CHAPITRE II
La situation de ragricnltore indigène
Je parlerai d'abord de Tétat de Tagriculture tunisienne. C'est l'agriculture qui alimente le commerce et fait vivre l'industrie. C'est donc elle qu'il faut étudier en premier lieu, si l'on veut avoir une idée exacte de la situation économique d'un pays.
Il existe en Tunisie trois grandes cultures indigènes : celle des céréales, celle des oliviers et celle des dattiers, auxquelles il faut joindre celle que l'on appelle dans le pays t les jardins » : celle-ci comprend, avec les plantes maraîchères, une certaine quantité d'arbres et d'herbes qui fournissent des éléments à l'alimentation de l'homme ou des animaux et qui exigent des soins spéciaux et un arrosage régulier.
1* Culture des céréales
Sous le titre de culture des céréales, nous comprendrons surtout celle du blé dur et de l'orge. Les centres principaux de ces cultures sont : dans le Nord, les plaines de la Medjerdah, parmi lesquelles il faut citer la vaste vallée qui s'étend entre Béja et Ghardimaou sur une longueur de plus de quatre-vingts kilomètres et une largeur moyenne de cinq à six kilomètres; celle d'Utique, au voisinage de l'embouchure du fleuve dans le golfe de Porto-
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Farina, les plaines de la Milianah, etc.; dans TEst et le Sud, toute la partie du pays qui s'étend entre la mer et les montagnes.
Si toutes ces parties de la Régence recevaient régulièrement des pluies pendant l'hiver, toutes se prêteraient également à la culture des céréales, parce que toutes ont un sol suffisamment fertile. Mais, ainsi que nous l'avons dit plus haut, les pluies ne sont régulières qu'au nord d'une ligne transversale joignant Sfax à Feriana. C'est donc au nord de cette ligne que se trouve véritablement le grenier de la Tunisie.
Mais je dois noter que ce grenier est aujourd'hui bien pauvre relativement à ce qu'il a dû être à l'époque de l'occupation romaine. Des gourbis en branchages ou des tentes en toile brune sont aujourd'hui les seules manifestations de la vie agricole que Ton trouve dans une foule de lieux oit se dressaient jadis les maisons en pierre des agglomérations romaines. Des surfaces immenses, des terres magnifiques ne portent que des chardons ou des broussailles; quant aux parties cultivées en blé ou en orge par les Tunisiens, elles ne sont jamais fumées et ne reçoivent qu'un labour insignifiant. Après les premières pluies de l'automne, les indigènes font passer dans les champs qu'ils veulent ensemencer une charrue de très petite taille qui ne fait que racler le sol ; puis ils sèment le blé ou l'orge et ne s'occupent plus de la terre que pour faire la moisson dans le courant du mois de juin. Us coupent alors la partie supérieure seulement des tiges du blé ou de l'orge, laissant un chaume très haut qui servira de pâture aux bestiaux. Us ne font ainsi que très peu de paille. Le dépiquage est feit avec un appareil qui parait dater de l'époque carthaginoise.
Avec une semblable culture, le i^endement des terres ne peut être que très peu considérable. On l'estime généralement à six hectolitres seulement par hectare. Aussi, la Tunisie fait-elle à peine assez de blé et d'orge pour la nourriture de ses habitants.
Les terres à céréales n'appartiennent pour ainsi dire jamais à ceux qui les cultivent. Ces derniers ne sont que des locataires temporaires ou des métayers d'une sorte particulière, auxquels on donne le nom de c khammès >.
Les locations ne sont faites d'ordinaire que pour un an, parfois pour deux ou trois années au plus. Le locataire n'a donc aucun intérêt à améliorer la terre de son propriétaire ; son insouciance à cet égard est si grande qu'il ne se donne même pas la peine d'arracher ou de couper les broussailles ; il les contourne avec lu charrue, sans y toucher plus que si elles étaient sacrées. Si les broussailles sont formées de plantes que respectent les moutons, les bœufs et les chèvres, comme les jujubiers épineux et les lentisques, elles se multiplient ià leur aise, envahissant diaque année une portion nouvelle du champ, qui ne tarde pas à être tout entier impropre à la culture. Beaucoup d'excellents terrains ont été ainsi perdus par la négligence des agricuU teurs.
Lorsque les locataires sont indéi)endants, ils possèdent la charrue et les boeufe nécessaires au labour ; ils payent au propriétaire une certaine somme pour la location du terrain, ensemencent et récoltent à leurs frais et gardent toute la récolte. Ces sortes de cultivateurs sont peu nombreux.
La catégorie des khammès est beaucoup plus importante. Le khammès reçoit du propriétaire, pour la méchia de terre (environ dix hectares) qui lui est allouée , une paire de bœufs qu'il doit nourrir, entretenir en bon état, une charrue et la quantité de grain nécessaire à l'ensemencement. Il laboure le sol, le sème, fait la récolte avec le concours du propriétaire, dépique l'orge ou le blé, met la paille en meules et nettoie le grain. On prélève alors l'impôt, puis le propriétaire prend quatre cinquièmes de la récolte et en laisse un cinquième au khammès. Si l'on estime la récolte à six hectolitres par hectare ou soixante hectolitres par
méchia de dix hectares et Timpôt au dixième (1), soit six hectolitres, la semence à un hectolitre par hectare, soit dix hectolitres pour la méchia ; il reste à partager entre le propriétaire et le khammès quarante-quatre hectolitres par méchia, dont le çmquième d'environ neuf hectolitres constitue la part du khammès. A douze francs l'hectolitre, le khammès retire de sa peine environ cent francs par méchia ensemencée.
Il est vrai que dans les bonnes années la récolte dépasse six hectolitres par hectare, et que le khammès peut cultiver pour son compte quelques légumes, s'il a de l'eau à sa disposition. Il est aussi propriétaire d'une vache, de quelques chèvres et de volailles qui vivent comme elles peuvent. Cependant, même dans les années de bonnes récoltes et en réunissant les conditions les plus favorables, son revenu est à peine suffisant. Aussi, quoique vivant de la façon la plus misérable, se trouve-t-il entraîné presque fatalement à devenir le véritable serf de son propriétaire.
Lorsque la récolte est bonne, il se tire d'affaire, grâce à une sobriété et à une simpUcité de vie dont il est difficile de se faire une idée quand on n'a pas observé les choses directement. Son habitation est une hutte ou gourbi permettant à peine de se tenir debout et entouré d'un parc dans lequel est logé son bétail. Son lit est une natte ou une peau de mouton. Son vêtement se compose de loques et d'un burnous qui semble avoir servi à plusieurs générations. Les femmes sont vêtues d'une simple pièce de cotonnade bleue. Les enfants vont nus, ou peu s'en faut. Quant à la nourriture de la famille, elle se compose d'eau comme boisson, de galettes de semoule pétries par les femmes et cuites dans de petits fours en terre, d'huile rance dans laquelle on trempe légèrement le pain, et, une fois par jour seulement, de couscouss, avec, ou, plus souvent, sans viande. Celle-ci est
(1) On verra plus loin que l'impôt dépasse souvent de beaucoup le dixième du revenu.
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représentée soit par des volailles maigres, soit par la viande ou simplement les intestins frais ou séchés au soleil du mouton ou du bœuf.
Grâce à cette vie de privations constantes, le khammès peut, quand la récolte a été bonne et s'il est industrieux, s'il sait, par exemple, ajouter à son revenu normal le prix d'un peu de beurre fabriqué par les femmes, il peut, dis-je, attendre la récolte suivante. Mais lorsque l'année est mauvaise, c'est-à-dire lorsque la pluie a été trop rare, il a vite consommé sa maigre part de grain ; il s'adresse alors à son propriétaire, qui est tenu par la coutume de lui faire des avances, mais auquel, à partir de ce jour, il sera presque indissolublement lié. Comment, en effet, pourrait-il rembourser les cent ou cent cinquante ou deux cents francs qui lui seront donnés en acompte sur la récolte future ? Désormais le kbammès est un serf; il ne pourra quitter le propriétaire auquel il doit et se lier à un autre qu'à la condition que celuici rembourse au premier sa créance.
L'influence d'un pareil état de choses sur le régime économique du pays en général et sur son agriculture en particulier ne peut être que funeste.
Le khammès n'ayant aucune chance de devenir propriétaire du sol, ne pouvant même pas caresser l'espoir de se libérer visà-vis du propriétaire à l'aide de la maigre part que celui-ci lui abandonne sur la récolte, le khammès, dis-je, ne fait aucun effort pour améliorer la terre et se laisse volontiers aller à ne faire que la somme de travail tout à fait indispensable pour assurer sa subsistance. Tout au plus, s'il est particulièrement laborieux, fera-t-il des efforts pour élever une vache, quelques chèvres et des volailles, et pour cultiver le jardinet dont le propriétaire lui abandonne, d'ordinaire, la jouissance exclusive.
D'autre part, comme le propriétaire retire de sa terre, sans efforts et à peu près sans dépense, un revenu relativement consi- DE Lanessan. — Tunisie. 2
IQ LA TUIUSIB
clarable, il |ie a? préoccupe pas plus que le khammès des moyeua d'augmeutw la reudement du sol.
De là le mauvais état de la plupart des terres à céréaleg de la Tunisie, la uégligenoe apportée dans le labour, Tabsence absolue de fumure et de sarclages; de là, en un mot, la situation déplorable de l'agriculture dans un pays où sont réunies la plupart des meilleures conditions pour qu'elle soit très prospère.
Nous rechercherons plus loin quels &ont les moyens qui! serait utile d'employer pour remédier à cet étal de choses.
2* Culture des oliviers
ia &ec^<ie grande (mUw^ indigène de la Tunisie est celle de l'olivier.
Le^lQçali^ést dans lesquelles les cliyi^^ sont cultivés sur une v^te éçll^etl^ ^0^^ } les environs de Tunis et de Bizerie, la partie inférieure de la presqu'île du cap Bon, le Sahel> le& en^roii^ de Sfti)^, ceui^ de Gafs^, é^. ferais et l'île de Pjerha* Nous ne c^ons q^e 1^ lieun^ âans^ lesquels ilst format dea cultures asse» is^p^rtanies et ass^ homogène» powr i^^ter le nou^ de bok 0^ for^s d'pl^ra. MaiSi U& 9fm\ culUvéa en moindre quantité 4ans iw gr^nd «aplvre d'autres localités, ou^ pour mieux dire,^ au voisj^age de la plupart de^ centres de population, sans pré« senter toutefois dea agglomérations comparable& à eelka que nous venons d'indiquer.
Partout où les oliviers forment des bouquets ou des bois plus ou moins étendus, ilsi sont plantés à vingt ou trente mètr^ les lAQSi des autres, souvent en rangées quinconciales ; ils i^e sont pas ei^t,rem^lé& d'autres arbores, el oa ne fsùt sous eux aucuiie culture;
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LA SITUATION DE l' AGRICULTURE INDIGÈNE 19
le sol est soigneusement débarrassé des herbes et même labouré une ou plusieurs fois par an.
Quelques personnes estiment à une dizaine de millions le nombre total des oliviers de la Tunisie, mais cette évaluation est purement hypothétique ; on ignore même le chiffre réel qu 'atteignent ces arbres dans les points où, comme le Sahel, l'impôt est perçu pai* pied d'olivier, parce que, souvent, dans les terrains de mauvaise qualité, les répartiteurs de l'impôt réunissent, pour la perception des droits, plusieurs arbres en un seuL Quant à la valeur des arbres, elle est très différente dans les diverses localités.
