas qu'il désire m'offrir. Il m'accompagne ensuite jusqu'à la chambre des hôtes qui me servira de demeure durant mon séjour.
Nous nous engageons dans une tranchée tandis que les chiens, dont on se débarrasse avec peine, aboient furieusement autour de nous. Au bout de la tranchée, contre le monticule taillé à pic en sorte de muraille, s'ouvre une galerie tortueuse dans laquelle on s'engage ; des niches pratiquées sur les côtés servent de hangars, de celliers, d'écuries, elles abritent les instruments aratoires, les charrues primitives. Sortant de l'ombre du couloir nous débouchons dans une cour carrée ou plutôt une fosse aux parois hautes, pleine de lumière. Des portes s'ouvrent çà
HADÊGE 217
et là dans ce vestibule bizarre, où donnent des chambres creusées comme le reste dans le sable durci.
La chambre des hôtes est une sorte de tunnel blanchi à la chaux. Une délicieuse fraîcheur y règne. Ces terriers sont frais en été et chauds en hiver. L'ameublement de la salle est d'une extrême simplicité mais d'un grand luxe cependant pour Hadège : il se compose d'une longue table, de quelques chaises, d'une lampe à pétrole et de deux lits en fer recouverts de tapis de Kairouan .
Je suis seul maintenant, le caïd s'est retiré discrètement, me conseillant le repos, et puis la chaleur est ardente, le siroco souffle, il est prudent de s'enfermer. Dans la soirée nous visiterons Hadège.
En attendant l'heure du repas, j'examine les lieux. Me voici devant la porte de la salle donnant sur la cour. En face est la galerie qui mène au dehors. Dans la cour, ou la fosse, des portes closes. Deux d'entre elles, voisines l'une de l'autre sont surmontées de mains hiératiques sculptées dans le sable dur qui forme la muraille. L'une est la prison, l'autre le tribimal où le kaïd règle les différends entre ses administrés. La main symbolique est celle de Fatma qui préside à la justice.
Au-dessus de ma tête un grand carré de ciel, là-haut, et le vent dont j'entends le souffle fait tourbillonner la poussière sur les bords de l'étrange puits au fond duquel j'habite.
Cette inspection faite, je me repose. Le terrier est silencieux, je n'entends que le piaillement des moineaux à l'orifice de la cour et, par instant, le murmure de voix sourdes qui semblent monter du sol même. Puis plus rien, une bouffée plaintive de vent chaud, un souffle léger qui passe, le bourdonnement des mouches qui semblent s'entretenir d'une voix grave avec des pauses subites, et plus rien, le silence retombe sur cette terre que la chaleur écrase.
Et comme je sommeille accablé, on apporte sur la table un grand plat de couscous. Le kaïd accompagne les serviteurs et va se retirer. Je le prie de partager avec moi les mets qu'il vient ra'offrir; alors il s'assied, le juif qui était de l'escorte reste aussi pour servir d'interprète. Il se tient debout près de la table.
Ah! ce couscous, au piment et au poivre, nageant dans du piment! à la première bouchée je crus avaler du feu. Une insupportable cuisson étreignait ma gorge. Le kaïd gravement absorbait et pour ne pas le désobliger je faisais tous mes efforts pour l'imiter. Mais force fut de m'arrêter. Et déjà ma bouche et ma poitrine étaient incendiées et l'eau tiède des gargoulettes ne parvenait pas à étancher ma soif! Le kaïd me considérait avec surprise.
« Il ne comprend pas que vous ne soyez pas en appétit, me disait le juif,
LA tunisip:
Car ce couscous a ôié préparé avec le plus grand soin par ses femmes. Jamais on n'en a offert de meilleur. »
Des poulels pimentés encore succédèrent à ce plat, à des boulettes nageant dans une sauce horrible.
J'essayais bien d'entamer des morceaux, mais je les rejetais aussitôt. Le kaïd seleva, il mejetaun regîird de pitié et disparut. Il était blessé par mon mépris pour le festin qu'il m'avait offert. Je restai seul avec le juif et les serviteurs.
Pauvre juif, humble et empressé, seul de sa race dans ce village. Bijoutier,
interprète et guide à la fois, mais très pauvre malgré ses aptitudes et ses efforts, les bénéfices sont si maigres ici!...
