AÏN-TUNGA 2U
Les appels d'Amor, inquiet de ne plus me voir, m'arrachèrent à la fraîcheur de ma retraite.
Amor est mécontent. « C'est très dangereux ce que tu fais là, Sidi, il y a de gros serpents et des scorpions dans ces ruines et les herbes cachent des puits insondables. Nous aurions pu ne jamais te retrouver, car il en est qui ont voulu voir, comme toi, et ils ne sont plus revenus. Il y a un enchanteur dans ces ruines, malheur à toi s'il t'avait aperçu! »
Les ruines d'Ain-Tunga sont immenses, elles couvrent plusieurs collines. Les murailles et les bastions de la citadelle byzantine subsistent encore presque en leur entier, portant des fragments d'inscriptions et des moulures.
En dehors de la forteresse , nous remarquons des arcs de triomphe et nous visitons un hémicycle qui fut probablement un théâtre, dont le diamètre mesure 42 mètres. En haut de la colline nous aiTivons à un temple dont les angles seuls sont restés debout. Les colonnes de forte dimension gisent éparses sur le sol à travers de maigres oUviers. Certaines pierres conservent encore des traces d'ornements. Sur l'aridité des collines, dans le grand silence des ruines, des chèvres broutent un vague serpolet et des branches de cythise.
Le temple, édifié en 169 de notre ère, était dédié à Mercure, dit-on.
La voie romaine la plus importante de l'Afrique du noi'd, qui passait à Thignica, fut achevée en 123 sous le règne d'Adrien par les troupes de l'armée d'Afrique. Nous en avons trouvé les traces à Medjez-el-Bab. Son parcours était de 275 kilomètres. Cette voie, à la fois économique et stratégique, reliait Carthage à Theveste et, traversant les régions les plus fertiles de la Tunisie, desservait Medjez el Bah, Testour, Aïn-Tunga, ïeboursouk, Médeïna et Haïdra. Elle fut l'objet des soins de tous les empereurs depuis Caracalla jusqu'à Dioclétien.
Nous redescendions le coteau et, arrivés près de la route, notre présence effaroucha deux Bédouines assises à l'ombre d'un palmier. Elles s'enfuirent. 11 est probable que l'œil du maître n'était pas loin.
Sous un mur de soutènement, parmi des matériaux antiques, vient sourdre la fontaine d'Aïn-Tunga. Des Arabes, en nombre, puisaient l'eau dans des outres et au-dessous d'eux, des troupeaux s'abreuvaient. Et sous les feux du soleil à son déclin, tout cela formait un tableau d'un grand calme et d'une belle couleur. Les fauves pelages des bœufs se moiraient de larges reflets et les manteaux blancs ou bruns s'irisaient dans la lumière frisante.
Nous reprenons la route. Il faut se hâter maintenant si nous voulons arriver avant la nuit à Teboursouk. Notre cocher enlève ses chevaux d'un vigoureux coup de fouet et nous filons au grand galop.
Nous gravissons des pentes à fond de train, nous traversons les gorges de Fedj-er-Rih^ la montée du vent^ nous descendons à bride abattue, mais soudain un essieu se brise.
« Mille tonnerres ! s'écrie le conducteur, un Français depuis longtemps fixé à Medjez-el-Bab ; nous voilà propres maintenant ! »
Nous avions risqué de rouler au fond d'un précipice. Que faire, seuls sur cette route avec un véhicule en pareil état ! . . .
Nous prêtons la main au conducteur qui détèle les chevaux, lly a bien là-bas, dans le ravin, vers l'oued Khalled, la maison d'un cantounier, peut-être a-t-il des outils qui nous permettraient une réparation sommaire. Je descends au fond de la
gorge pour le prévenir, mais la maison est fermée. Amor s'avance au loin sur la route à sa recherche, le conducteur reste auprès des chevaux.
Tandis que le fils du kaid s'éloigne, je m'enfonce dans un bois voisin à travers les jujubiers et les pins.
Là, faut-il l'avouer? j'avais presque oubUé le fâcheux incident. Je foulais des fleurs, des plantes parfumées, et les oiseaux de cette solitude qui, sans doute, n'avaient encore jamais vu de chrétien, loin d'être effarouchés de ma présence, voletaient au-dessus de ma tète, de branche en branche^ cherchant à m'examiner de près.
Qui sait si dans cette Afrique où les nouvelles se propagent miraculeusement, celle de mon sauvetage du geai n'était pas venue jusqu'à eux?...
Enfin, le cantonnier est retrouvé. Nous traînons la voiture devant sa maison, mais la réparation était impossible. La nuit va nous surprendre et nous ne pouvons rester dans cette pauvre demeure où il n'y a qu'un toit pour nous abriter, sans lit et sans vivres.
MAUSOLÉE PONICO-BERBÈRE DE DOUGGA