Les oliviers de la région de Tunis sont pour la plupart très vieux, en mauvais état et mal cultivés. Cela est vrai surtout pour ceux qui couvrent les collines entourant immédiatement la ville de Tunis. On fait remonter la plantation de la majeure partie de ces arbres à l'époque romaine, c'est-à-dire à plus de deux mille ans. Un grand nombre sont creux, réduits à la portion corticale du tronc et couronnés par un maigre bouquet de branches ; d'autres sont des repousses déjà centenaires de souches énormes. Tous ces vieux débris sont presque entièrement abandonnés à eux-mêmes ; on ne les taille presque jamais ; la récolte se fait sans aucun soin, souv^t en brisant les branches les plus jeunes et les plus productive, afin d'économiser quelques moments plus ou moins précieux ; le sol n'est labouré que superficiellement et deux fois seulement chaque année ; il se montre presque partout couvert d'herbes qui attirent les chèvres, les pires destructeurs des arbres.
Ces oliviers d'un âge trop avancé donnent à peine une bonne récolte tous les huit ou dix ans. Ils occupent inutilement un sol fertile ; mais la négligence des propriétaires est telle qu'on les laisse mourir sur place plutôt que de faire les dépenses nécessaires à leur remplacement par des cultures rapportant davan-
tage. Un espace considérable de terrain sur lequel de jeunes oliviers pousseraient admirablement, et qui conviendrait non moins bien à la vigne, se trouve ainsi, à proximité même de Tunis, occupé par une forêt d'arbres presque absolument improductifs.
Dans le nord, notamment près de Bizerte, on trouve encore un assez grand nombre de ces très vieux troncs; cependant, la plupart de3 oliviers de cette région sont en meilleur état que ceux dont nous avons parlé plus haut.
Ils sont plus beaux encore dans les forêts assez étendues qui entourent les petites villes de Soliman, de Menzel-Bou-Zalfa, de Nebeul, de Menzel-Tennis, et de Kebilia, dians la presqu'île du cap Bon.
Mais les plus jeunes, les plus beaux et les mieux cultivés de la Tunisie sont ceux du Sahel, c'est-à-dire de la région comprise autour des villes de Sousse, Monastir et Mahédia.
Les statistiques officielles indiquent dans le Sahel plus de trois millions deux cent mille pieds d'oliviers (exactement trois millions, deux cent trois mille, quatre-vingts), mais ce chiflre est considéré comme très inférieur à la réalité ; les indigènes ont tout intérêt à en dissimuler le nombre exact, puisque l'impôt est payé à raison de tant par arbre et que les répartiteurs de l'impôt en font souvent payer deux, trois ou quatre pour un seul.
Dans tout le Sahel, le sol des bois d'oliviers est labouré au moins trois ou quatre fois chaque année, la récolte se fait avec un assez grand soin et les arbres sont taillés régulièrement. Les meilleures dispositions sont prises pour qu'ils bénéficient de la plus grande quantité possible d'eau des pluies. Des levées en terre limitent des espaces à peu près quadrangulaires comprenant de quatre à six arbres, espaces dans lesquels toute l'eau tombée js'accumule et reste enfermée jusqu'à ce qu'elle ait été absorbée
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par le sol. Dans tous les points où le bois est voisin d'une colline inculte, ces levées de terre sont aménagées de façon à conduire au pied des arbres Feau qui tombe sur la colline. Aux environs de Sousse, ces levées coupent les routes tous les vingt ou trente mètres et les rendent presque impraticables aux voitures.
Bien qu'ils soient relativement jeunes, la plupart des oliviers du Sahel paraissent avoir une centaine d'années, mais ils sont en pleine production, très vigoureux et de grande taille. Les plus grands des environs de Nice pourraient à peine lutter avec eux pour les dimensions. Quant à ceux des environs d'Aix, ils paraîtraient des pygmées à côté de ces géants aux belles et robustes formes.
J'ai noté, en traversant le Sahel de Sousse à Monastîr et à Mahédia et de Mahédia à El-Djem, quelques plantations récentes d'oliviers, mais je dois dire qu'elles sont peu nombreuses. On paraît presque se borner à remplacer les arbres disparus.
Il en est autrement dans les environs de Sfax et de Zarzis, où existent aussi de très belles plantations.
Les environs de Sfax sont occupés, sur une région variable entre six à huit et dix à douze kilomètres autour de la ville, par des jardins formés en majeure partie d'oliviers auxquels sont parfois mélangés des figuiers, des amandiers, des grenadiers et quelques autres arbres fruitiers. Les plantations nouvelles sont assez nombreuses et paraissent gagner chaque jour du terrain en dehors des plantations anciennes qui sont les plus rapprochées de la ville et qui ont dû être également nombreuses autrefois, dans la vallée qui s'étend entre El-Djem et Sfax. On trouve, en effet, tout le long de la route qui relie ces deux villes, de vieux oliviers épars dans la plaine ; ils sont aujourd'hui à peu près entièrement abandonnés, mais ils restent, avec les ruines romaines, abondantes dans cette région, comme les témoins d'une prospérité aujourd'hui disparue.
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]L.es Statistiques officielles indiquent dons toute la circonscription de Sfax 568,774 pieds d'oliviers en pleine production, plus 250 à 300,000 plantés depuis moins de dix ans et encore exempts d'impôt. Ces chiffres sont probablement très inférieurs à la réalité.
Autour de Zarzis, il existe une ancienne oasis de dattiers de deux à trois kilomètres de diamètre, aujourd'hui très négligée en ce qui concerne les dattiers, mais que les indigènes tendent à remplacer par des plantations d'oliviers. Les plus âgés d'entre ces derniers paraissent n'avoir pas plus d'une trentaine d'années, sauf un petit nombre de pieds qui ont survécu à la ruine d'anciennes cultures. En dehors des bosquets d'arbres en production, se voient un grand nombre de plantations nouvelles datant de trois, quatre ou cinq ans. Le gouverneur de l'Arad a pris sur lui, l'année dernière, afin d'activer ce mouvement, d'ordonner la plantation de 60 à 80,000 jeunes oliviers. Ses ordres ont été déjà, en partie, mis à exécution et tout permet de penser que dans quelques années les environs de Zarzis pourront rivaliser pour leurs bois d'oliviers avec ceux de Sfax.
Dans l'île de Djerba, ces arbres sont très nombreux ; la plupart sont d'un âge avancé et les plantations nouvelles sont rares. Tout dans cette île, dont le climat est relativement agréable et où l'eau est abondante à une légère profondeur, tout, dis-je, semble indiquer une prospérité en décadence. Les dattiers ont dû autrefois couvrir l'île ; ils sont aujourd'hui négligés, non sans raison, il est vrai, car leurs fruits sont, comme ceux de Zarzis et de Gabès, peu estimables; mais les oliviers, qui donneraient d'excellents produits sont beaucoup moins bien soignés que dans le Sahel et dans les environsde Sfax.lls sontmal taillés et le solestencombréd'herbes nuisibles. Je ne sais à quoi tient cette décadence de l'île de Djerba, mais elle m'a beaucoup frappé et je crois utile de la signaler ici afin que les personnes autorisées s'en préoccupent. Avec ses eaux abondantes et superficielles, sa température insulaire, c'est-
àKiire relativement tempérée et exempte des yariËitions bruisqtles que Ton rencontre sur beaucoup de points du continent, l'île de Djerba se prête admirablement à toutes les cultures riches, particulièrement à celles de l'olivier et de la vigne.
Si l'on compare la surface relativement minime des terres plantées en oliviers avec celle qui se prêterait à cette culture, si surtout on compare leur état dans les diverses régions où ils se trouvent, on est naturellement amené à se demander pourquoi une culture à laquelle la majeure partie de la Tunisie est si favorable y est relativement aussi peu répandue et surtout pourquoi, dans certaines régions, les oliviers sont aussi négligés*
Dégager les motifs de cet état de choses me paraît d'autaîit plus indispensable que c'est le premier pas à faire dans la voie des améliorations où la France doit entrer.
Parmi les causes qui ont du, jusqu'à ce jour, entraver dans une importante mesure le développement de la culture de l'olivier, je crois devoir citer, en premier lieu, et pour n'y plus reveùir, la lenteur avec laquelle cet arbre se développe et le nombre relativement considérable d'années qui s'écoulent entre l'époque de la plantation et celle de la production*
On estime généralement en Tunisie qu'un olivier ne commence à rapporter quelques fruits que cinq ans après la plantation et que c'est seulement au bout de dix à douze ans qu'il entre en plein rapport.
Pour un peuple indolent, ayant peu de besoins, encore moins de prévoyance, et ne 'pouvant disposer que de bien faibles capitaux, attendre dix ans une première récolte entièrement rémunératrice, c'est sans contredit une condition bien peu favorable à la culture, même la plus riche. Cette première condition nous paraît avoir joué un grand rôle dans l'abandon dont les oliviers sont l'objet depuis longtemps déjà de la part des Tunisiens.
Les particuliers et le gouvernement lui-même ont cependant
fait depuis quelques années des efforts importants dans le but de remédier à cette condition défectueuse, mais inévitable, dç la culture de Volivier. Dans les environs de Sfax (j'ignore exactement si cela se fait ailleurs), les propriétaires du sol ont imaginé une manière de procéder qui leur permet de faire des plantations sans avoir à débourser des sommes importantes. Un grand nombre des fortunes des indigènes résultent, m'a-t-on dit, de remploi de cette méthode. Le propriétaire met à la disposition d'un khammès ou m'garsi une surface déterminée de terrain à planter en oliviers, et lui fait une avance de fonds pour l'achat de chameaux et d'instruments aratoires et pour sa nourriture pendant deux ans environ. Le khammès fait la plantation et la soigne jusqu'à ce qu'elle rapporte. A partir de la troisième année il sème des céréales sous les oliviers et le produit en est partagé entre lui et le propriétaire dans la proportion d'un tiers pour ce dernier, qui fournit un tiers de la semence, et de deux tiers pour le m'garsi.
Lorsque les oliviers ont atteint l'âge d'une production moyenne, la propriété est partagée par moitié entre les deux parties contractantes. Cet état de choses se prolonge jusqu'à la fin de la douzième année, c'est-à-dire jusqu'à ce que les arbres soient en plein rapport, époque à laquelle le propriétaire rentre en possession de sa terre et la cultive à ses frais.
Ainsi, grâce à une première mise de fonds d'environ cinq cents francs, le propriétaire se trouve au bout de douze ans en jouissance d'un revenu qui, dès la première année souvent, le rembourse de ses avances et qui désormais est pour lui tout bénéfice jusqu'au jour où il rentre en entière et absolue jouissance d'une terre en plein rapport. Dans un pays où le prix de la terre est très minime, un pareil système ne peut qu'enrichir celui qui l'emploie. Ajoutons que, sans être aussi avantageux au khammès qu'au propriétaire, il est loin de lui être défavorable :
LA SITUATION DE l'AGRICULTURE INDIGÈNE 25
le khammès, en effet, peut vivre en attendant les premières récoltes à l'aide du travail qu'il a le loisir de faire en dehors de la plantation et à l'aide des animaux qu'il élève pour son propre compte. A partir du jour où les oliviers commencent à rapporter, sa situation devient réellement bonne.
11 y a une quinzaine d'années, le gouvernement tunisien se préoccupa, de son côté, de favoriser la plantation des oliviers. Un décret de Mohamed Es-Sadok-Bey du 1^ chaaban 1286 (5 novembre 1869) dispense de l'impôt les oliviers et les dattiers planlés dans les terrains où il n'en existait pas précédemment, et cela pendant quinze années.
C'est sans doute grâce à cette législation bienveillante que s'est produit le mouvement assez actif de plantation d'oliviers dont nous avons parlé plus haut à propos des régions de Sfax et de Zarzis. -
Si ce mouvement n'a pas été plusintense et si les forêts d'oliviers sont très négligées dans un grand nombre de pomts de la Tunisie, il faut, à mon avis, en chercher la cause dans un ordre spécial de conditions sur lesquelles je crois devoir insister, parce qu'elles figurent parmi celles qu'il importe le plus de modifier à bref délai si nous voulons donner à l'agriculture tunisienne toute la valeur qu'elle comporte.
En premier lieu, la culture et l'exploitation des oliviers sont soumises à une réglementation aussi vexatoire qu'il est possible de l'imaginer. 11 n'y a pas un seul des actes qu'elle nécessite qui ne soit soumis au contrôle incessant et arbitraire de l'administration spéciale (Direction de la Gaba) et des fermiers.