Les autres l'insultent à tout pi'opos :
« Ben Kelb, » tils de chien, « djefa-bendjefa! » charogne fds de charogne ! lui disaient-ils.
L'un d'eux m'adresse un discours auquel je ne comprends un traître mot.
« Il raconte, me dit l'interprète, que les gens de notre religion insultèrent autrefois une caravane qui transportait à la Mecque des présents destinés au tombeau du prophète. On mit à mort ces insulteurs. Notre race allait s'éteindre. Mais Dieu touché des larmes des juives qui ne cessaient de pleurer et de prier, permit pour une seule nuit la résurrection des juifs. C'est pourquoi, dit-il, nous tous, les descendants de ce peuple de cadavres, sommes des djefa ben djefa ! »
« Allah issefer oudj choum! » Que Dieu leur jaunisse la face! dit un des fanatiques serviteurs d'une voix sombre, jetant vers le juif un regard mauvais.
« Savcz-vous ce que les Ai^abes disent de ces Berbères? ils se moquent de leur esprit calme, me disait l'interprète, ils prétendent qu'ils ont un caillou pour cervelle et ceux-ci répondent : « Et vous un tambourp ! »
INTERIEUR UE TROpLODYTE
TaOGUODYTK RENTRANT DANS SON TERRIER
En dépit des recommandations de tous j'ai tenté de sortir de ma caverne, mais déjà dans la cour où le soleil ruisselle et le vent tournoie j'éprouve au visage une subite brûlure. On se croirait devant l'orifice d'un four allumé.
Les hommes se sont couchés dans une petite salle tout à côté de la mienne, ils dorment, allongés dans l'ombre, comme des morts.
Seul l'interprète veille auprès de moi : « Vois-tu, me dit-il, le méchant qui m'injurie toujours, rdb ala ed dénia, il s'est absenté de la vie, je suis tranquille seul avec toi... »
Je m'absente de la vie moi-même, imitant les méchants troglodytes, et lorsque j'ouvre les yeux le juif est toujours là qui veille.
Nous causons longuement, il souffre isolé au milieu de cette population hostile à sa race. 11 a vu Tunis et regrette son séjour là-bas, mais on est trop nombreux dans la capitale, il faut vivre pourtant, il s'est exilé dans ce but et tant bien que mal il y parvient ici.
« Si tu savais, me disait-il, combien le pays est triste aussi plus loin, dans le désert, derrière ces montagnes où nous sommes! tu connais la chanson : « A Gafsa l'eau est du sang, l'air est du poison ; tu y resterais cent ans sans te faire un ami ! » Moi j'y suis allé et j'ai fui.
« Ces Arabes, vois-tu, sont orgueilleux, ils aiment se montrer en habits de fête et il leur faut beaucoup manger pour être contents. Mais les occasions sont rares. Ah! si tu avais pu voir la noce célébrée à Hadège il n'y a pas longtemps! C'est là qu'ils ont mangé!..,
— «Voyons, Yacoub, raconte-moi tout ça... »
Je n'imaginais pas une fête au milieu de ces tanières sur cette terre flétrie. Et voici à peu près ce qu'il me dit :
« Nous étions placés, ma femme et mes enfants, sur la hauteur, derrière le village, afin de mieux voir l'arrivée des gens venant de la tribu des Ouled-Sliman, pays de la fiancée. Et voilà que bien loin nous apercevons un grand nuage de poussière qui roulait sur les pentes. Lorsque le nuage est plus près, on distingue des cavaliers aux brillants costumes, le moukala en bandoulière ; des femmes et des enfants, vêtus de blanc et de rouge, dont on voit les brillants colliers et les bracelets.
La cavalcade arriva au galop sur la place où ta voiture s'est arrêtée. Les burnous flottaient dans la poussière, on entendait le you-you joyeux des femmes, les cris des cavaliers, et c'était un grand vacarme.
« Sur cette place on avait dressé des tentes à l'ombre des palmiers et des oliviers," et près d'elles on entravait les montures. Chacun venait saluer le kaïd.
— « Mais dis-moi, Yacoub , que s'était-il passé avant cette grande fête ? racontemoi les préparatifs qui s'étaient faits, afin que je sache tout.
