CHAPITRE XIII
L'île de Djerba. — Un aperçu du Sud. — Le lac Triton. — Retour au nord. — Medjez-el-Bab. La famille arabe. — Krich-el-Oued. — ViaQ ville morte. — Testour. — Les oiseaux.
Que le salut soit sur vous tant que souffleront les Tents.
(Salutation arabe).
(COMBIEN belles les nuits du sud! . . . . J La mer, agitée par le vent, s'est calmée vers le soir et nous voguons sous le ciel constellé sans une brise, sans un souffle, écoutant la pensée qui maintenant s'éveille.
On ne sait plus où finit la mer, où commence le ciel.
Dans l'immense et mystérieux miroir, les reflets sont aussi purs que les lueurs sidérales et le navire, dont le sillage est une voie lactée, semble flotter dans un firmament nouveau.
Jamais nuit plus belle! On a dit adieu à la terre pour éternellement s'en aller dans cet océan d'étoiles et de murmures.
C'est le beau rêve d'un soir d'été. . .
On revoit le passé lointain, on croit à peine à la réalité des derniers jours, aux joies ou aux souffrances qu'ils apportèrent, tant les heures, par ces nuits enchantées, s'écoulent douces et calmes dans l'inconscience du temps et des espaces.
Cependant on rêve vaguement à l'inconnu que les premières clartés de l'aube vont l'évéler, on songe aux mystères des destinées et, comme perdu dans ce grand tout, mêlant mon âme à l'âme des choses, longuement j'ai pensé...
Aucun intérêt nouveau ne m'appelait à l'ile de Djerba que j'avais déjà visitée. Djerba, comme la plaine de l'Araad, est l'ancienne patrie des Lotophages etj'imagine que les auteurs anciens ne sont pas fixés exactement sur ce peuple singulier qui vivait de fleurs.
Djerba est un éternel printemps dans une île parfumée. C'est lapins belle de toutes les oasis du sud. Les maisons s'y blottissent enguirlandées sous les feuilles, entourées d'arbres fruitiers et de jardins. Si prodigieuse est sa fertilité, si intense le charme qu'elle exhale, que les Arabes l'appellent leur paradis.
Houmt Souk, que j'avais vu il y avait trois ans à peine, avant d'aborder en Sicile, m'avait laissé le plus gracieux souvenir. J'avais admiré ses enclos, ses palmiers, ses oliviers énormes plantés par les Romains. Et je voyais encore les coupoles innombrables détacher leur blancheur dans la verdure des bois. Je me souvenais d'une vieille forteresse espagnole, toute en ruines, assise au bord de la mer, et d'un cimetière voisin où furent abrités, sous une croix, les ossements qui avaient servi à élever une tour : le bordj-er-rmis^ ou tour des crânes. C'étaient les têtes des Espagnols après la capitulation du duc de Médina. Car partout, sous les cieux les plus purs, près des fleurs, comme dans les brumes du nord, les hontes de l'humanité laissent des traces.
Et tous ces déjà vieux souvenirs me revenaient sous le ciel constellé, dans la brise tiède, devant l'espace mystérieux et grand.
Un regret me restait pourtant, l'extrême chaleur m'avait empêché de m'enfoncer dans le désert, car malgré sa morne uniformité, le désert, que j'avais contemplé autrefois à Tripoli, est empreint de majestueuse grandeur. Comme lamer il a des harmonies, il en a aussi les vagues, le mystère et l'immensité. Et dans l'océan des sables, surgissent çàetlà, comme dans l'océan des flots, des îlots d'oasis.
J'aurais voulu traverser le pays des Ksours, vers la Tripolitaine, mais aucun cocher de Gabès n'avait osé tenter l'aventure, la saison étant trop avancée.