La raison de cette législation est, d'après le texte du décret qui l'a créée (Décret d'Es-Sadok-Bey, du 17 sfar 1287, ou 19 mai 1870), « d'assurer le bon état de la forêt et la prospérité de ses arbres » . Or, ce sont précisément les localités auxquelles elle s'applique, c'est-à-dire les environs de Tunis, de Bizerte, etc., qui
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offrent les oliviers les plus défectueux et les moins bien tenus. Le labour, rémondâge des arbres, le transport et la vente des bois qui en résultent, la récolte, la vente des olives, le paiement des ouvriers, etc ■. , sont soumis à une réglementation qui, non seulement fait du propriétaire la chose de l'administration, mais qui encore Tentralne à des frais pouvant être, sinon supprimés, au moins considérablement atténués, s'il jouissait d'une plus grande indépendance.
L'Administration de la Gaba n'est d'ailleurs pas la seule puis^ sance dont le propriétaire ait à subir les vexations; il faut encore qu'il compte avec les fermiers, la perception de l'impôt sur les oliviers, dans les pays à dîme, leur étant livrée par adjudication. Leur action est malheureusement dans bien des cas plus intéressée que juste et rtodérée.
Ajoutons à ces conditions le taux très élevé de l'impôt qui est prélevé sur la récolte dans les pays à dîme, sur les arbres euxmêmes dans les autres régions, et nous aurons suffisamment mis en relief les causes qui ont jusqu'à ce jour entravé la culture de l'olivier dans un pays qui peut rivaliser à cet égard avec les portions les plus favorisées du midi de la France et de l'Italie.
a* Cultùte des dtttfciefs
La troisième grande culture indigène de la Tunisie est celle des dattiers. Elle caractérise les oasis. Celles-ci ne sont autre chose que des bosquets plus ou moins vastes de dattiers sous lesquels on fait souvent des cultures diverses dont nous parlerons ultérieurement à propos des « jardins i.
On trouve des dattiers épars dans toute la région du Sud, mais il n'existe de véritables oasis de ces palmoës que dans trois points de cette partie de la Tunisie : Gabès, les Nefzaoua et le Djerid.
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L'oasis principale de Gabès est située autour des deux villages qui forment l'agglomération européenne et la ville de ce nom^ Elle est arrosée par l'Oued-Gabès dont les eaux, habilement distribuées par de petits canaux, entourent et traversent chaque propriété. Sous l'ombrage des dattiers, dont les troncs atteignent quinze et vingt mètres de haut, les indigènes ont planté des gre» nadiers, des amandiers, des abricotiers, des pruniers, des vignes, dont les sarments s'enlacent aux arbres et forment entre eux d'énormes et élégantes guirlandes. Le sol est couvert d'orge, de maïs, de légumes, de henné, de piments, de tomates, de toutes les plantes que mangent les hommes et les animaux, souvent entremêlées de rosiers et de géraniums. Au milieu du désert aride qui l'entoure, sur le bord de la vaste mer bleue qui baigne Tun de ses flancs et dont les dunes l'envahissent peu à peu, cette oasis toujours fraîche et riante produit sur le voyageur l'un des effets les plus séduisants que nous ayons éprouvés pendant le cours de notre voyage à travers la Tunisie.
Malheureusement l'eau de l'Oued-Gabès n'est pas potable, les eaux des puits sont mauvaises, sulfatées ou saumâtres et la dy^ senterie décime les troupes que nous avons inutilement groupées dans le voisinage de cette séduisante mais malsaine oasis.
On compte à Gabès de cent à cent vingt mille dattiers, en y comprenant les deux ou trois oasis plus petites et moins belles qui entourent celle dont nous venons de parler. Malheureusement les dattes qu'elles produisent ne mûrissent qu'imparfaitement et sont de trop mauvaise qualité pour être recherchées par l'exportation; elles ne servent guère qu'à la nourriture des indigènes de la localité et à celle de leurs chameaux. II manque aux dattiers de Gabès l'une des conditions indispensables à la maturité de leurs fruits, une température suffisamment élevée. Suivant un proverbe arabe bien connu, il faut que ces arbres aient les pieds dans l'eau et la tète dans le
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feu. A Gabès ils ont les pieds dans Teau, mais la tête manque du feu qui lui est indispensable. Il en est de même de tous les dattiers qui croissent au bord de la mer ; la fraîcheur des vents met obstacle à la maturation de leurs fruits. C'est pour cela que les dattes de Zarzis, de l'île de Djerba, de Tripoli, sont si peu estimées. C'est seulement dans l'intérieur des terres, à l'abri des brises rafraîchissantes de la mer, au milieu des sables toujours brûlants, que le dattier trouve les conditions nécessaires à la production de fruits succulents et [sucrés, pourvu toutefois que l'eau abonde à ses pieds.
Ce qui fait la valeur de l'oasis de Gabès, ce sont surtout les arbres fruitiers (grenadiers, amandiers, pêchers, etc.), et les plantes alimentaires que les indigènes cultivent sous les dattiers. Ceux-ci ont l'avantage de protéger les autres cultures de leur ombre,. tandis que l'Oued-Gabès leur fournit en abondance l'eau dont elles ont besoin.
C'est à une dizaine de kilomètres des oasis de Gabès, à l'entrée de la ligne des chptts du Sud, que le commandant Landas a creusé son premier puits artésien. L'immense quantité d'eau qui en jaillit (huit mille litres à la minute) témoigne de la richesse de la nappe aquifère qui s'étend au-dessous du sol.
Il existe dans cette région une autre oasis assez importante, celle d'Ël-Hamma, qui compte, au moins, soixante-dix mille dattiers. Elle est située à une trentaine de kilomètres à l'est de Gabès, au pied de l'extrémité orientale de la chaîne des Tebbaga et autour d'une source thermale qui a une température de 45° centigrades. A sa sortie du sol, l'eau tombe dans des piscmes romaines, d'où elle est distribuée dans l'oasis. Cette dernière est aujourd'hui en mauvais état, mais elle a dû être autrefois très prospère, si l'on en juge d'après les ruines romaines qui sont abondantes. La présence de l'Oued -Hamma, qui vient des Metmatas et qui contient toujours de l'eau , permettrait de
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donner un grand développement à cette oasis dont les dattes sont assez bonnes.
Ce que nous avons dit des dattiers de Gabès s'applique entièrement à ceux de Zarzis et de lUe de Djerba.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, à Zarzis, les indigènes abandonnent chaque jour davantage la culture du dattier pour se livrer à celle de l'olivier qui promet d'être beaucoup plus avantageuse. L'oasis de Zarzis est, pour ce motif, beaucoup moins riante que celle de Gabès. L'eau, du reste, y est moins abondante et surtout plus difficile à obtenir. Tandis que Gabès est arrosée par un fleuve dont il suffit de détourner les eaux pour les distribuer dans les jardins, Zarzis n'est desservie que par des puits. II est vrai que ceux-ci sont très nombreux et que l'eau se trouve à cinq ou six mètres seulement, mais il n'en est pas moins nécessaire de dépenser, pour l'amener à la surface, une main-d'œuvre assez coûteuse. Indépendamment du creusement et de l'entretien des puits, il faut que, pendant la journée, un animal (chameau, bœuf ou cheval) soit employé à faire monter l'eau. A cet animal, il faut un gardien. Ce sont bouches à nourrir et à entretenir d'un bout de l'année à l'autre, car il pleut rarement à Zarzis, et la quantité d'eau que fournit un puits suffit à peine à l'arrosage d'un ou deux hectares. Les dattes de Zarzis et de Djerba, étant de qualité inférieure, sont incapables de rémunérer un pareil travail. 11 n'est donc pas étonnant que leur culture soit peu à peu abandonnée. Dans les conditions d'arrosage dont nous venons de parler, Zarzis et Djerba ne peuvent faire que des cultures de jardins ou des cultures de plantes pouvant se passer de pluie, comme l'olivier et la vigne.
Les oasis dont il me reste à parler se présentent dans de tout autres conditions et seules elles méritent véritablement d'attirer l'attention des Européens qui voudraient se livrer à une culture productive de dattiers.
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Arrêtons-nous d'abord dans les oasis des Nefzaoua qui sont les plus rapprochées des précédentes.
On donne le nom de Nefiaoua à une région du sud de la Tunisie, riche en dattiers, bornée au nord par la petite chaîne de montagnes de Tebbaga qui est dirigée, à peu près, de l'est à l'ouest, au sud du chott El-Fe4jejd qu'elle sépare de l'extrémité orientale du chott El-Djerid, s'avançant de l'est à l'ouest entre ces deux grandes dépressions, sous la forme d'une sorte de promontoire. La chaîne de Tebbaga est formée de deux obainong à peu près parallèles, séparés par une vallée, très étroite à l'est, mais s'élai^pissant de plus en plu» à mesure qu'on s'avance vers l'ouest. L^ deux chaînons sont formés par des soulèvements de calcaires crétacés ; le fond de la vallée qui les sépare est constitué par des alluvions que l'on trouve également dans le fcmd des chotts et sur les fiancs de la chaîne de mon* tapies, C'^t sur ces alluvions que se dressent les oasis de NefBaoua.
Les phis importantes sont situées sur le flanc méridional de la chaîne de Tebbaga, sur une bande de terrain large seulement de quelques kilomètres, entre KebiH à l'est, et Debabcha à Touesl. On peut donner à cette portion du I^efiaoua le nom de Nefzamia septentrional. Au sud de Kebili, dans la partie du Nefzaoua que l'on peut dénommer Nefzaoua méridienal et qui est formée par un terrain tout à fait plat, sur la rive orientale du chott El-Djerid, les oasis sont beaucoup phis petites et lea agglomérations humaines mrâis importantes. Le régime des eaux est également différent dans les deux parties du Vefzaoua.
Les oasis du Nefzaoua méridional sont au nombre de plus de trois cents, mais diacune d'elles n'a pas plus de quelques hectares de superficie et se compose d'une ou parfois plusieurs sources entourées d'un petit nombre de palmiers souvent sans aucune agglomération de maisons; chaque village contenant d'habitude
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des familles qui cultivem plusieurs oasis. Toutes les sources y sont superficielles. Le terrain est sablouueuit et les oasis sont entourées de dunes de sable dont les yents modifient sans cesse la surface eu les chassant contre les plantations qu'elles tendent à envahir et à détruire en comblant les sources. Le mal est surtout causé par le sable que les vents enlèvent de la crête des dunes et qu'ils abandonnent au pied de l'obstacle formé par les palmiers.