— « Sidi, fit-il, depuis une semaine, il y avait de grands préparatifs dans le village. D'abord les femmes, durant deux jours, les rahaya, comme on les appelle ces deux jours, avaient broyé du blé et de l'orge dans les moulins à bras en usage ici, et le soir elles s'étaient réunies pour improviser des chants au son des tamtams et de musettes en peau de gazelle. Des négresses chantaient des airs de leur pays, pays bien loin, là-bas, par delà les sables, à des mois et des mois démarche.
« Le troisième jour, elhenna, on préparait la feuille du henné, on la réduisait en fine poussière pour teindre en rouge la peau des mains des femmes et les ongles de leurs mains et de leurs pieds. On en préparait aussi pour Variça, la fiancée, dont les ongles doivent être rouges comme du corail. Et toujours les femmes chantaient et des entrailles de cette montagne si nue on entendait monter des cris joyeux et des musiques sans voir personne dehors. Je t'assure que ça étonnait. Moi, je n'étais pas de la fête, je regardais et je pensais...
« Le quatrième jour, le nangera, était consacré à la préparation des victuailles, car il en faudra du couscous, du piment, des poulets et des galettes pour nourrir la foule d'affamés qui va venir!... Le lendemain, cinquième jour, le mafal^ celui où les festins commençaient. Du matin au soir on mangea au son de la musique et on voyait les nègres danser en rond et sans repos souffler ou frapper sur leurs instruments.
« Le sixième jour, le folîag^ on mangea et on dansa encore sans discontinuer. On s'interrompit seulement pour tuer des bœufs et des brebis. Tu vois bien qu'ils ne sont contents que lorsqu'ils se bourrent jusqu'à éclater. Tu as bien mécontenté le kaïd ce matin en ne touchant pas à ce qu'il t'offrait.
« Le septième jour, elresouai\ une mule richement harnachée quittait Hadège portant les cadeaux de noce pour la fiancée, elle était accompagnée par une brillante escorte de cavaliers qui faisaient la fantasia. C'était comme une guerre, on entendait des coups de fusil partout dans la montagne et des tambours et des flûtes.
« Arrivés chez la fiancée les cavaliers ont remis les cadeaux, ils ont assisté à im repas, car ils avaient faim encore après avoir tant mangé, on a toujours faim ici, jamais on n'est rassasié... Avant de partir ils ont défilé devant les femmes assises le long des murs et chacun a déposé une pièce d'argent sur leur tête.
— « Pourquoi ont-ils donné cet argent, Yacoub?
— « Sidi, c'est un cadeau pour la négresse qui habillera la fiancée.
« Depuis une semaine donc on mange, on boit, on fait la fantasia et on chante sans s'arrêter. On continue encore le huitième jour, le es sjeffa, le baldaquin. Ce
jour-là tous les gens des montagnes voisines et de bien loin même arrivent à Hadège, surtout ceux des Ouled-Sliman. Il en vient de Ras-el-Oued, de Ben Aïssa, de Toujane, de Tamezred, de partout enfin. C'est encore la fantasia, toujours après un grand festin. On accompagne le baldaquin dressé sur un chameau, il va chercher la fiancée là-bas dans les montagnes.
« On a posté des hommes autour du village, ils sont chargés de signaler le retour. Quelques heures plus tard, lorsqu'on l'aperçoit je cours sur une hauteur. Là-bas la poudre parle, ici on entend les musettes et les tam-tams et des cavaliers richement vêtus, armés de moukalas aux ornements d'argent et d'or, attendent l'arrivée du cortège qui ramène la fiancée.
« Le baldaquin arrive, il est couvert d'étoffes de soie de toutes les couleurs qui flottent au vent comme des drapeaux, les rideaux sont hermétiquement fermés, abritant la fiancée des regards.
« Alors les coups de fnsil retentissent, les flûtes, les musettes et les tam-tams sonnent encore et la danse du moukala commence.
— « Explique-moi cette danse du moukala, Yacoub. »
— « Sidi, je l'ai vue souvent. Des hommes dansent et l'un vise l'autre avec son fusil, comme s'il voulait le tuer. L'autre tient la crosse tournée vers le premier. Puis deux coups partent à la fois. L'un des danseurs fait tournoyer ensuite son fusil au-dessus de sa tête tandis que l'autre jette le sien en l'air et le saisit sans le laisser tomber à terre. Quelquefois ils sont quatre à danser ainsi ensemble.
«Après cette danse, à la noce d'Hadège, on fit la fantasia. Des cavaUers...
