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LE LAC TRITON

(rivière salée), fut désigné comme embouchure du canal sur la Méditerranée. De Gabès, M. de Lesseps rentra en France, laissant les explorateurs se diriger vers Tozeur. Dans cette nouvelle campagne, toutes les observations faites de l'oued Melah au chott Rharsa, confirmèrent les précédentes. En 1882, d'accord avec M. de Lesseps, M. Roudaire obtenait l'autorisation de fonder une société pour la création de la mer intérieure, et une commission supérieure était nommée par le gouvernement pour adopter ou repousser définitivement le projet comme entreprise nationale. Les conclusions de cette commission supérieure, composée de membres de l'Institut, d'ingénieurs, de sénateurs, de députés, etc., furent loin d'être favorables, et dans la dernière séance (7 juillet 1882) l'ordre du jour voté se terminait par ces mots : La commission est (tavis qu'il ny a pas lieu pour le gouvernement français d'encourager F entreprise.

« M. Roudaire n'était pas homme à se laisser décourager. En 1883, il dirigeait une quatrième expédition dont M . de Lesseps faisait partie. Les explorateurs arrivaient à Tozeur le 24 mars, parcouraient le rivage nord des cholts jusqu'à Biskra, et au retour M. de Lesseps concluait devant l'Académie, non seulement à la possibilité, mais à l'exécution facile de l'entreprise; 150 millions suffiraient, disait-il, pour exécuter le canal dans la traversée du Chott-el-Djérid. Ce chiffre était loin de celui trouvé parla commission supérieure, 1 milliard 300 millions, pour l'exécution totale des travaux. En 1884, la question n'avait pas fait un pas en avant, au contraire. De mauvaises nouvelles de la santé de M. Roudaire survenaient, et le 16 janvier 1885 l'annonce de sa mort était publiée par les journaux.

« Dans ce rapide exposé historique, nous n'avons pas eu à apprécier les raisons qui militent pour ou contre le projet. Le point de départ de ce que nous appellerons l'erreur de M. Roudaire est la confusion qu'il a toujours faite de deux régions distinctes, celle des chotts et celle de la baie de Triton. Il les identifiait. Le chapitre 3 de son dernier travail est entièrement consacré à la défense de cette thèse. Il y invoque les textes anciens, les légendes et les traditions arabes, négfigeant les preuves géologiques contraires, qui cependant surabondaient dans les nombreux sondages opérés par lui. 11 ne parle pas de l'opinion d'un des géographes les plus érudits, Mannert, qui, ne pouvant concilier les textes anciens avec la topographie moderne, relègue la baie de Triton au rang des fables. M. Roudaire semble avoir ignoré les travaux de deux géologues distingués, M. Pomel et M. Rolland. Le premier dit n'avoir pu trouver trace de dépôts marins dans les chotts ; le second n'y a constaté que des dépôts fluviatiles ou lacustres.

« En 1884, a paru une note de M. le docteur Rouire qui nous semble devoir clore à jamais le débat. Ce n'est plus au point de vue géologique que la baie de

Triton, identifiée aux chotts, est attaquée dans ce document, c'est au point de vue topographique. M. Rouire, le premier, a soutenu que le fleuve Triton des anciens était le cours d'eau appelé, sur nos cartes modernes, oued Bagla au-dessous de Kairouan, oued Zeroud au-dessus de la même ville. Il a affu-mé également que le lac Triton était im des trois lacs qui se trouvent au N.-O. de Sousse et que le fleuve traverse (lac Bagla, lac Kelbiah et Sebka-el-Mengel).

« Nous ne citerons qu'une phrase tirée de la note lue au congrès de Blois et qui, selon nous, jette un jour particulier sur la question : « Le fleuve Triton, d'après Ptolémée, prenait sa source au mont OuaaXexov et la branche septentrionale de l'oued Bagla, appelée oued Marguelil, naît en arrière du mont Oussalet actuel.

« Quels eussent donc été les avantages de la mer saharienne?

« Créer une immense nappe d'eau au sud de nos possessions barbaresques, c'était, suivant M. Roudaire, provoquer une évaporation considérable (3 à 4 millimètres d'épaisseur par jour) sur une surface de 8.000 kilomètres carrés (15 fois le lac de Genève); c'était, par suite de la condensation probable de ces vapeurs, faire monter la chute d'eau annuelle de 0'^27 (observations faites à Biskra) à une épaisseur plus que double ; c'était aussi rendre plus humides les vents du sud et du sud-est, dominant en été, vents qui brûlent tout jusque sur les hauts plateaux ; c'était, en un mot, modifier profondément le climat et l'agriculture du sud de la province de Constantine.

H Dans d'autres ordres d'idées, la création de ports de mer au sud de l'Algérie devait attirer vers nos possessions un plus grand nombre de caravanes, et sous le rapport stratégique une frontière protégée par un bras de mer eût été phis facile à défendre.

(( A ces arguments optimistes et peu probants, il y avait beaucoup àrépondre, et l'on a beaucoup répondu.

