LA FAMILLE ARABE
« Je soupçonne, pourtant, disait-il, certains de mes ancêtres de n'avoir pas toujours été amis des Européens. L'un d'eux fut, je crois, un fier écumeur de mer : c'était Brahim Raïs, Abraham le coi'saire. 11 était de Djerba, berceau de notre famille. Son fils, mon aïeul, fut, pendant 72 ans, consul de France à Houmt Souk. Depuis, ses descendants s'y sont succédés comme agents consulaires de votre pays. »
Et M. Martin ajoutait :
« Notre Kaïd aussi a été consul à Djerba en même temps que représentant de la Compagnie générale Trausatlantique lorsqu'elle assurait le service de la côte jusqu'à Tripoli.
La France l'a récompensé par une médaille d'or et le kaïdat de Medjez-el-Bab. » Mais ce qui me frappait, ce que je trouvais admirable, c'était le respect que les fils témoignaient au père. Ils se tenaient debout auprès de la table remplaçant les serviteurs.
« Voyez-vous, me disait M. Martin, jamais ils ne se sont assis devant lui, ils sont toujours respectueusement debout en sa présence, prêts à le servir ou à recevoir ses ordres, et jamais ils ne prennent place à sa table. Pourtant ce ne sont plus des enfants, l'un d'eux est père de famille déjà. L'ainé a dépassé de beaucoup la trentaine et Si-Amor, le plus jeune, a vingt-six ans. Cette extrême déférence est vraiment très belle. Tant que le père vivra, ils le feront juge de leurs actes, ils le consulteront, ils s'inclineront devant sa volonté quelle qu'elle soit. »
M. Martin continua :
« Et voyez, non seulement ces enfants s'inclinent devant l'autorité paternelle, mais encore ils entourent leur père de soins et de vénération. Us veillent sur lui, attentifs à ses moindres désirs, prévenant ses intentions même.
« Remarquez aussi l'expression sereine de ce chef de famille et son visage
L ARC DE TKIOHPIIE DE CHAOUACHi:
empreint de bonté. Il règne vraiment chez lui, c'est un maître adoré, jamais il ne sera obligé de montrer sa puissance, c'est sans effort qu'on lui obéit. Il est le chef naturel et on l'aime. Pour moi la famille arabe est admirable.
« La famille, en effet, chez les musulmans a une importance dont nous pouvons difficilement nous faire une idée en Europe. L'autorité paternelle est presque iUimitée. C'est la famille des temps antiques. Le père est le chef, le patriarche, devant lui tous s'inchnent, épouses et enfants, mères ou sœurs et serviteurs, car le mariage ne crée pas la parenté, l'épouse continue à faire partie de sa propre famille, elle ne change même pas de nom.
« Et la famille ainsi constituée est l'embryon des tribus arabes. Par l'action du temps, a dit le colonel Villot dans son étude des tribus algériennes, la famille grandit et finit par se séparer en groupes issus d'une souche commune, identiques dans leur constitution et solidaires vis-à-vis les uns des autres. Après un laps de temps plus ou moins considéi'able, la réunion de ces groupes forme une petite confédération. C'est la tribu.
« Les unions multipliées, en renouvelant sans cesse les liens de la parenté après avoir contribué à former la tribu, assurent et prolongent encore son existence en maintenant la solidarité des intérêts entre les groupes qui la composent et en leur imprimant un cai'actère si particulier et si vivace que des fractions de tribu, transplantées violemment dans des contrées éloignées, se remémorent encore leur antique origine après plusieurs siècles. »
— « Oui, c'est vrai, disais-je, j'aime aussi leur noblesse, ils n'étalent pas comme nous, aux yeux de tous, les joies banales du mariage, leur intérieur est entouré de mystère. Mais je fais des réserves en ce qui concerne l'existence de ces femmes cloîtrées et qui m'ont apparu à Tunis, derrière leurs grilles, comme l'image d'un perpétuel asservissement.
— « Mais détrompez-vous, disait M. Martin, ne connaissant pas d'autre existence, elles se trouvent heureuses ainsi. Elles s'étonnent de l'agitation des Européennes qui leur paraissent des folles. »
Toute la région de Medjez-el-Bab est couverte de ruines antiques, c'est un centre d'excursion du plus haut intérêt pour les savants et les archéologues.
Lo lendemain le Kaïd, ne pouvant m accompagner, me confiait à un spahi et nous partions pour Krich-el-Oued.
Nous chevauchions à travers la plaine sous un ciel d'une admirable pureté et nous atteignions après une petite heure les rives de la Medjerdah.