Le sol des oasis a été ainsi graduellement exhaussé au point que chacune semble reposer sur un petit monticule de sable, plus haut que la plaine voisine et dont le point culminant est occupé par la source fécondatHce. Pour éviter Tensablement de cette dernière» les indigènes ont soin d'exhausser ses bords à mesure que le soi s'élève par les dépôts de sable. Suivant que les vents ont une direction eosistante ou variable, les oasis scmt envahies acdt sur to«is les points à la fois, comme dans te eas précédent, soit sur un ou plusieurs cdtés ; dans ce dernier cas, des dunes de huit à dix mètres de haut se dressent dans un point de la cireon* fërence eorre^cmdant à la direction des vents les plus habituels. Afin d'éviter l'envahissemeni par cea dunes, les habitants ont soin d*élever leurs maisons entre elles et l'o^s, mais celte précaution est hahitueUement insuffisante à cause de la violence des vents qui transpcortent le sable à de grandes distances et à une hauteur suffisante pour défier l'obstacle offert par les maisons basses (tes Arabes. Dans certains points, notamn^nt à Qé(^li, les indigènes déplacent leurs jardins à mesure que te sabte gagne ; ils fuient,, en quelque sorte» devant l'ennemi, emmenant avec eux l'eau de la source, à l'aide de canaux souterrains. Les jardins nouveaux de Béchilli se trouvent atyourd'bui à une distance de plus de emq cents mèti*es à l'est des anciens ; l'eau de la source qui arrosait ces derniers et qui était placée à leur centre est drs^née dans les jardins nouveaux par des conduits souterrwis»
On peut considérer comme une dépendance du Nefzaoua méridional un certain nombre de petites oasis assez semblables aux précédentes et répandues au sud de celles dont nous venons de parler, à la lisière de TAreg ou Sahara sans eau , autour de Douz et d'El-Aouïna, sur le territoire des Mérazig, des Adaras et des Ghéribs. Les oasis disposées autour des sources sont encore plus petites dans le Nefzaoua méridional ; elles sont plus ensablées ; beaucoup même sont en voie de disparition ou ont déjà disparu , laissant des puits à demi ensablés et isolés dans la plaine. Cependant, Teâu doit être à une très faible profondeur, car toute cette région est couverte de bosquets de grands arbustes dont quelques-uns atteignent et dépassent trois ou quatre mètres. '
Ces détails montrent que les oasis du Nefzaoua méridional ne peuvent pas avoir une grande importance. Cependant les dattes sont de bonne qualité, et il est du devoir de l'administration de favoriser le développement des petits centres fixes qui existent au milieu de cette région. Attacher l'indigène au sol doit être notre plus grande préoccupation, en Tunisie comme en Algérie. Dans le premier de ces pays, la tâche est facilitée par le caractère des indigènes. Partout où on leur donnera de l'eau en quantité suffisante, ils formeront des établissements stables.
Nous allons trouver une première preuve de la vérité de cette proposition dans le Nefzaoua septentrional. Ayant davantage d'eau, il a une population fixe beaucoup plus nombreuse.
Les oasis du Nefzaoua septentrional forment une chaîne presque continue, depuis Kebili au sud-est jusqu'à Debabcha au nord-est, c'est-à-dire sur une longueur d'environ trente -cinq kilomètres. Elles sont toutes d'une grande dimension et accompagnées d'agglomérations importantes de maisons formant des villages très peuplés. Leurs sources sont de deux sortes : les unes venant de nappes superficielles ; les autres, de nature artésienne, c*est-à-dire ascendante, et provenant de couches aqueuses pro-
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fondes. On a émis Tidée que ces dernières ont été amenées à la surface par des forages artésiens remontant à une époque très reculée.
Les habitants dje certaines de ces oasis ont fait preuve d'une grande ingéniosité en drainant, par des canaux souterrains creusés dans le calcaire de la montagne, les eaux qui filtrent entre les couches de cette dernière. Ce sont particulièrement les villages situés au sud du chaînon inférieur du Tebbaga et principalement ceux de Menchia qui se sonl livrés à cette pratique ; ils donnent à leurs galeries de drainage le nom de « leviga > . Les levigas menacent de devenir une cause de guerre intestine entre les habitants du versant nord et ceux du versant sud de lai^ontagne, les seconds reprochant aux premiers de leur enlever, par les drainages dont nous venons de parler, une partie de l'eau qui, abandonnée à elle-même, se rendrait dans leurs sources. 11 ne paraît pas cependant que ces plaintes aient un fondement sérieux.
Le sol des oasis du Nefzaoua septentrional est extrêmement productif et l'eau y abonde. Elles devraient donc être d'une grande fertilité. Il n'en est cependant pas ainsi. En premier lieu, elles sont souvent ravagées par des tribus ennemies, qui, dans cette région, sont divisées en deux camps ou çofs se faisant une guerre acharnée et se livrant réciproquement les uns contre les autres aux plus regrettables excès. En second lieu, les sables tendent à les envahir, mais dans des conditions moins déplorables que dans le Nefzaoua méridional. Les dunes mobiles que nous avons signalées plus haut n'existent pas dans le Nefzaoua septentrional ; les sabler qui y sont apportés par le vent sont simplement enlevés à la surface même des plaines voisines; ils sont par conséquent apportés en beaucoup moins grande quantité que s'ils étaient pris sur des dunes et il sera plus aisé de remédier aux dégâts qu'ils produisent. C'est surtout à la lisière DE Lanessan — Tunisie. 3
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des oasis que le sable se dépose, arrêté qu'il est par les palmiers et les autres arbres et par les talus des canaux d'irrigation. Il s'est formé ainsi autour d'elles, par suite de l'apport du sable, des bourrelets circulaires qui atteignent jusqu'à quatre et cinq mètres de haut et qui ont depuis quelques mètres seulem^t jusqu'à trois cents et quatre cents mètres de largeur. Il suffirait de fixer ces sables à l'aide de plantes à racines profondes pour diminuer dans de très fortes proportions sinon pour arrêter entièrement l'envahissement, car cet envahissement résulte de la marche graduelle mais très lente de ces ceintures de sable de l'extérieur vers l'intérieur de l'oasis.
Au nord de la chaîne des Tebbaga existent encore deux oasis, celle de Seftimi et celle de Limaguès, que nous réunissons aux précédentes parce que leurs habitants sont en relations fréquentes ; ceux de Seftimi obéissent au cheikh de Menchia qui appartient au Nefzaoua septentrional. Ces deux oasis n'ont, d'ailleurs, à l'heure actuelle, qu'une faible importance ; elles ont été plusieurs fois dévastées dans les luttes entre tribus et n'ont été remises en culture que depuis quelques années. Les sources de Seftimi n'ont qu'un faible débit, mais elles ne sont pas ensablées. Celles de Limaguès sont très belles et donneraient beaucoup d'eau si elles étaient remises en bon état, ce qui ne demanderait que très peu de travail.
Le Nefzaoua ne contient pas moins de trois cent mille dattiers, si l'on en croit les statistiques officielles ; mais l'avis général est que le nombre de ces arbres y est beaucoup plus considérable. On y compte, en outre, officiellement, plus de six mille oliviers. Les habitants cultivent aussi quelques plantes potagères et quelques arbres fruitiers, mais dans une proportion beaucoup moindi^e qu'à Gabès. Ils sèment également du blé et de Torge dans les années où la pluie tombe en quantité suffisante.
Les dattes du Nefzaoua sont de qualité supérieure à celles de
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LA SITUATION DE L'aGRICULTURB INDIGÈNE 35
Gabès et les habitants en exportent une certaine quantité ; mais, par suite du mauvais état de la plupart des oasis, la récolte est très inférieure à ce qu'elle pourrait être et la majeure partie est consommée par les habitants.
(/Les plus belles oasis de dattiers de la Tunisie, celles aussi dont les fruits sont le plus estimés, sont celles de Djerid.
On désigne sous le nom de Djerid la portion de la Tunisie mé-» ridionale qui forme une sortedisthme entre le chott El-Djerid et le chott Rharsa. Il existe dans cet isthme quatre oasis : celles de Tozeur,El-Oudian,Nefta et Ël-Hamma. Nous les avons, dans cette énumération, disposées dans l'ordre de leur étendue ; cependant, les trois premières ne diffèrent que peu par la superficie, tandis que la quatrième, celle d'El-Hamma,est plus petite de moitié que les autres- Elle est aussi la moins bien cultivée et celle qui donne les plus maigres résultats, quoique son sol soit fertile et son eau abondante. La plus fertile et la plus peuplée est celle de Nefta ; celle de Tozeur vient, à cet égard, au second rang et celle d'El-Oudian au troisième.
L'oasis de Neflta est située auprès d'une ville véritable d'où elle tire son nom et qui compte avec ses sept faubourgs une population de près de neuf mille habitants logeant dans plus de onze cents maisons. On compte dans l'oasis plus de deux cent mille dattiers taxés, ce qui permet de penser qu'il y en a au moins trois cent mille. Sous les palmiers, on cultive une couple de centaines d'oliviers et un certain nombre d'autres arbres fruitiers ainsi que des plantes alimentaires et fourragères, mais le dattier absorbe la majeure partie des soins des habitants, et c'est de lui qu'ils tirent véritablement leur richesse. En 1885, l'oasis de Nefta a exporté plus de six millions de kilogrammes de dattes et l'on estime sa production à plus de huit millions de kilogrammes. Elle est ari^osée par des sources qui prennent naissance au fond d'une sorte de cirque profondément entaillé dans le plateau sablonneux
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sur lequel est bâtie la ville ; leurs eaux, très abondantes, sont distribuées par un système de canaux qui s'étalent en éventail dans toutes les parties de Toasis. Malheureusement les sables l'envahissent rapidement et son état actuel ne donne qu'une idée très insuffisante de ce qu'elle était autrefois. Sa superficie a dû être double ou triple de ce qu'elle est aujourd'hui. Les sables apportés par le vent s'accumulent autour d'elle, y forment des dunes envahissantes qui comblent les canaux et peu à peu détruisent les cultures. Les habitants ont fait de grands eflforts pour combattre cet ennemi ; ils élèvent des talus et construisent avec des broussailles et du sable de véritables fortifications; mais ces travaux, ayant été exécutés sans vues d'ensemble, ont été impuissants. Aujourd'hui, la partie qui reste de l'ancienne oasis est déjà coupée en deux, dans le nord, par une dune de sable qui s'enfonce comme un coin entre les cultures, et les sources, elles-mêmes, sont fort menacées. Il est nécessaire que l'administration française intervienne au plus tôt pour arrêter le désastre. L'oasis de Tozeur, située sur le bord du chott El-Djerid qui la limite immédiatement au sud et à l'est, est la plus grande des oasis du Djerid et par conséquent de toute la Tunisie ; elle compte plus de palmiers que celle de Nefta, mais le nombre de ses habitants est moindre, il ne dépasse guère six mille. On y compte officiellement près de deux cent trente milles dattiers dont plus de treize mille c dagla » ou de première qualité ; mais le nombre de ces arbres doit être beaucoup plus considérable ; il est probablement double du chiffre officiel. En 1885, il a été vendu à Tozeur près de sept millions de kilogrammes de dattes ayant payé l'impôt de vente ou « mex » . On estime la production totale pendant la même année à huit millions et demi de kilogrammes. Les oliviers sont peu nombreux, environ trois cents ; il en est de même des autres arbres fruitiers, qui sont, par ordre d'abondance, l'abricotier, le citronnier, le grenadier,
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le pommier, le pêcher, ramandier et le jujubier. Les sources qui arrosent Foasis sont au nombre de cent cinquante-cinq ; elles prennent naissance dans les anfractuosités d'un ravin très ramifié, couvert de palmiers et situé à l'ouest de Tozeur, à une certaine distance de la ville. La gorge principale du ravin a un kilomètre et demi de longueur. De ces sources résulte une petite rivière dont les eaux, habilement distribuées, vont arroser toutes les parties de l'oasis et se répandent ensuite en dehors dans le chott El-Djérid. Comme l'oasis de Nefta, mais à un moindre degré, celle de Tozeur est menacée par les sables, particulièrement au nord et à l'ouest, où elle est dominée par le plateau sablonneux d'où sortent les sources. Des dunes importantes se sont formées 5ur ces points et le sable empiète graduellement sur les cultures. A l'est et au sud, l'oasis ne court aucun danger, le sol du chott qui la borne étant solidifié par la couche de sel incorporée au sable. L'envahissemeiit des sables à l'ouest et au nord est favorisé par ce fait que les habitants arrachent les arbustes du plateau qui domine les sources pour chauffer leurs fours ; le sable de la surface ainsi dénudée devient très mobile, puis est enlevé parle vent, qui, ne rencontrant plus d'obstacle, le transporte jusque dans l'intérieur de l'oasis. Malgré cela, l'oasis de Tozeur a beaucoup moins à redouter l'envahissement que celle de Nefta, et il sera plus facile de la protéger contre ce redoutable destructeur des cultures du désert.