— « Je connais la fantasia, Yacoub, dis-moi la fin de cette noce chez les Matmata.
— « Eh bien, continua-t-il, la fantasia se fit autour du baldaquin où se tenait toujours la fiancée, il était tout entouré de fumée car la poudre parla longtemps. Et enfin, par un chemin couvert de burnous qu'on avait étendus tout exprès, on accompagna la jeune fille jusqu'à sa nouvelle maison.
«Devant l'entrée on fit agenouiller le chameau, et la fiancée, enveloppée d'un grand châle, complètement voilée, aidée par une négresse, sortit du baldaquin. Elle se tint debout, immobile. Alors on mit dans sa main droite la poignée d'une longue épée. Comme eUe était lourde, un homme en soutint la pointe. Un autre éleva au-dessus de sa tête un miroir et c'est ainsi qu'elle pénétra dans sa maison au bruit d'une fusillade plus nourrie que jamais.
— « Mais pourquoi cette épée, dis-moi, Yacoub, quelle est la signification de cette arme en ce moment ?
— « Je l'ignore, Sidi. C'est une vieille coutume ; on fait toujours ainsi.
« 11 y a d'autres coutumes auxquelles ils sont toujours fidèles ici. Ainsi les amis du fiancé le transportent jusqu'à la chambre nuptiale, chacun à tour de rôle.
Il est des cas, mais très rares, où la fiancée, enveloppée dans une couverture grise et montée sur un âne, est chassée de la maison de son nouvel époux. C'est une honte et un déshonneur pour sa famille, tu comprends...
« Enfin, tu sais, Sidi, cette nuit-là on mange encore de la soupe, du ragoût, du poulet, du mouton grillé, du couscous, du miel et des dattes, car on a encore faim, on n'est pas rassasié après huit jours de festins ! ... »
Cependant la chaleur est un peu tombée, les dormeurs se sont réveillés dans leur antre, j'entends le murmure de leurs voix. Comme je n'ai plus de nouvelles du Kaïd que j'ai si involontairement froissé, je prends le parti de visiter le village sans lui.
Le vent chaud souffle toujours et le ciel est comme embrasé. Nous errons à travers les monticules livides aux éboulis de couleur fauve. Nous suivons des sortes de pistes qui serpentent sur le sol, polies par le frottement des sandales, contournant capricieusement les pitons, à pente raide parfois, ou descendant à pic dans les replis du sol. Ce n'était pas toujours sans danger car les sentiers bordaient l'orifice des puits carrés qui forment le centre des habitations souterraines. Quelquefois le pourtour était garni d'épines, mais le plus souvent rien ne protégeait contre une chute.
Et partout s'ouvraient béantes les fosses qui donnent l'air et la lumière à ces terriers. On eût cru fouler une nécropole si l'on n'avait entendu en bas des cris d'enfants, des appels, l'aboi des chiens. A Hadège, sous cette terre pelée, argileuse, 1,200 habitants vivent sous nos pieds, tissant des nattes, allumant du feu, réparant des instruments aratoires et chantant.
Nous nous engageons dens les couloirs pratiqués en contrebas des buttes et au moyen desquels on accède dans les habitations ; des femmes broient de l'orge dans des moulins à bras comme on en retrouve encore dans les ruines des villes antiques. Et ces intérieurs d'une simplicité primitive sont des plus curieux à visiter. Ainsi on imagine les premières habitations humaines. Les lits se composent d'ordinaire de balustrades en bois plantées dans le sol et reliées enti^e elles par une claie, ils sont ornés souvent de verroteries et de touffes de laine aux vives couleurs. Le berceau se balance suspendu au plafond par une corde d'halfa, des peaux de bouc dans un coin servent de récipients pour l'eau.
Certaines femmes, dans ces antres, étaient belles avec leurs tatouages bleus
rappelant les ornementations étrusques. Elles nous saluaient en appliquant la paume de la main contre leur bouche et en poussant des cris joyeux : ce salut s'appelle le Zagrit, me dit Yacoub.
Chose singulière, certaines de ces femmes portaient sur le front le symbole chrétien : une croix.
D'après M. Ch. Tissot, ces berbères sont issus de la double race appelée lybienne et éthiopienne par Hérodote. Ils en gardent, dit-il, tous les caractères ethnographiques et aussi toutes les différences. Ainsi s'expliqueraient la couleur brune des berbères matmatas et la couleur blonde de ceux de Douiret et de Chennini.