La rivière, très large, étalait .ses eaux limoneuses . Des troupeaux de bœufs
blancs, noirs ou fauves, lentement la traversaient ou se tenaient immobiles sur les bords ou dans des îlots de sable jaune. La scène était calme et grande. Les lignes de la rivière s'allongeaient en une simplicité classique jusqu'aux monts lointains de couleiu' mauve. Ces troupeaux sans nombre, mouchetés de reflets d'or, miroitaient dans cette eau stagnante aux berges arides, calcinées jmrle soleil, ravinées par les orages du printemps , mais égayées çà et là par d'épais massifs de lauriers roses.
Sur un monticule voisin s'élevait une mosquée entourée de maisons basses. C'était Krich-el-Oued.
Un ravin, lit desséché de l'oued Flamar, qu'encombrent les blocs d'un pont romain écroulé, me séparait du village. Je confiai mon cheval au spahi et je m'enfonçai dans le ravin. A mon approche, des couleuvres énormes fuyaient à travers les lauriers roses et des lézards verts d'une grosseur extraordinaire passaient vivement froissant les herbes sèches, tout scintillants de perles et d'émeraudes.
« Prends garde, sidi, me criait le spahi, il y a de mauvaises bêtes parla. »
. . . M edjez-el-Bab, légué de laporte, l'antique Membressa d'Antonin, fut célèbre à l'époque chrétienne par ses martyrs. D'après Procope, Bélisaire défit sous ses murs, pendant la guerre des Vandales, le rebelle Stozas.
Le pont d'Alcantara, qui traverse la Medjerdah, fut reconstruit vers le milieu du siècle dernier avec les matériaux d'un pont antique et des débris d'édifices de la vieille Membressa. C'est là que passait une des plus grandes voies de l'Afrique romaine. Elle conduisait de Carthage à Tebessa et arrivait jusqu'aux profondeurs de la Numidie. Des bornes militaires retrouvées le long de son trajet portaient encore : a Carthagine ad Thevestem... iisque ad fines Numidiœ.
Un arc triomphal donnait autrefois accès au pont antique. Il existait encore il y a quelques années. Un buste en haut relief décorait le monument fort simple dans son ensemble. Au-dessus de l'arceau on pouvait lire, dit-on, une dédicace à Gratien, à Valentinien et à Théodose.
Medjez-el-Bab est en grande partie construit avec des débris antiques .
Sur les bords de la Medjerdah les ruines s'échelonnent. C'est dans la direction de Tebourka l'Henchir-Zouia-Sidi-Median, plein d'inscriptions, l'Henchir-Smidia avec ses puits et ses citernes et les vestiges d'une voie romaine, l'Henchir-el-Hamira, l'Henchir-si-Ahmed, l'Henchir Tunga dont les ruines couvrent les pentes d'une colline.
Que de lieux à citer encore pleins d'intérêt au point de vue archéologique, dans le vaste champ d'exploration ouvert ici. A Timbra on voit les restes d'une citadelle, à Touk-Abeur, Thuccabor, les restes de dix grandes citernes, un arc triomphal, des portes, un bassin et les substructions d'un mausolée. A Bou-ftis
s'élève encore un arc triomphal dédié à Hadrien et à L. Allius, et des mausolées. Il serait trop long de tout énumérer.
Mais l'excursion qui marque vivement dans mon souvenir est celle que j'ai faite aux ruines d'Aïn-Menzcl que domine le village arabe de Chaouaclie.
Poiu' l'atteindre, la route est longue, il faut traverser la plaine et gravirpéni-
blement les flancs d'une montagne élevée . Le chemin est à peine tracé, ses lacets sont courts et, par moments, le véhicule qui nous porte, suivant l'inclinaison du sol, se penche sur l'abîme.
Cependant le paysage s'agrandit à mesure que nous montons et les yeux embrassent bientôt la vaste plaine où la Medjerdah s'allonge en large sillon d'or. Au loin, des monts biens s'étagent, ce sont les premiers contreforts de la Kroumiric. Devant nous au bout de la pente rapide, des bois d'oliviers moutonnent. Plus haut encore, des murailles de roches coupent le ciel.
La voiture nous amène /"'/ 'É *" " au-dessous des oliviers et ne
peut aller plus loin, le sentier i ^ est devenu impraticable. Nous
terminons l'ascension à pied.
Du point où nous sommes, on a derrière soi l'immense plaine, où des villages blanchissent dans la verdure avec les coupoles et les minarets et plus loin, des roches abruptes. Quittant les grands horizons où se perdaient les regards et la cime courroucée, on s'enfonce en un doux crépuscule sous des oliviers au feuillage frêle et tremblant. Dans le bois mystérieux dont les vagues symphonies bercent les rêves, une ville repose, morte depuis tant et tant de siècles qu'on ne les compte plus.