UNE VILLE MORTE
Que fut-elle, on l'ignore... simplement ses restes parlent un peu de sa beauté. Et dans le respect des choses évanouies qui souffrent peut-être, on avance lentement de peur de troubler des sommeils inconnus. Les fantômes du passé semblent voltiger encore dans l'antique bois sacré, on croirait que les nymphes vont s'enfuir troublées à notre approche .
Des fleurs étoilent l'herbe, jamais je n'en avais vu ainsi ensommeillées dans l'ombre, souriantes, entr 'ouvrant leurs coi"olles avec des regards bleus com'me pour nous voir passer.
Le silence a son langage aussi comme les pierres et les fleurs, on croit entendre des mélodies, échos de fêtes lointaines, souvenirs des joies de la ville morte. C'est le souflle du vent dans les rameaux des oliviers et le murmure d'une source. Car une source est là dans une fente profonde de la terre et un arc triomphal la décore toujours. Les Romains honoraient ainsi à leur sortie du sol ces fontaines bienfaisantes qui donnent la vie en chantant avant d'aller au loin féconder les plaines.
Je me reposais dans l'ombre recueillie et je devinais l'espace rayonnant à travers les dentelles des feuilles. C'était comme une illumination lointaine, un poudroiement de lumière à peine entrevu.
Et tandis que ma pensée se perdait en des rêves, une musique très frêle, très douce, s'éveilla timidement sous les branches.
Là-bas, accoudé à un portique, un berger drapé jouait de la flûte de roseau. Autour de lui paissaient des chèvres. Le crépuscule du bois l'enveloppait d'ombre aérienne, lui prêtant je ne sais quel aspect d'évocation antique et son visage, sa flûte et ses doigts se profilaient sur des clartés lointaines. Cette apparition ne dura qu'un instant, le berger abandonna le portique et s'éloigna lentement avec son troupeau. J'entendis encore quelque temps les notes pleureuses... puis, plus rien...
Le soleil baissait. Revenant sur mes pas, je traversai le bois sacré, et je revis le haut rocher brodé de rayons d'or qui suppoi'te le village de Chaouache dont le minaret a la forme d'un clocher. L'étendue étincelante aux feux du couchant se développa de nouveau sous mes yeux.
En redescendant la montagne je songeais à ces Romains qui, préoccupés de l'hygiène, élevaient leurs villes dans les plus beaux sites, en général au flanc des coteaux, sur des terrains en pente balayés par un air pur. Ici ils avaient évité les bords insalubres de la Medjerdah, ils planaient sur l'espace dans la fraîcheur des cimes. La haute crête de rochers les abritait des vents du sud. Et qui sait si Ain- Menzel ne fut pas im sanatorium pour ces villes ou villages qui bordaient la Medjerdah pleine de fièvres palusti-es ?. . .
Et comme ils veillaient avec soin aux moindres filets d'eau, les dirigeant par des canaux, les accumulant dans des réservoirs, groupant soigneusement les affluents !
Ici, la source qui sort mystérieuse des flancs de la montagne est captée dans le sein même de la ville, elle est abritée du soleil et de la poussière et réunie en un réservoir auquel on arrive en passant sous un arc tinomphal.
A Thysdrus, centre important, l'eau était distribuée à domicile. Les citoyens en obtenaient la concession en payant ime redevance.
A Althiburus, la Medeïna actuelle dont le capitole existe encore, les conduits antiques sont inutilisés mais l'eau y circule comme autrefois.
A BuUa-Régia, le docteur Carton parle d'un système de tuyaux en plomb, qui venant du nympliée assuraient le service des eaux.
« Quelle était la population de la Tunisie romaine? Une évaluation de ce genre ne peut être qu'approximative. <
« Sans doute l'étendue des ruines d'une cité, les dimensions de ses édifices publics ou privés, l'importance de ses travaux hydrauliques et de ses réservoirs sont toujours en rapport avec le nombre de ses habitants. Mais ce rapport n'a rien de mathématique et repose sur une base essentiellement variable.
« Ainsi, comme superficie, Uthina représente le cinquième de Carthage ; elle était quinze fois moins peuplée. Dans la capitale, les maisons se pressaient les unes contre les autres, élevées quelquefois de cinq à six étages ; dans les villes de l'intérieur, le terrain étant meilleur marché, les habitations à simi»le rez-dechaussée, rarement surmonté d'un étage, s'étalaient tout en surface au lieu de se développer en hauteur.
<( Pour l'alimentation en eau, une autre difficulté se présente : à supposer, ce qui n'est pas, ce qui ne peut pas être, que nous connaissions le débit exact de tous les réservoirs, citernes, puits et fontaines, fonctionnant simultanément dans une ville à un moment donné, nous ne posséderions encore qu'un des éléments du problème, une des inconnues de l'équation à résoudre, car nous ignorons quelle était la part du liquide réservée à la consommation des habitants, et celle qui était employée à l'arrosage, au nettoyage de la ville, aux bains publics, aux besoins divers de la vie de tous les jours.
« La contenance des édifices publics, où des places fixes étaient réservées à chaque spectateur, les théâtres, les cirques, les hippodromes, peut sans doute être déterminée avec une approximation très suffisante. Mais est-elle dans un rapport constant avec le chiffre de la population de la cité ? Les habitants de la ville ne se réunissaient jamais tous à la fois dans ces lieux de plaisir.
T'EST ou R 245
« Par contre, les fêtes qui s'y donnaient attiraient du dehors de nombreux spectateurs. Quelle moyenne établir entre des éléments d'appréciation aussi contradictoires ?
