UN APERÇU DU SUD
J'aurais vu les Berbères de Douiret, aussi blonds que ceux des Matmatas sont bruns. Tous peuples de Chananéens établis sur les hauteurs, les uns habitant des cavernes, les autres des pics inaccessibles.
C'étaient les seuls regrets que j'emportais du sud, où, en dépit du brûlant soleil, j'avais éprouvé déjà des sensations pi'ofondes parmi des peuples nouveaux pour moi.
J'aurais vu Gafsa, construit avec des matériaux antiques et son oasis aux 30,000 palmiers. Sa fondation remonterait à Hercule le Lybien, elle fut prise par Marins en l'an 107 avant Jésus-Christ.
Je serais allé de Gafsa à Tozeur dans la région des chotts, à travers des solitudes environnées de mirages, où ne se rencontrent que des sources amères, où tombent parfois des pluies de sang qui frappaient certaines populations de tei-reur au moyen âge.
Là, rampent des serpents noirs, le najah, la vipère à cornes et le bou-lila, le père de la nuit, gris et mince, moucheté de rouge, dont la morsure est la mort foudroyante. La végétation est rare dans ce pai'cours, elle se compose de quelques plantes vénéneuses et de buissons de tamarins dans le lit desséché des oueds et la fièvre partout s'exhale de ces régions et autour des flaques d'eau croupies éternellement tournoient des grandes nuées de moustiques.
Je serais passé à Tozeur aux maisons construites en briques cuites ouséchées au soleil dont la disposition géométrique fait ressembler les murailles à des tapis étalés.
Mais ce que j'aurais aimé voir surtout, c'est la région des chotts où l'on croyait qu'était autrefois le lac Triton. Tant de discussions s'élevèrent à son sujet lors du projet de reconstitution d'une mer intérieure par le colonel Roudaire !
C'est une immense glace de cristal qui n'est que du limon salé dont la traversée est si dangereuse que des caravanes et des armées s'y sont englouties, au dire des historiens arabes.
Il ne sera pas sans intérêt, je crois, de rappeler les diverses phases du gigantesque projet du colonel Roudaire qui, pendant dix ans, passionna l'opinion publique. Nous emprunterons à M. Valéry Mayet, l'historique de cette question qu'il traita avec une rare compétence.
« En 1873, dit-il, M. Roudaire, alors capitaine d'état-major chargé de la triangulation de la méridienne de Biskra, constata que le Chott Melrhir était d'une trentaine de mètres au-dessous du niveau de la mer. Convaincu d'autre part que la grande dépression s'étendant de la longitiule de Biskra à celle de Gabès n'était autre chose que le lac Triton d'Hérodote, cette découverte fut un trait de
lumière pour lui. De retour en France, il publia un article intitulé : Une mer intérieure en Algérie. L'auteur concluait à la possibilité de créer cette mer. 11 n'y avait, selon lui, qu'à percer le seuil de Gabès, élevé d'environ quarante mètres audessus de la Méditerranée, pour permettre à celle-ci de remplir à nouveau l'immense dépression, inondable, croyait-il alors, sur toute sa surface, c'est-à-dire sur une largeur variant entre 10 et 80 kilomètres et une longueur de 360.
« M. de Lesseps, qui venait d'être élu membre de l'Académie des sciences, fut de suite partisan du projet, et il l'appuya auprès de la docte compagnie. Une commission nommée fit un rapport favorable, et une somme de 10,000 francs, destinée aune seconde expédition, fut votée par le Parlement. Cette mission, dirigée par M. Roudaire, partait en décembre 1874 et revenait en mai 1875. En cinq mois, elle avait relevé une ligne de niveau de 650 kilomètres par portées de 150 à 200 mètres. Toute la région du chott Melrhir se trouvait bien être au-dessous du niveau de la mer, observations confirmées depuis par l'étude du tracé de la future ligne ferrée de Biski'a à Touggourt.
« Restait à vérifier l'altitude deschotts en Tunisie. La dépression, prise dans son ensemble, se compose de trois immenses bassins séparés, dont un en Algérie, le chott Melrhir et deux en Tunisie, le chott Rharsa et le chott Djérid. La Tunisie n'était pas encore sous le régime du protectorat français; malgré cela, une nouvelle expédition était organisée sous la protection du bey en 1876, et M. Roudaire constatait que le chott Rharsa était bien à 20 mètres en moyenne au-dessous du niveau de la mer, mais que le chott Djérid tout entier était à 20 mètres au-dessus.
« Dès lors, la question changeait de face. Ce n'étaient plus 13.000 kilomètres carrés à submerger, mais seulement 8.200 et cette surface ne pouvait être couverte d'eau qu'au moyen d'un canal maritime de 1 75 kilomètres de long, partant du golfe de Gabès et aboutissant au chott Rharsa. Deux reliefs à franchir : celui de Gabès, en partie formé de roches calcaires, et celui de Tozeur, entièrement sableux, ne devaient pas offrir de grandes difficultés ; mais la traversée du chott Djérid (140 kilomètres) devait être opérée en grande partie dans les abîmes de boue fluide dont nous avons parlé. Quand on se rappelle que le canal de Suez (120 kilomètres), creusé en terrain suffisamment solide, avec un seul relief à traverser, celui d'El-Guisr, a été mis plusieurs fois en question pendant l'exécution des travaux; quand on envisage l'importance du but qui était à atteindre, on ne peut s'empêcher de penser que si M. Roudaire, après l'expédition de 1876, n'a pas abandonné son idée, c'est qu'il en était le père.
« A la fin de 1878, nouvelle expédition; M. de Lesseps s'était joint cette fois à M. Roudaire pour visiter le seuil de Gabès. Le lit d'un petit fleuve, l'oued Melah