L'oasis d'El-Oudian, qui vient au troisième rang par ordre de richesse, est cependant la plus étendue de toutes celles du Nefzaoua. Elle a huit kilomètres environ de longueur et un à trois kilomètres de largeur; mais sa population dépasse à peine le chiffre de quatre mille individus, et le nombre officiel de ses palmiers, nombre, il est vrai, très inférieur à la réalité, n'est que de cent dix-huit mille, dont huit mille « dagla ». En 1885, il a été vendu environ quatre millions et demi de kilogrammes de dattes.
ce qui fait supposer une production totale d'environ cinq millions et demi de kilogrammes. El-Oudian compte plus de vingt -cinq mille oliviers payant l'impôt, ce qui doit faire supposer l'existence d'un nombre bien supérieur de ces arbres. Les orangers et les citronniers y sont très abondants et donnent des fruits d'excellente qualité ; il y existe aussi beaucoup d'abricotiers, de pommiers, de pêchers, de grenadiers, de figuiers, d'amandiers, etc. Le petit nombre relatif des dattiers et le grand nombre des oliviers s'expliquent aisément par ce fait que l'oasis d'El-Oudian ne reçoit qu'une quantité d'eau très inférieure à celle qui arrose Nefta et Tozeur. Or, le palmier a besoin de beaucoup plus d'eau que lés oliviers et les autres arbres fruitiers. On compte actuellement à El-Oudian quarante-quatre sources ; elles prennent naissance dans la chaîne de collines qui forme l'axe de l'isthme de Kriz entre le chott El-Djerid et le chott Rharsa. Il en existait autrefois cinquante-sept, mais treize sont taries. Toutes sortent de terre dans des bassins profonds creusés de main d'homme et leurs eaux sont dirigées vers l'oasis par des canaux très encaissés qui ont demandé un travail considérable. Le débit de ces sources est très faible et si les habitants n'ont pas le soin d'arrêter l'eau , pendant une partie de la journée ou de la nuit, par de petits barrages, elle se perd avant d'arriver aux parties éloignées de l'oasis. Celle-ci n'est donc arrosée que d'une manière intermittente et insuffisante. En revanche, les sables ne lui font courir que peu de dangers ; elle est bordée au sud et à l'est par le chott El- Djerid à sol formé de sables agglutinés par le sel et peu mobiles, et, au nord-ouest, par des collines rocailleuses, à surface peu friable. Le seul péril qu'il y ait à craindre et à prévenir est l'envahissement des sources par le sable qui se détache des flancs de la colline d'où elles sortent.
L'oasis d'El-Hamma est située dans le bassin du chott Rharsa,
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sur le versant nord de la chaîne de collines qui forme Taxe de ristlime Kriz, entre le choit Rharsa et le chott El-Djerid .En raison de sa position, elle jouit d'une température moins élevée que ses voisines et ne peut rapporter ni autant de fruits ni des fruits d'aussi bonne qualité que les oasis de Tozeur, de Nefta et d'El- Oudian. On la considère même comme étant dans des conditions plus défavorables que celles du Nefzaoua dont nous avons parlé plus haut et qui sont très inférieures à celles du Djerid.
L'oasis d'El-Hamma ne contient guère plus de neuf cents habitants distribués dans cent trente maisons et deux ou trois villages. Les dattiers sont au nombre d'environ cinquante-deux mille sur lesquels on compte moins de six cents t dagla».En 1885, elle a'a produit qu'un million sept cent mille kilogrammes de dattes.
Il n'y existe pas plus de deux cents oUviers et im nombre restreint d'arbres fruitiers.
Ël-Hamma est arrosée par une quinzaine de sources, dont une chaude, qui lui a valu son nom. Quoique ces sources soient en mauvais état et mal entretenues, elles pourraient arroser une étendue double de celle de Toasis actuelle, mais celle-ci est très négligée, peu cultivée j entièrement abandonnée même sur certains points, très menacée par les sables auxquels les habitants n'opposent aucune résistance, et probablement condamnée à disparaître si l'on ne modifie pas les conditions qui ont provoqué cet état de choses, conditions qui menacent aussi, quoique à un moindre degré, les autres oasis du Djerid.
Il résulte de tout ce qui précède que la région de la Tunisie la plus propre à la culture du dattier est celle du Djerid ; le Nefzaoua vient ensuite, puis le nord de la chaîne de Tebbaga et enfin la région de Gabès, qui est très inférieure, de même que celles de Zarzis et de Djerba. La médiocre qualité des dattes de Gabès, de Zarzis et de Djerba fait de la culture du dattier dans cette région une opération agricole très secondaire et peu rému-
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nératrice.Il en est autrement dans le Nefzaoua et surtout dans le Djerid, où Textrême chaleur et l'absence de pluie rendent très aléatoires toutes les autres productions du sol.
Dans ces régions, le dattier constitue la première source de richesse des habitants. Si Ton part de ce fait, on est étonné de voir qu'ils prennent si peu de soins de la plupart des oasis, qu'elles sont graduellement envahies par le sable et seraient condamnées à disparaître peut-être dans un temps assez court sans l'intervention de l'administration française.
L'indolence naturelle à la race indigène n'est pas la seule cause qui puisse être signalée pour expliquer le peu d'efforts faits par les habitants des oasis pour les protéger contre l'envahissement des sables. Sans doute cette indolence y est pour quelque chose, mais il s'y joint une autre raison qu'il me paraît utile de signaler, et qui a été indiquée au gouvernement tunisien par les personnes les plus compétentes : je veux parler de l'élévation des impôts qui frappent les dattiers et les dattes.
Dans toute la région du Djerid, les arbres ordinaires paient un impôt dit de c khanouh » de seize caroubes par pied et ceux de la qualité supérieure, dits « dagla », un impôt de trente-deux caroubes par pied. De plus, au moment de la vente des dattes, le fisc perçoit, sous le nom de c mex » , un impôt d'une caroube par piastre.
Les dattiers payent le khanoun à partir de l'âge où ils commencent à porter des fruits. Les pieds mâles en sont exempts. Au Djerid, l'âge de la fertilité varie entre quatre et sept ans ; dans l'oasis de Tozeur , quelques pieds particulièrement bien favoHsés commencent à donner des fruits dès l'âge de trois ans. Dans l'oasis d'El-Hamma, où la température est moins chaude par suite de l'exposition au nord, les pieds les plus favorisés portent leurs fruits à cinq ans, et ceux qui le sont moins attendent parfois leur dixième année. 11 en est à peu près de même à
El-Oudian à cause de la rareté de Teau, dans le Nefzaoua et surtout dans la région de Gabès, à cause de la moindre élévation de la température. Dans le Nefzaoua l'impôt du khanoun est moitié moindre que dans le Djerid ; il est encore un peu plus faible dans la région de Gabès et dans tout TArad.
Les oasis les plus favorisées du Djerid, c'est-à-dire celles de Nefta et de Tozeur, supportent assez aisément le khanoun, jiu moins dans les bonnes années, parce que leurs dattes sont de qualité supérieure et atteignent un prix élevé. Celle d'El-Oudian, dont les dattes sont moins estimées, se rattrape sur le produit des oliviers qu'elle renferme en grand nombre et sur celui des arbres fruitiers. Quanta l'oasis d'El-Hamma, dont les dattiers sont moins productifs, et les dattes de qualité inférieure, et qui n'a presque pas d'oliviers ou d'arbres fruitiers, elle est littéralement ruinée par l'impôt. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, celui-ci est, en effet , le même pour l'oasis d'El-Hamma, peu favorisée par le climat, que pour les oasis les plus riches du Djerid. Dans certames années, les habitants d'El-Hamma récoltent à peine de quoi payer l'impôt ; aussi abandonnent-ils 4)eu à peu une contrée, qui, si elle était traitée avec moins de dureté par le fisc, serait en mesure de les faire vivre.
De cet exposé de l'état des dattiers en Tunisie, nous sommes tenus de conclure qu'à l'heure actuelle cette culture ne fournit que des résultats généraux assez peu satisfaisants. Des trois régions où existent des oasis de dattiers de quelque importance, c'est-à-dire l'Arad, le Nefzaoua et le Djerid, cette dernière est la seule où l'on obtienne des fruits d'une qualité supérieure et vraiment propres à l'exportation. Il est vrai de dire que les dattes du Djerid jouissent dans toute l'Afrique septentrionale d'une réputation exceptionnelle. Le Nefzaoua leur doit encore une réelle prospérité. Quant à l'Arad, s'il ne contenait que des dattiers, il serait condanmé à la misère. Ajoutons, pour être exact.
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que toutes les oasis de la Tunisie ont heureusement d'autres ressources. Les oliviers qui abondent dans celle d'El-Oudian, les arbres fruitiers qui existent en assez grand nombre dans toutes les autres, les plantes maraîchères enfin, trouvent dans les coins de terre dont nous parlons un arrosage suffisant et sont pour leurs habitants de précieuses sources de bien-être ; aussi voyonsnous toutes les oasis entourées de villages stables. Il est donc du devoir de l'administration de se préoccuper de les conserver et de les multiplier dans le sud de la Tunisie. C'est le seul moyen qu'elle ait de fixer les indigènes dans cette région où la rareté des pluies rend très aléatoires les cultures faites en plein champ. Pour terminer l'exposé de l'état actuel de l'agriculture indigène, il nous reste à parler des cultures que l'on désigne généralement dans le pays sous le nom de « jardins »*
i* Les jardins
Ce mot n'a pas en Tunisie exactement la même signification que chez nous. Il y désigne d'une manière générale toutes les cultures qui ont besoin d'être arrosées en tout temps, soit à l'aide des rivières ou des sources, soit à l'aide des pluies. A ce titre, toutes les oasis dont nous venons de parler sont des jardins, car à l'ombre des dattiers on y cultive toujours, en quantité plus ou moins considérable, des plantes qui ont besoin d'être arrosées pendant la saison chaude, comme les légumes, le mais, certains arbres fruitiers tels que le citronnier et l'oranger, le grenadier et l'abricotier, etc. Ce que nous allons dire des t jardins » s'appliquera donc, indépendamment de celles dont nous allons parler, à toutes les cultures faites à l'ombre des dattiers dans les oasis du Sud.
Le fisc attribue aux e jardins » une signification spéciale. Il
ne traite comme tels et ne fait payer l'impôt dît « m'radja t que dans la presqu'île du cap Bon et à Sfax. Le plus grand nombre des jardins échappe donc à cet impôt ; mais le fisc retrouve largement son compte à l'aide des taxes multiples dont il frappe les fruits et les produits maraîchers au moment de la vente.
Parmi les localités dont les jardins sont le plus renommés et produisent le plus, nous devons citer : la Manouba, l'Âriana et la Marsa, près de Tunis ; Soliman et Nebeul dans la presqu'île du cap Bon , et Sfax au nord du golfe de Gabès. Les jardins de l'Ariana, de la Manouba et de la Marsa sont presque tous des dépendances de palais appartenant à de grands seigneurs tunisiens. Ce sont des jardins d'agrément plutôt que de produit. On y cultive surtout des orangers et des citronniers qui donnent des fruits excellents, de la vigne dont les raisins très bons ne servent que pour la table, des figuiers, des amandiers, des pommiers, des poiriers, des abricotiers pour leurs fruits, du henné pour ses feuilles dont la poudre sert à teindre les ongles et la peau des mains et des pieds en jaune rougeâtre, des roses et des ja^nins pour leurs fleurs qui sont très recherchées des indigènes et qui servent à la préparation de parfums ; des géraniums avec lesquels on fabrique une fausse essence de roses, etc. Les légumes y sont peu nombreux. A l'Ariana, l'eau des puits est généralement trop saumAtre pour servir à l'arrosage et les propriétaires font venir l'eau du dehors. A la Manouba et à la Marsa, on arrose avec l'eau des puits qui est assez bonne pour cet usage sans être potable. Les puits sont ordinairement munis de norias très simples, à godets en terre et à roues en bois que fait tourner un cheval ou un chameau. Comme dans tous les jardins de la Tunisie, l'eau est reçue à sa sortie du puits dans un bassin d'où elle se répand, à l'aide de petits canaux, dans toutes les parties du jardin, chaque arbre étant entouré d'un talus qui la retient.
