CHAPITRE XIV
Aïn-Tunga. — En détresse. — Chevauchée à travers les ténèbres. — Teboursouk. — Dougga. L'adieu. — A propos du cheval arabe. — Une nuit par les solitudes.
Au temps de la peur, monte une cavale légère dont la queue ressemble au voile de la fiancée.
{Précepte de l'Émir Ab-del-Kader.)
NOUS quittons Testour dans l'après-midi et nous voici sur la grande route, nous dirigeant vers Teboursouk. La chaleur est un peu tombée, mais le soleil brûle encore et la réverbération est toujours fatigante. Nous traversons une plaine, longeant à distance les rives de la Medjerdah.
Amor est toujours expansif, ce qui est rare chez un Arabe. Je l'écoute à demi, un peu somnolent, à peine distrait par le paysage monotone qui nous entoure.
Un homme dormait abrité sous une tente de fortune au bord de la route et devant lui, en plein soleil, un beau geai bleu était attaché par une patte. Notre passage a réveillé le dormeur. Je descends de la voiture et je lui propose aussitôt l'acquisition du bel oiseau qui paraissait malheureux, car j'éprouve toujours une pitié naïve, une tendresse irréfléchie pour tout ce qui souffre. L'homme a consenti volontiers à me le céder pour un prix modique et nous voilà partis avec un voyageur de plus. Triste voyageur au brillant plumage tout effaré et tremblant dans mes mains !
« Vois-tu, Amor, tout ce que tu m'as raconté sur les oiseaux m'a intéressé davantage à eux et je suis maintenant bien embarrassé avec celui-ci. Si je lui rends la liberté, sûrement il mourra; regarde comme il est faible, il n'aurait même pas la force de voler bien loin. Et si je le conserve, qu'en fei'ais-je en voyageant? »
Et je songeais, devant mon encombrante acquisition, combien il était heureux au fond d'être aussi souvent irréfléchi afin de donner raison à notre cœur. Et je caressais la douce bête qui me regardait pourtant avec inquiétude.
Cependant le paysage a changé. Nous courons à travers des collines, nous descendons dans des ravins et, avec le soleil qui décline, les ombres s'allongent.
Nous arrivons aux ruines d'Aîn-Tunga, l'ancien municipe de Thignica. Nous mettons pied à terre et nous voilà gravissant, à travers les oliviers, les pentes d'une colline encombrée de débris de murailles, de fûts de colonnes et de pierres de taille.
Je quittai Amor et notre guide pour pénétrer dans une vieille citadeUe byzantine construite par Justinien . L'accès, par une brèche de l'épaisse muraille, est assez aisé, mais l'intérieur de l'édifice abandonné s'est transformé en forêt vierge. Des figuiers énormes tordant leurs troncs bleuâtres s'enroulaient comme des serpents monstrueux, rampaient le long des murailles et s'y incrustaient; des vignes sauvages se suspendaient d'un arbre à l'autre, enlaçant les branches des grenadiers aux fleurs rouges et les raquettes des cactus épineux. Le sol était couvert d'une herbe très haute et sous l'ombre épaisse des figuiers et des plantes grasses s'épandait une douceur crépusculaire. Je marchais avec précaution à travers l'écroulement des pierres et des plantes, dans la merveilleuse floraison des ruines. Ma présence troublait les ramiers de cette soUtude qui, maintenant, fuyaient devant moi à tire-d'aile. Alors je m'arrêtai et j'aperçus des scènes charmantes, car plusieurs couples de ces tendres oiseaux, ne se doutant pas de ma présence, jouaient à travers les feuilles.