Ces populations berbères du nord de l'Afrique, que l'invasion arabe refoula vers les monts, auraient été chrétiennes, dit l'abbé Bauron, elles conservent de leur premier culte des souvenirs : le Kanoun^ qui règle leurs rapports, ancienne législation de l'Église transmise par la tradition et l'Écriture, puis le culte inconscient de la croix dont elles ont perdu le sens. A Djebalia, tous les berbères portent un tatouage bleu, au milieu du front : la croix du chrétien.
« D'après M. E. Mercier, les Matmatas aj^partiennent à la famille des Beni- Falton, des Berbères de l'ouest, et d'après le généalogiste Sabec-el-Matmati, descendent d'un guerrier berbère appelé Maskal-ibn-Tensit, surnommé, en raison de sa prévoyance, El-Matmati. D'abord installés sur le plateau des Ouancherich, situé à 50 kilomètres environ au sud-ouest de Cherchel, ils durent céder leur territoire aux Beni-Toudjin des Zenètes et, à demi ruinés, émigrèrent en Espagne (fin du x° siècle). Peu après, une partie de la tribu retourna chercher fortune en Afrique et, après de longues pérégrinations, un groupe assez faible arriva en Tunisie et se fixa sur le plateau situé au sud-ouest de Gabès. La majeure partie des émigrants. étaient restés au Maroc où leur descendance s'est perpétuée sous ce même nom de Matmatas.
« L'invasion hillalienne vint troubler le calme dont jouissait le groupe tunisien.
« Complètement sédentaires, les Matmatas habitent les villages formés soit de pierres, soit d'habitations creusées dans le sol et aérées au moyen d'un vaste puits central pour chaque demeure ; ils cultivent dans les vallées quelques céréales et possèdent 10.500 pieds de superbes oliviers. L'huile fabriquée sur place permet aux indigènes de se procurer par voie d'échange, les denrées qui leur font défaut.
« Les seuls étrangers établis sur le plateau sont, en dehors ces quelques marchands israélites tenant boutique dans les principaux villages, les Dehibat, à
qui incombe en partie la garde des troupeaux et qui vivent sous la tente, et les fractions marabouticpies des Mezzesma et des Ziba qui partagent le genre de vie des autres montagnards. » [La Tunisie, histoire et description.)
Continuant mon excursion dans l'étrange village, toujours guidé par Yacoub et par les serviteurs du Kaïd, nous visitons un moulin à huile. C'est toujours au fond d'une caverne. L'appareil est encore primitif, les meules pivotent sur un arbre de couche dont l'extrémité supérieure s'engage dans la paroi qui forme le plafond de la grotte, un chameau imprime le mouvement de rotation. Le pressoir est garni de scourtins en poil de chèvre et c'est dans des outres en peau de mouton que l'huile est conservée pour l'hiver.
L'administration française était représentée dans ce curieux village par une boite aux lettres placée à l'entrée d'un terrier, et justement un spahi venu de Gabès procédait à la 2° levée... La 2' levée à Hadège !
Le soir tombait, je rentrai dans la chambre des hôtes, Yacoub me procura du lait et des œufs. Très las, je m'endormis sous terre aux plaintes sourdes du vent.
11 était plus violent et plus brûlant encox'e le lendemain, c'était le véritable siroco;une mauvaise journée s'annonçait.
J'avais vu le village, je visitai quelques jardins, coins de terre blottis dans les plis du terrain entre les mamelons crayeux. Pauvres jardins oii jamais ne murmura la source et que jamais ne charma le chant des oiseaux! Dès le mois de mai, l'incendie du ciel les dessèche. Seule, un peu d'orge maigre et jaunie frissonne comme un duvet, maintenant, sous des palmiers au feuillage métallique, des oli- - viers pâles et des caroubiers trapus et noirs. Je n'ai vu dans ce désert, sur ce sol moribond, que les sourires d'vm grenadier en fleur petit et grêle...