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II n'existe aux environs de Tunis que très peu de jardins maraîchers. Des Arabes, des Maltais ou des Siciliens cultivent près de la ville quelques légumes, mais en trop faible quantité pour suffire à la consommation des Européens : quelques espèces manquent à peu près entièrement. Nous citerons notamment les asperges et les artichauts. Les pommes de terre, les tomates, les concombres, qui entrent dans Talimentation des indigènes, sont, au contraire, abondants et de bonne qualité. Il n'est pas douteux qu'avec le temps la culture maraîchère prenne aux environs de la ville, et malgré les taxes énormes dont les légumes sont frappés, une impoitance proportionnée aux besoins nouveaux de la consommation ; celle-ci a beaucoup augmenté depuis l'arrivée des Français. L'eau des puits est assez bonne sur certains points des environs de Tunis pour servir à l'arrosage , et les détritus de la ville que l'on jette aujourd'hui sur les bords des routes suffiraient amplement à la fumure des terres.
Les jardins les plus productifs en fruits et en légumes et les mieux entretenus de toute la Tunisie sont situés dans la presqu'île du cap Bon, pailiculièrement aux environs de Nebeul et de Soliman. Comme presque tous ceux de ce pays, ils sont entourés de talus en terre surmontés de haies très épaisses de figuiers de Barbarie. Dans les environs de Soliman, on cultive surtout des arbres fruitiers, des légumes et des plantes fourragères. A Nebeul, on y ajoute des roses et des jasmins. L'eau de ces jardins est fournie par des puits d'où elle est élevée par des norias, ou, bien plus souvent, à l'aide d'une outre que tire un bœuf ou un chameau, suivant un système à la fois très simple et très commode, que beaucoup de gens font remonter aux Carthaginois. Les jardins de la propriété du cap Bon expédient des pommes de terre, des concombres, des tomates, des melons, non seulement a Tunis, mais dans une grande partie de la Régence.
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LA SITUATION DE l'AGRICULTURE INDIGÈNE 45
Nous avons vu au marché du Dar-el-Bey de TEnfida des habitants de Soliman et de Nebeul qui avaient fait soixante ou soixantedix kilomètres avec un petit âne pour venir vendre une douzaine de concombres, quelques melons et un panier de tomates. Les cultivateurs de ces localités donnent, d'ailleurs, beaucoup de soins à leurs jardins ; non seulement ils les bêchent, en extirpent les mauvaises herbes, mais encore, chose rare en Tunisie, ils fument régulièrement. 11 existe dans le sous-sol de la plupart des maisons de ce pays des sortes de caves dans lesquelles on fait pourrir le fumier des animaux et les ordures ménagères avant de les utiliser à la fumure des jardins.
Les jardins de Sfax qui sont, après les précédents, les plus réputés de la Tunisie, en différent par l'extrême rareté de l'eau. Aussi n'y cultive-t-on que des plantes ayant peu besoin d'arrosage et surtout des arbres et arbustes fruitiers, particulièrement le figuier, l'amandier, l'abricotier, le pommier, la vigne et le pistachier. Sfax est le seul point de la Régence où le pistachier soit cultivé en abondance ; il y donne des fruits excellents et très recherchés dans toute la partie orientale de la Méditerranée. Comme l'eau est très rare, on n'arrose que les arbres et les arbustes nouvellement plantés ou encore très jeunes : les jardins ou plutôt les vergers de Sfax entourent immédiatement la ville ; plus loin, s'étendent les cultures d'oliviers dont nous avons déjà parlé plus haut.
Nous n'avons cité que les jardins les plus renommés de La Tunisie, ceux dont la culture est le plus soignée. Il en existe d'analogues au voisinage d'un certain nombre d'autres villes, comme Sousse, Monastir et Mahédiadans le Sahel, El-Djem, etc., mais on se tromperait si l'on croyait qu'il existe comme en France des jardms autour de toutes les villes. Il n'en est absolument rien. Certaines vOles tunisiennes sont entièrement ou presque entièrement dépourvues de ces sortes de cultures. Je me bor-
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nerai à citer Kairouan, dont l'enceinte de murailles blanches et crénelées apparaît de fort loin au milieu d'une plaine entièrement nue. Beaucoup de villages sont dans le même cas.
La cause principale de la rareté relative des jardins doit être cherchée dans la difficulté d'avoir de l'eau en quantité suffisante pour faire les arrosages abondants qu'exigent les plantes maraîchères. L'absence de pluie pendant une grande partie de l'année, et, dans quelques régions, pendant des années entières, oblige à faire usage pour les jardins de l'eau des puits. Or» il n'est pas partout aisé d'avoir cette eau avec les qualités qu'exige la culture. Dans beaucoup de points de la Tunisie, Feau des puits est trop chargée de chlorure de sodium et de magnésium pour qu'on puisse l'utilisera l'arrosage. Il faudrait aller chercher, à l'aide de forages, des nappes plus profondes, contenant une eau de meilleure qualité.
Une autre cause entrave considérablement les cultures de légumes et d*arbres fruitiers ; je veux parler des taxes énormes qui frappent les produits des jardins et des vexations de mille sortes dont la perception de ces taxes est accompagnée. Sans en* trer pour le moment dans l'examen de cette question, Tune des plus brûlantes parmi celles que Français et indigènes discutent en Tunisie, je me borne à dire que tous les marchés de la Régence sont affermés à l'adjudication et que tous les produits qui s'y vendent ou que même on y apporte sont soumis à un droit proportionnel à leur valeur; or, celle-ci est appréciée par le fermier du marché et d'après de simples usages qui ouvrent la porte à tous les abus ; ajoutons qu'à Tunis, par exemple, les légumes et les fruits apportés sur le marché sont d'abord frappés d'un droit d'entrée de trente-trois pour cent que le cultivateur est obligé de payer avant même de savoir s'il pourra les vendre, et d'un second droit de douze et demi pour cent payé par l'acheteur; ces simples indications suffisent pour donner une idée des obsta-
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des qui sont opposés par le fisc au développement de l'exploitation des jardins. Effrayés par la perspective de ces droits, la plupart des cultivateurs indigènes se bornent à produire la quantité de légumes dont ils ont eux-mêmes strictement besoin.
5* Ls^ culture du tabac
A côté des cultures dont nous venons de parler, nous devons dire quelqiies mots de celle du tabac, qui s'en rapproche par la nature des soins qu'elle exige, mais qui doit être envisagée séparément parce qu'elle est soumise à des conditions tout à fait spéciales.
En Tunisie, le monopole du tabac n'est pas, comme en France, exercé directement par l'Etat ; il est, ainsi qu'une foule d'autres dont il sera question dans une autre partie du livre, mis en adjudication et abandonné à des fermiers qui, en échange, s'engagent à verser au Trésor une somme déterminée.
En principe, le fermier ne doit employer dans sa fabrication que des tabacs fournis par la Tunisie ; mais, en fait, il tend de plus en plus à s'approvisionner au dehors et à décourager les producteurs indigènes. Le motif de cette conduite est aisé à découvrir. Le fermier, étant obligé de surveiller à ses frais la culture du tabac, ne pourrait le faire qu'à l'aide d'un personnel considéra* ble dont le traitement viendrait en diminution de ses recettes. Il a donc tout intérêt à la faire disparaître, car il supprime ainsi d'un coup toute crainte de contrebande intérieure. Il est vrai que, d'après le cahier des charges, le fermier est € tenu de recevoir tous les tabacs indigènes, quelle qu'en soit la quantité, provenant des plantations qui auront été autorisées dans les provinces et localités où cette culture est permise ». Mais, pour
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détourner les indigènes d'une culture qui nuit à leurs intérêts, les fermiers ont à leur disposition bien des moyens qu'il est assez aisé de deviner, tels que classement des tabacs dans une catégorie inférieure à celle qui leur revient réellement, évaluation exagérée de la quantité cultivée, permettant de toujours prendre le producteur en faute, de lui infliger des amendes aussi iniques que vexatoires, etc.
L'administration tunisienne favorise du reste très ouvertement la tendatfce- bien naturelle qu'ont les fermiers à provoquer la disparition de la culture indigène. Le cahier des charges autorise, en effet, le fermier à faire venir de Tétranger des tabacs en feuilles et fabriqués, et il le dispense des droits de douane que ces tabacs auraient à payer s'ils, étaient introduits par des particuliers. La seule condition qu'il mette à cette autorisatioii est que le produit de la récolte indigène soit inférieur aux besoins de la consommation, ce que le fermier se charge aisément d'obtenir parles moyens indiqués plus haiit ou par d'autres de même nature. Non content d'autoriser le fermier à recevoir des tabacs éti'angers, le cahier des charges lui impose l'obligation de mettre en vente certaines variétés de ces tabacs, tels que le scaferlati, le chebli, les cigarettes algériennes, les cigarettes de Virginie, etc., et les cigares de Malte, de Virginie, etc.
Pour aider encore à la suppression de la culture indigène du tabac, l'administration limite chaque jour davantage les autorisations nécessaires et le nombre des localités dans lesquelles ces autorisations peuvent être accordées. Dans ces conditions, la culture du tabac ne peut que disparaître avec une grande rapidité. On peut dire déjà qu'elle n'existe pour ainsi dire plus.
Certaines personnes autorisées se félicitent de ce fait, à la genèse duquel l'administration française des tabacs n'est pas étrangère. Tout le monde connaît en Tunisie le rapport de l'ingénieur en chef, inspecteur, M. Caron, où se trouvent exposés
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LA SITUATION DR l'AGRICULTURE INDIGÈNE 49
tous les arguments favorables à la suppression de la culture des tabacs en Tunisie. Après avoir conseillé le remplacement de la ferme des tabacs par une régie d'Etat, M. Caron ajoute, dans le rapport auquel je ifais allusion : « Quant à la culture du tabac, il n'y aurait pas autre chose à faire que de prononcer son interdiction ; elle n'a qu'une minime importance; ses produits sont de mauvaise qualité et payés un prix excessif; ils n'entrent que pour une part insignifiante dans le total de la production agricole. Le sol du nord de la Tunisie, où se trouvent situés tous les cantons planteurs de tabac, est très fertileet ne manque pas d'eau ; les vallées conviennent parfaitement à la culture des céréales, les collines à celles de la vigne ; les montagnes peuvent presque partout se regarnir spontanément de forêts ; il suffirait d'empêcher les broussailles qui les couvrent d'être tondues par la dent dévastatrice des chèvres. Ce sont là les vrais éléments de richesse de la Tunisie, qui n'a rien à gagner au maintien, sur quelques parcelles de son territoire, d'une culture sans chance de développement, dont l'existence est subordonnée à la plus-value factice accordée à ses produits. »
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, le desideratum exprimé dans les lignes qui précèdent est à peu près réalisé, sans qu'il y ait eu besoin de prononcer l'interdiction demandée par M. Caron. Le cahier des charges de 1881 a produit son effet ; la culture du tabac n'existe pour ainsi dire plus en Tunisie, et la ferme n'a plus à redouter de contrebande intérieure. Mais une personne très autorisée m'a affirmé que huit cents familles du nord de la Régence, autrefois adonnées à la culture du tabac qu'elles ajoutaient à celle des céréales, ont abandonné le pays pour se reporter vers le sud avec leurs troupeaux. Si l'on songe que cette partie de notre Protectorat, malgré la richesse de son sol, est encore très insufûsamment peuplée, on ne pourra que regretter l'émigration d'une partie de ses habitants.
DE Lanessan — Tunisie. 4
Les seuls motifs invoqués dans la citation faite plus haut en faveur de l'interdiction de la culture du tabac sont, d'une part, que les terres employées à cette culture peuvent servir à d'autres opérations agricoles, d'autre part que la quantité de tabac produite est très minime et que sa qualité est défectueuse.