« Nous répondrons aussi avec M. Cosson, avec M. Doûmet-Adanson, avec M. Bouire, avec tous les membres de la mission, que le voisinage de la mer n'amène pas toujours la fertilité; témoin les bords de la mer Rouge, du golfe Persique, de la mer d'Aral, d'une grande partie de la mer Caspienne, témoin le désert d'Atacama au nord du Chili, etc. A cela nous ajouterons que les produits des dattiers sont d'autant plus rémunérateurs qu'ils sont éloignés de la mer. »

... Cependant le navire continuait sa route vers le nord et je revoyais Sfax, les îles Kerkenna, Mahdia, Monastir, Sousse et quelques jours après j'arrivais à Tunis. Je ne pouvais plus m'y attarder et après avoir revu mes amis français et maures, je prenais la direction de l'ouest.

Je retrouvais enfin des moissons, des bois d'oliviers, des prairies où pais-

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saient des chevaux ! Je traversais la Medjerdah aux flots jaunes serpentant dans une plaine qiie cerclent des monts bleuâtres.

Et c'était une joie de voir ces colorations fraiches au retour du sud brûlant.

Mais je ne sais quel malaise pèse aujourd'hui sur le ciel ! Depuis l'aube, il est chargé de nuées qui roulent silencieusement dans l'espace ou qui s'allongent au loin immobiles, comme mortes.

Vers le soir, assez loin déjà sur notre route, les menaces des nues avaient disparu, une gaze d'or pâle les remplaçait et le crépuscule tombait sur les monts violàtres du lointain, lumineux et chaud comme au déclin d'un beau jour.

Après les solitudes enflammées, il est doux de contempler les grandes plaines calmes, verdoyantes encore, les horizons apaisés où le soir descend comme un repos, et le ciel limpide que de grands vols d'oiseaux traversent et les troupeaux tranquilles paissant dans les collines. Mes yeux n'étaient plus habitués à ces aspects paisibles.

Connaissez-vous les voyages nocturnes ? Pour moi ils restent tous dans mon souvenir. Je n'ai pas oublié même les nuits passées en diligence dans les premières années de ma vie, les courses à mulet à travers des montagnes désertes et les arrivées tardives dans quelque auberge perdue. Et les nuits en mer si pleines d'angoisse et d'effroi par les tempêtes et si rêveuses et si douces parfois ! Le mystère grandit tant les choses !

A Tunis, j'avais rencontré, en compagnie d'un ami, Ahmed un des fils du kaïd de Medjez-el-Bab.

« Viens chez moi, me dit-il. Mon père t'attendra, il sera heureux de te voir car tu es l'ami de son ami, viens. » Et je l'avais suivi.

On nous attendait, en effet, et à la descente du wagon des mains cherchaient les miennes. C'étaient Amor, le second fils du kaïd, le Khodja du kaïdat, des serviteurs. « Quelle joie de te voir, » me dit Amor, à plusieurs reprises. Nous enfourchons des chevaux (|ui étaient là sellés et en route pour la petite ville dont les lueurs pâhssent là-bas dans la nuit.

Quelle belle chevauchée ! nos bêtes nerveuses hennissaient dans l'ombre et ces grands Maures qui ti-ottaient près de moi, semblaient gigantesques dans leurs burnous flottants. La distance à franchir n'était pas grande, je le regrettais presque, tant cette course nocturne avait d'attrait. On eût dit un goum pai'tant pour une fantasia lointaine. Je me croyais reporté aux grandes chevauchées de jadis dans le Sahel oranais, à ces belles traversées de la Mina capricieuse que l'on faisait avec de l'eau jusqu'au poitrail des chevaux, avec pour escorte des spahis aux manteaux rouges et des cheicks aux manteaux blancs, la tête ceinte de la corde de

chameau. C'étaient alors d'enivrantes galopades dans les prairies qui s'étalaient comme d'immenses tapis de fleurs, peuplées de chevaux sauvages qui hennissaient frémissants de surprise et se cabraient en nous voyant passer.

Ces temps sont déjà loin, les années vont vite ! mais galopant de nuit sur cette route avec ces Maures, je me croyais encore à ces heures passées oui l'on arrivait auprès d'un douar au milieu des aboiements des chiens kabyles.

Nous traversons un pont, la Medjerdah, très large, fuyait dans la pénombre.

Maintenant le village est là, les silhouettes des maisons blanchissent, elles

se profilent sur le ciel, pleines de lueurs.

Je revois encore le Kaïd s'avançant vers moi lesmainstendues, escorté de ses fils qui s'étaient hâtés de descendre de cheval pour le rejoindre.

Des serviteurs éclairent le chemin avec des lanternes finement ajourées, aux verres de couleur, dont les mille facettes semblent semer notre chemin de fleurs. Quelques instants après, je m'asseyais à la table d'Ahmed ben Brahim, kaïd de Medjez-el-Bab.

Et c'était bien la table d'un patriarche celle de Brahim ou àbraham, tant il y avait de noble simpUcité dans l'hospitalité que je recevais.

Le Kaïd avait eu la gracieuseté d'inviter à mon occasion, le directeur de l'école franco-arabe de Medjez-el-Bab qui est son ami et qui devint un peu le mien. Nous étions autour de cette table que présidait Si Ahmed dont le bienveillant visage s'éclairait de plaisir. Ce fut une soirée délicieuse. Notre hôte enfreignant un peu les préceptes du Koran, buvait du vin avec nous. « Bah! disait-il, j'aime la France et tout ce qui nous vient d'elle est bon. Voici tant d'années que de père en fils nous sommes à son service !

CAl'ITOLE DE MEDEINA

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