EN DÉTRESSE
Après réflexion, le dévoué Amor décide d'aller réquisitionner des montures dans un douar établi dans la montagne. La chose en soi est assez facile attendu que ce douar dépend du cheik de Testour et, par suite, du khalifat de Medjez-el- Bab. Mais des heures s'écoulent, la nuit est tombée et nous attendons encore sur la route déserte. Cependant des Arabes arrivent avec un cheval et des ânes. Les animaux étaient dans les bois, il avait fallu les chercher et cela avait pris beaucoup de temps.
Nous partons à travers la nuit. Par politesse, j'ai cédé le cheval à Amor et j'ai gardé l'âne, ami des philosophes.
La route se poursuit dans des gorges sauvages. Près de nous, l'oued Khalled aux eaux mortes reluit vaguement.
Nous allions silencieux, les Arabes à pied, menant les bagages à notre suite. Pas de lune. Partout des oliviers et des tamarins au feuillage léger frissonnaient. Dans les bas-fonds les silhouettes grandissaient, prenaient un aspect bizarre,
elles paraissaient se mouvoir dans le mystère des choses, tandis qu'un vent très doux modulait une plainte lente. Et, à chaque instant, de grands oiseaux au vol silencieux, des engoulevents, traversaient les airs et leurs ailes frôlaient nos visages.
La fièvre s'exhale des eaux croupissantes de l'oued Khalled qu'ensanglantent çà et là les fleurs des lauriers-roses. Plus loin sur notre route, nous entendons des aboiements de chiens et nous découvrons quelques lueurs sur une colline éloignée. La petite troupe s'arrête et un des Arabes qui nous accompagne, faisant un portevoix de ses mains, fait des appels d'une voix retentissante à diverses reprises. Enfin un cri prolongé lui répond de là-haut, de ce village perdu sur la hauteur.
— Qu'y a-t-il? dis-je à Amor.