Au premier argument il est aisé de répondre que plus un cultivateur demande à sa terre de produits différents, et plus il se met à l'abri de la misère résultant des mauvaises récoltes. Si à côté de son champ de blé ou d'orge, il peut exploiter un carré de tabac, c'est une source de revenus de plus qu'il se donne, et l'on n'a jamais vu un gouvernement défendre une culture quelconque sous prétexte que le sol peut en supporter d'autres.
Quant au motif tiré de la petite quantité de tabac produite par la Tunisie au moment où le rapporteur écrivait les lignes que nous avons citées, elle s'explique suffisamment par les mesures déjà prises en vue de décourager les cultivateurs. Il n'en reste pas moins certain qu'à une époque peu éloignée on faisait une assez grande quantité de tabac, non seulement dans le Nord, chez les Nefza et les Mogods, mais encore dans les jardins de la presqu'île du cap Bon. L'argument tiré de la quantité n'a donc aucune valeur.
Quant à celui que le rapporteur tire de la qualité, je l'ai entendu combattre très vigoureusement par des personnes compétentes, ayant fumé le tabac fait dans la presqu'île du cap Bon à une époque où, bien loin de vouloir interdire la culture de cette plante, le gouvernement tunisien s'efforçait de la favoriser. Pour invoquer l'infériorité du tabac tunisien à l'appui de l'interdiction qui a été proposée, il faudrait, d'ailleurs, que le tabac étf'anger introduit par la ferme fût de qualité supérieure. Or, personne en Tunisie n'oserait l'affirmer. Presque tous les tabacs qu'on y vend, ceux du moins qui se donnent à des prix répondant à
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ceux du tabac tunisien, sont de qualité tellement inférieure qu'ils méritent à peine le nom de tabac.
En réalité, le seul argument sérieux que l'on puisse donner en faveur de la suppression de la culture indigène, c'est que la ferme des tabacs se trouve ainsi protégée contre la fraude intérieure sans avoir à dépenser un centime pour la surveiller et la prévenir. Quant à la fraude extérieure, elle la prévient dans une certaine mesure en faisant entrer en Tunisie d'énormes quantités de tabacs très inférieurs qu'elle peut vendre à des prix insi*' gnifiants tout en faisant des bénéfices.
6* La culture du chanvre
La culture du tabac n'est pas la seule opération agricole dont la suppression résulte de l'état de choses créé par les conditions faites à la ferme qui a le monopole de ce produit. Une autre conséquence de cet état de choses est l'interdiction absolue de récolter du chanvre.
On fume en Tunisie une certaine quantité d'une sorte de haschisch que l'on mêle d'ordinaire au tabac; Or le haschisch tunisien est représenté par la pellicule glanduleuse qui entoure le fruit du chanvre. On* lui donne le nom de t takrouri ». Les fumeurs de haschisch mêlent une certaine quantité de ces pellicules, desséchées et broyées, soit à du tabac ordinaire, soit à^une sorte spéciale de tabac, très riche en nicotine, qui vient du Souf (oasis algérienne des environs de Biskra), et ils fument le tout dans des pipes à petits fourneaux assez semblables à celles des fumeurs d'opium. La ferme des tabacs ayant le monopole du takrouri n'a trouvé aucun autre moyen de se mettre à l'abri de la fraude intérieure que de provoquer l'interdiction absolue de la
culture du chanvre dans toute la Régence, ce que le rapport cité plus haut trouve tout naturel : c La culture du chanvre, dit-il, est prohibée dans la Régence, conséquence logique de l'existence du monopole. »
Un agriculteur français m'a raconté qu'il avait essayé de cultiver du chanvre dans un terrain où cette plante paraissait devoir se développer admirablement : interdiction lui a été signifiée de poursuivî^e cette tentative. Du reste, je n'ai pas vu un seul pied de chanvre dans toute la Tunisie. Or, le chanvre est encore un produit riche, dont l'exploitation peut être faite aisément, sans préjudice de celles plus importantes de la vigne, des céréales, etc., et pour le plus grand profit de* l'agriculteur. Interdire sa culture dans tout un pays, c'est évidemment le priver d'une source de bénéfices très appréciables.
?• L'exploitation de l'alfa
Parmi les produits du sol tunisien, il en est un fort important dont il est indispensable de parler : je fais allusion à l'alfa.
L'alfa est une plante de la famille des graminées à rhizome rampant et vivace comme celui du chiendent, et à feuilles enroulées au point de paraître cylindriques, hautes de trente à cinquante centimètres, propres à une foule d'usages, depuis la fabrication de nattes et de paniers, etc., jusqu'à celle d'un papier d'excellente qualité. Il vient en touffes, tantôt éparses au milieu d'autres herbes ou d'arbustes qui recherchent, comme lui, les terres arides, tantôt réunies en si grande quantité qu'elles constituent presque la seule végétation sur des espaces considérables. C'est surtout sur ces derniers points qu'on l'exploite à cause de la facilité de la récolte. Celle-ci peut se faire en tout temps ; elle
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LA SITUATION DE l'aGRICULTURE INDIGÈNE 53
consiste simplement à tirer sur les feuilles, de manière à les détacher sans briser la tige qui la porte.
On trouve de l'alfa dans presque toutes les régions incultes et arides de l'est et du sud de la Tunisie; mais son terrain de prédilection, celui où il existe en assez grande abondance pour que sa récolte soit rapide et par conséquent très productive, répond à la partie de la Régence qui s'étend entre l'Oued-Zérad au nord, le Sahel et Sfax à l'est, Kasryn et Gafsa à l'ouest, les chotts El-Djerid etEl-Fedjecy au sud. Le maximum de la richesse en alfa correspond à peu près au centre de l'espace dont nous venons d'indiquer les limites. C'est Sfax quia été pendant très longtemps le principal marché d'alfa de la Régence, mais aujourd'hui on n'en apporte plus dans cette ville qu'une très petite quantité. La majeure partie est exportée par le petit port de La Skhira et par celui de Gabès.
L'exploitation de l'alfa était autrefois entièrement libre dans toute la Régence. Dans la région dont nous parlons, il était récolté et apporté à Sfax par les Neflfet, les Zlass, les Hamema, les Frechich, les Ouled Aiar, les Ouled Aziz et les gens du Senet. Les Neffet le récoltent au Gouleb, àËr-Rehem,au Douara; les Zlass le récoltent au Djebel Si Abi ben Naceur Allah, au Djebel Ledjebel,au Djebel Si El Hafi, au Djebel Sidi Khelefa, à £1 Khordj, dans la partie est du Djebel Er-Rehem. Les Hamema le récoltent dans la partie ouest du Rehem, au Goubet, au Metlegel Rhanga, au Djebel Hanou, au Djebel Ras El Aïn (Aïn Faouar), au sud de Gammonda, au Djebel Si Ali Ben Aoun, au Djebel El Ameur, à Gammoura, au Djebel Sekhdel, à El Achana, et jusqu'aux environs de Gafsa. Les Frechich le récoltent à l'AUong El Mekhila, à Sbeitla, à El Achachim, au Djebel Abiod. On en récolte aussi dans les environs de Ghelba, qui est porté par mer à Sfax. Il existe de l'alfa dans les plaines situées au nord de cette dernière ville, et, plus au sud, dans les environs de Gabès, mais on ne le récolte que fort peu. On en
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cueille seulement une petite quantité dont une partie est vendue pour la nourriture des chameaux.
Jusqu'à ces dernières années, les tribus que nous venons de dter récoltaient et apportaient Talfa à Sfax en toute saison, sauf pendant les périodes des semailles et des moissons^
L'alfa est une denrée avec laquelle chacun est toiyours sûr de faire un peu d'argent; c'est donc principalement le besoin de numéraire qui détermme la plus ou moins grande activité de la récolte de cette plante. Le prix de l'alfa est à Sfax de cinq à sept piastres le quintal tunisien. Celui de Sbeitla, qui est plus fin et plus long que celui des autres localités, se vend jusqu'à trois piastres de plus.
Autrefois les indigènes apportaient à Sfàx jusqu'à dix mille tonnes d'al& par an. Aujourd'hui, pour des causes dont il est nécessaire que nous parlions, le commerce de l'alfa a diminué dans cette ville dans des proportions très considérables.
Avant que la France eût pris le protectorat de la Tunisie, un Français, M. Duplessis , sollicita du gouvernement tunisien la concession du monopole de l'alfa dans toutes les parties de la région dont nous venons de parler. M. Roustan, alors consul général de France à Tunis, était préoccupé par* dessus tout de donner à ses compatriotes une situation prépondérante dans la Régence^ et il favorisait autant qu'il était en son pouvoir toutes les opérations d'achat, de concessions de terrains ou de monopoles tentés par eux. C'est ainsi que furent créées les grandes propriétés françaises de l'Enfida et de Sidi-Tabet, qui devaient jouer plus tard un rôle si considérable dans la question francotunisienne. M. Roustan appliqua sa méthode à la demande de M. Duplessis, et celui-ci ne tarda pas à obtenir du gouvernement tunisien, par décret du 13 juin 1881, la concession du monopole de l'exploitation de l'alfa sur un terrain qui comprenait les montagnes Bou-Hedma, El Ayacha, Heddaj et Madjourah. Un
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contrat survenu le 14 juin 1882 indiquait de la façon suivante le terrain sur lequel le raonople de Texploitation était concédé.
Article i°' — « M. Duplessis exploitera l'alfa existant dans les montagnes dénommées Djebel Bou-Hedma au nord de la route de Gafsa ; Djebel Madjourah, dans les Hammamas, sur la route de Gafsa à Kairouan; Djebel Ayacha, Heddaj, au nordouest de Bou-Hedma. »
La délimitation exacte était renvoyée à une époque ultérieure par Tarticle 2 du même contrat : « Un agent, disait cet article, sera désigné par nous pour procéder à la délimitation des exploitations, qui sera faite en présence du concessionnaire ou de ses ayants droit. >
Un décret du 18 août 1883 (inséré au Journal officiel tunisien du 6 septembre suivant) approuve la délimitation d'une partie seulement des montagnes sus-nommées, celle de Bou-Hedma. Un second décret du 21 décembre 1885 {Journal officiel tunisien du 24 décembre suivant) a approuvé la délimitation des trois autres montagnes.
Dans la pensée très patriotique de M. Roustan, c'était un Français de plus introduit dans la Régence, c'était un pas de plus fait dans la voie qu'il suivait avec une persévérance inébranlable et au bout de laquelle devait se trouver l'intervention officielle de la France en Tunisie.
Malheureusement, le patriotisme de M. Duplessis n'était point à la hauteur de celui de notre consul ; soit qu'il se fût prêté à une manœuvre habilement concertée d'avance, soit qu'il fût dominé par la seule préoccupation du besoin d'argent, il vendait bientôt sa concession à une société anglaise.
La prise de possession du pj^otectorat par la France était impuissante à modifier l'état de choses créé par le décret primitif de concession, puisque nous nous engagions à respecter les actes du gouvernement tunisien antérieurs au traité du Bardo. La Compa-
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gnie anglaise concessionnaire au lieu et place de M. Duplessis ne pouvait donc pas légalement être dépossédée de son monopole. Mais la délimitation n'était pas encore faite et il était permis d'espérer qu'en l'opérant on pourrait réparer en partie l'énorme faute (pour ne pas dire plus) commise par M. Duplessis. Malheureusement 4es agents qui furent chargés de cette opération n'en comprirent pas l'importance, et c'est seulement lorsqu'elle eut été notifiée par l'autorité française qu'on s'aperçut qu'elle avait été faite entièrement à l'avantage des concessionnaires anglais. D'après les limites adoptées par nos agents, la Compagnie se trouve avoir le monopole de l'exploitation de l'alfa dans toute la partie de la Tunisie la plus riche en cette plante, celle précisément dont nous avons .indiqué plus haut les limites extrêmes. Pour donner quelques chiffres, la surface de la concession a la figure d'un rectangle très irrégulier ayant environ cent trente kilomètres de long et quatre-vingts kilomètres de large; sa superficie est évaluée par les personnes les plus compétentes à 1,024,124 hectares.