Les Matmatas, que l'invasion arabe avait obligés à se réfugier sur des hauteurs, guerroyèrent pendant des siècles et se livrèrent au brigandage pour se procurer des ressources. Ils avaient fortifié leurs montagnes et les forteresses qui couronnaient les cimes étaient creusées de grottes qui servaient d'habitations et de magasins. On voit encore des ruines de forteresses sur les pics dominant Hadège. Plus tard, le calme étant revenu, fidèles àleurs traditions ethniques, ils se reprirent à aimer le sol ingrat qu'ils habitaient, ils improvisèrent des jardins, aménagèrent les eaux à la saison des pluies et plantèrent des arbres.
Ainsi leurs efforts persévérants transformèrent le lit des torrents en une série de terrasses et l'olivier leur donne l'huile, et le palmier, les dattes. Dans toute la région, ces fruits constituent le pain quotidien, c'est la nourriture du pauvre comme du riche, c'est aussi la Providence du sud. La manne du désert est inconnue ici, maison a la sauterelle. Au moment des invasions à Djara, à Menzel, aux Matmatas
et jusque dans le désert, on en remplit des sacs. Bouillies avec du sel et séchées au soleil, ces sauterelles sont un aliment précieux.
Dans l'après-midi, alors que le soleil et le vent brûlant embrasaient l'air et la terre, je me résolus à partir. Le siroco augmentait de violence, je n'étais plus certain de quitter Hadège à mon gré en me retardant, et le bateau partait de Gabès le lendemain se dirigeant vers le nord.
Le Kaïd se montra à cette heure du départ, toujours drapé comme un Romain dans sa toge. Yacoub voulut m'accompagner un bout de chemin.
« Tu vas te brûler un peu, me disait-il, mais tu fuis devant la tempête, ce soir peut-être on mangera du feu ici.»
Et déjà sous le ciel livide, chargé de poussière impalpable, l'horizon s'obscurcit. Des papillons, des libellules et des sauterelles innombrables passent au-dessus de nos têtes, se heurtent à nous ou tombent dans le véhicule, sur le sol on dirait des quantités d'oiseaux qui volètent, ce sont des gerboises affolées.
Le sable brûlant m'aveugle, l'oppression me gagne.
« Fuis, Yacoub, va dans ta caverne. » Il m'enveloppe dans une couverture et disparaît dans la tourmente en me disant: «.\dieu, adieu...»
Pauvre Yacoub, c'est bien adieu...
Les chevaux comme pris de folie, sentant le retour, volent à travers le sable descendant au fond des ravins, remontant les pentes au triple galop. Un assoupissement auquel je ne puis résister me gagne et, roulé dans ma couverture, secoué par les cahots, inconscient presque, des heures s'écoulent.
Lorsque j'ouvre les yeux, le crépuscule semble descendre sur la terre et là-haut dans le ciel, un grand disque blanc vaguement entrevu m'étonne, c'est le soleil qui s'éteint. Nous sommes dans la vallée de l'Araad; sur les champs d'orge passent de longs frissons d'argent, ils se succèdent avec une rapidité inouïe, et de les regarder, le vertige me prendrait. Autour de nous les branches des jujubiers sèchent et cassent ; la terre se fend...
Cependant aux approches de Gabès, l'ouragan de sable n'a plus la même violence, le siroco est un peu apaisé. Seul un grand voile semble envelopper la terre et le ciel, et là-bas, vers l'horizon brumeux, le soleil blême descend. Je revois les grandes oasis allongées et les blanches koubbas qui couronnent une hauteur, la nappe d'eau couverte de poussière est agitée maintenant. Et la nuit tombe lorsque j'arrive à Gabès.
Le lendemain je revoyais le général.Allegro et le capitaine Marfoure auxquels je faisais mes adieux.
Je quitte Gabès, me voici à bord du navire qui va remonter vers le nord. Le soleil se couelie complètement. Derrière la grande oasis, le ciel monte comme un écran d'or. Les maisons bleuâtres de la petite ville sont ourlées de lumière et le reflet du soleil sur les flots trace comme une route ardente qui nous relie au rivage. Les rayons du soleil couchant illuminent l'arrière du navire et le pont a l'éclat du métal poli.
Le siroco nous atteint encore, mais ce sont ses derniers souffles, il soulève là-bas le sable de la grève et je l'entends chanter, il me semble, dans l'orgue prodigieux des palmiers de l'oasis.
Nous partons sous l'or resplendissant du ciel, écoutant la symphonie
des palmes, le chant du flot et le son de quelque clairon des casernes sonnant le couvre-feu