« D'ailleurs, comme tout organisme vivant, les cités naissent, se développent, arrivent à leur apogée, puis tombent en décadence et meurent. Elles s'étendent ou se rétrécissent ; leur centre se déplace, de nouveaux quartiers se créent aux dépens d'anciens qu'on abandonne. En étudiant les ruines d'une ville romaine, nous voyons toute son histoire se projeter sur le même plan. Les constructions de diverses périodes s'additionnent au lieu de se remplacer, et nous donnent l'illusion d'un maximum de prospérité qui n'a probablement jamais été atteint dans la réalité. » (La Tunisie, histoire et description).
Je visitai à Medjez-el-Bab l'école franco-arabe. M. Martin s'y consacre avec une sollicitude touchante. Ce ne fut pas sans une grande satisfaction, au point de vue de notre influence future en Tunisie, que je constatai les progrès des jeunes musulmans et leurs rares facultés d'assimilation.
Comme nous errions par les rues après cette intéressante visite, nous entendons résonner les tam-tams et les derboukas. Cette musique nous guide vers une maison dont la porte grande ouverte donne sur une cour. Et là, aux sons de l'orchestre, des femmes se livrent à la danse. Comme nous sommes les amis du Kaïd, on nous fait le plus aimable accueil et la fête, interrompue par notre arrivée, continue. Les aimées se succèdent sous nos yeux, les unes balançant leur corps avec grâce, faisant flotter autour d'elles des étoffes de soie, les autres moins distinguées imprimant à leurs attitudes un caractère louche, presque grossier. Et ces dernières, je dois l'avouer, obtenaient le plus vif succès auprès des nombreux spectateurs en extase devant elles.
C'était la danse du foulard. . .
Je quitte Medjez-el-Bab par la plus idéale des matinées. Amor a demandé à son père la permission de m 'accompagner jusqu'à Teboursouk, elle lui a été aussitôt accordée et le voilà joyeux comme un enfant.
... « Au revoir. Si Ahmed ben Brahim, je vous presserai les mains une autre fois encore, j'espère. »
Ils étaient là tous, à l'heure matinale, toujours bons et prévenants. Je souriais et pourtant je les quittais à regret, laissant quelque chose de moi dans cette maison si cordiale, si noble et si simple. Il semble que la vie vous blase, car on passe à travers les indiflérents, indifférent soi-même, mais le cœur bat et la gorge se serre quelquefois en disant adieu dans un sourire des lèvres.
Nous courions sur une route, dans la plaine, au grand soleil du matin. Tout était frais et rose. C'était l'épanouissement radieux des choses sous le ciel. De
toutes parts voletaient des geais bleus, au brillant plumage, ils ne s'effarouchaient pas et nous regardaient, perchés sur des buissons tout près de nous. Les oiseaux étaient innombrables, ils traversaient le soleil en jets de pierreries. C'étaient les tourterelles rosées au collier noir, les loriots au plumage d'un jaune éclatant et d'un sombre velours, le joli chasseur d'Afrique, corseté de bleu comme nos beaux cavaliers et dont les couleurs s'irisent du même éclat moiré que les martins-pêcheurs de nos ruisseaux. Mais il y avait surtout les geais étincelants d'azur et d'émeraude. J'étais toujours muni de la carabine que j'eus la velléité d'armer un jour sur la route de Monastir pour tuer des flamants et que j'avais aussitôt mise de côté. Ici, dans cette fête du matin, je songeai encore bien moins à m'en servir.
Cependant, sous les rayons phis ardents du soleil, les beaux oiseaux s'étaient enfuis, regagnant les bords de la rivière ou l'ombre des bois et nous allions sur la route d'une aveuglante blancheur, privés de l'escorte charmante qu'ils nous faisaient. En dépit de la chaleur, Amor était toujours joyeux.
« Vois-tu, me disait-il, si tu étais resté davantage dans la maison de mon père, je t'aurais conduit un jour dans un endroit que je connais, près d'ici, qu'on appelle Cheoud-el-hatal . Là, tu aurais vu des hommes, des femmes et des enfants de pierre, allongés sur le sol. Il y en a toute une foule entassée. Ils ressemblent aux autres pierres des ruines, car ils n'ont ni visage, ni bras, ni mains, mais on dit que ce furent des êtres changés en pierres par Allah pour avoir porté de faux témoignages. Je crois que c'est un tas de juifs, finit-il en riant. »
Nous approchions de Slouguia, nous entrions dans le territoii'e dépendant du Khahfat de Testour. Le village est assis au sommet d'une coUine que dominent des montagnes, il élève par-dessus des miu-ailles basses un haut minaret et des coupoles.
C'était une antique cité autrefois, Chiddibia, dont il ne reste que des pans de murs et des blocs épars.
La route se continua sans incident au milieu d'un paysage brûlé par le soleil et nous arrivions à Testour par une chahiur torride, on eût dit qu'il pleuvait du feu.
On quitta la voiture pour se réfugier chez le Khalife. Testour ne ressemble à aucun des villages arabes que j'avais traversés. Ses maisons aux toits inclinés comme les nôtres sont recouvertes de tuiles et les minarets ont des allures de beffrois. Il fait partie de la série de petites villes construites au xvu° siècle dans la région d'Utique, le cap Bon, la vallée de la Medjerdah et le Sahel par les Maures chassés d'Espagne. A cette époque c'était le peuple le plus civilisé, le plus artiste et dont l'industrie était la plus avancée. Mais combien ils ont dégénéré ! Aujourd'hui ce sont les plus fanatiques des Maures de Tunisie. Il n'y a pas longtemps encore, ils