Dans cette surface sont comprises les tribus dont nous avons parlé plus haut, qui, de temps immémorial, exploitaient l'alfa et l'apportaient à Sfax. Aujourd'hui, ces tribus sont dépossédées du plus important de leur revenu par la compagnie concessionnaire, qui n'est pas assez riche pour acheter tout l'alfa qu'elles pourraient recueillir, et qui cependant leur interdit d'en vendre le moindre brin soit à une autre société, soit à des particuliers. Établie à La Skhira, au sud de Sfax, où elle a ses chantiers et où elle embarque ses alfas pour l'Angleterre, la Compagnie concessionnaire non seulement ne tolère pas que d'autres y achètent l'alfa apporté par les ^ indigènes, mais encore elle émet la prétention d'expulser les concurrents qui viendraient s'y établir. Dans le but de protéger encore davantage son monopole, elle a tenté d'empêcher les indigènes d'apporter de l'alfa
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sur ie marché de Sfax et de confisquer la marchandise qui y serait conduite. D'un autre côté, n'ayant plus à redouter aucune concurrence, elle abaisse considérablement ses prix d'achat sans aucun égard pour les tribus indigènes.
Une aussi profonde modification des conditions antérieures de l'exploitation et du commerce de l'alfa ne pouvait manquer d'apporter des perturbations considérables à la fois sur le marché de Sfax et dans la vie des tribus qui se livraient à cette industrie. Les conimerçants de Sfax ne cessent de faire entendre les plaintes les plus amères et les mieux justifiées sur le mauvais état de leurs affaires. Quant aux indigènes, d'après les renseignements que j'ai reçus, ils ont déjà abandonné le pays et sont allés s'établir dans la Tripolitaine. J'ai pu voir sur le marché de Tripoli un grand nombre de chameaux chargés d'alfa et conduits par des indigènes qui m'étaient désignés par des personnes compétentes comme ayant abandonné la Tunisie. Leur alfa venait-il de leur ancienne patrie? l'avaient-ils récolté dans les déserts qui entourent Tripoli ? Il serait bien difficile de répondre à cette question, mais ce qui ne fait aucun doute pour les hommes les plus autorisés c'est que, depuis quelque temps, le marché aux alfas de Tripoli augmente d'importance, tandis que celui de Sfax est en grande partie ruiné.
Je ne crois pas avoir à discuter la question de savoir s'il est possible de remédier aune situation qui est incontestablement très nuisible à la fois aux intérêts généraux de la Tunisie dont elle mécontente les populations, et aux intérêts particuliers très légitimes d'un certain nombre de négociants français, sans parler du grave inconvénient qui résulte du monopole accordé à des étrangers sur un territoire égal au cinquième de la superficie totale de la Régence. Cependant, je dois indiquer ici les opinions émises sur ce sujet par les colons français. Aucun, même parmi le plus intéressés, ne conteste la légitimité du décret du 13 juin
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1881 et du contrat du 14 juin 1882, qui ont concédé à M. Duplessis le monopole de l'exploitation de l'alfa sur les montagnes. Mais ils attaquent, comme entachées de vice de forme, les délimitations opérées en août 1883 et en décembre 1885; ils demandent que le décret de décembre 1885, par lequel ces délimitations ont été approuvées, soit rapporté, et qu'il soit procédé à une délimitation nouvelle, plus conforme à l'esprit du décret du 13 juin 1881 et du contrat du 14 juin 1882. Ils font remarquer que ces deux actes font usage de l'expression « montagnes », et non de celle de f territoires » , et ils accusent les délimitateurs d'avoir abusivement remplacé la première par la seconde dans l'interprétation qu'ils ont faite des actes primitifs. Enfin, ils insistent sur ce que les agents chargés d'opérer la délimitation sur le terrain n'ont pas eu le temps matériel d'y procéder, étant donné le peu de temps qu'ils ont consacré à cette opération. €es considérations sont contenues dans une série de protestations adressées par les négociants de Sousse et de Sfax à divers personnages politiques et qui ont été reproduites par certains journaux.
Sans entrer dans la discussion de cette question, laissant aux autorités compétentes le soin de la traiter, je me borne à répéter qu'il y a en jeu dans cette aflaire de graves questions politiques et commerciales, et qu'elle ne saurait rester indéfiniment en suspens. Quelques personnes capables d'en juger pensent que la solution résultera de l'impossibilité dans laquelle la Compagnie anglaise se trouve d'exécuter le cahier des charges qui lui a été imposé. Il est permis de souhaiter qu'il en soit ainsi, mais il serait peut-être imprudent d'attendre cette solution, d'abord parce qu'elle est hypothétique, et, en second lieu, parce que le silence pourrait être invoqué ultérieurement comme une acceptation du fait accompli. Les intéressés ne pourraient-ils pas prendre l'initiative d'une demande de revision du contrat, soit par les tribunaux, soit par l'administration? Ils auraient toujours l'avan-
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tage d'engager officiellement et publiquement le débat. L'administration, de son côté, ne peut-elle pas casser une délimitation qu'elle trouve contraire aux contrats en vertu desquels elle a été faite?
Quoi qu'il en soit, l'alfa est un des produits naturels les plus importants de la Tunisie, ainsi que l'indiquent le chiflre de l'exploitation (dix mille tonnes) et la valeur du produit (cinq à sept piastres les cent kilos). Cette plante croît spontanément et en grande quantité dans les régions qui lui conviennent; mais si la récolte est mal faite, si l'on coupe les tiges au lieu de les détacher, ce qui est un peu plus long, elle ne tarde pas à périr. Il est donc indispensable que Tadministration se préoccupe de surveiller son exploitation, ainsi qu'elle le fait en Algérie. On pourrait aussi songer à l'introduire dans des parties de la Régence où elle n'existe pas actuellement, et où elle trouverait des conditions très favorables à sa ci:oissance. En les y engageant par quelques avantages, on amènerait très facilement les tribus à faire elles-mêmes cette opération, dont elles ne tarderaient pas à tirer de jolis bénéfices, car l'alfa est un produit chaque jour davantage demandé par l'industrie européenne, et surtout par la papeterie qui en tire des produits d'excellente qualité. J'ai entendu dire souvent à un grand éditeur de Paris qu'il ne voulait plus désormais employer pour ses livres illustrés que le papier d'alfa, parce que les gravures y viennent beaucoup mieux que sur tout autre papier.
8« Les forêts
Je ne puis pas clore le chapitre des productions du sol tunisien sans parler des forêts. J'ai déjà indiqué plus haut leur situation ; je dois parler ici de leur valeur présente et de leur avenir.
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Les forêts de la Tunisie peuvent être divisées, d'après leur situation, la nature des essences qui les composent et leur valeur commerciale, en deux groupes très distincts : celles du nord et celles de l'ouest et du centre. La limite entre les deux groupes est formée par la Medjerdah. Dans le nord, sur des montagnes à base de grès, sont des forêts de chênes « zen » et de chênes-lièges ; dans l'ouest et au centre, sont des forêts de pins d'Alep et de chênes verts. Vers le sud, se trouve un massif unique formé d'acacias qui produisent une certaine quantité de gomme. Nous parlerons succinctement de chacun de ces groupes forestiers.
Très négligées par le gouvernement tunisien, les forêts n'ont été l'objet d'études sérieuses que depuis l'établissement du protectorat, ou, pour mieux dire, depuis 1883 seulement. Les études du service forestier ont d'abord porté sur le groupe du nord, qui est de beaucoup le plus important par son étendue et par sa valeur. Actuellement, toutes ses parties sont assez connues pour qu'on ait pu établir approximativement le devis de ce que coûtera son entretien et celui des produits qu'on en pourra tirer.
Il résulte des observations faites par M. Lefèvre, directeur des forêts, que dans toutes les forêts du nord et du nord-ouest de la Régence, c'est-à-dire dans toutes celles qui forment les massifs de la Kroumirie et des Mogods, les chênes c zen » et les chêjieslièges ne se trouvent que sur les grès nummulithiques qui reposent sur les terrains crétacés supérieurs, et que ces essences disparaissent complètement dès que les calcaires, qui constituent la majeure partie de l'étage crétacé, apparaissent à la surface du sol. La partie de ces forêts actuellement capable de produire est évaluée par M. Lefèvre à cent vingt-quatre mille hectares, dont cent douze mille hectares de chênes-lièges et douze mille hectares de chênes « zen ».
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, le chêne c zen » se trouve uniquement sur les versants des montagnes qui regardent le nord
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LA SITUATION D?: l'aGRICULTURE INDIGÈNE 61
et dans le fond des vallons étroits, tandis que les chênes-lièges habitent les versants tournés vers le sud..
Les arbres de haute taille sont exclusivement confinés sur les parties supérieures des montagnes. La moitié ou les deux tiers inférieurs de ces dernières ne sont couverts que de broussailles parmi lesquelles se trouvent un grand nombre d'essences qui pourront plus tard être utilisées, et qui servent actuellement à soutenir les terres ; ces broussailles sont mélangées d'un grand nombre d'oliviers sauvages utilisables pour leur bois et même très aptes à être greffés. Près de Ghardimaou, dans la plaine, j'en ai vu un assez grand nombre qui l'ont été récemment. M. Lefèvre estime à vingt-deux mille hectares la surface occupée par les broussailles et les oliviers sauvages dont il vient d'être question. Ces derniers sont dans la plaine, au pied des montagnes. Du côté de la mer, aux montagnes boisées font suite des dunes en partie couvertes d'arbustes et dont le boisement doit être considéré comme nécessaire ; leur surface totale est évaluée à seize mille hectares environ. En supposant la chose faite on aurait pour les forêts du littoral une surface totale de cent soixantedeux niille hectares, dont cent vingt-quatre mille actuellement utilisables (1).
Le territoire forestier du nord de la Tunisie n'a qu'une population très faible. On l'évalue, en effet, à environ douze mille individus, soit, à peu près, un individu pour douze hectares de terrain. On estime que ces indigènes possèdent treize mille vaches ou bœufs, quinze cents chevaux, poulains ou mulets,
(1) Le tableau suivant résume ces chiffres ;
1<* Forets immédiatement ( massifs de chênes-liôges. 112,000 hect. ) «o/. nnn iio/>i
productives | massifs de chêne « zen ». 12,000 — ] i-^*»"^ n^^^-
2° Broussailles dont la majeure partie formera plus tard des massifs d'essences utiles et d'oliviers sauvages 22,000 —
q« i>„npç ( de Tabarka 13,000 — ) leoûO —
3* Dunes J ^jg g.jjç^jç gj jjyjj.gg 3,000 - ] ^^>"^
Total 16;i,000 hect.
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cinq cents ânes et vingt-quatre mille moutons ou chèvres. Les gourbis en branchages dans lesquels habite cette population sont au nombre d'environ trois mille. D'après les observations faites par l'administration forestière, les animaux domestiques dont nous venons de donner les chiffres approximatifs ne pourraient produire que peu de dégâts, d'abord parce que leur nombre est peu élevé relativement à la surface du territoire, ensuite parce qu'ils ont à leur disposition de vastes jachères, les terres n'étant cultivées, d'ordinaire, qu'une année sur deux, et, enfin, parce que les parties supérieures des montagnes dans lesquelles se trouvent les forêts proprement dites sont difficilement accessibles ou très éloignées des villages. Les habitants ont joui de tout temps du privilège de couper du bois dans la forêt, soit pour faire du feu, soit pour construire leurs gourbis ; cette tolérance ne paraît pas avoir non plus produit d'efiets véritablement nuisibles, à cause de la rareté de la population. On pouvait craindre que celte dernière ne détruisît la forêt pour faire du charbon ; il n'en est rien cependant. Les forêts dont nous parlons sont trop loin de tout centre important, et le transport du charbon par ânes, chevaux ou chameaux, à Tunis, serait trop coûteux pour que les Kroumirs ou les Mogods soient tentés d'exploiter la forêt pour le charbon.
Le groupe forestier du nord de la Tunisie jouit donc des meilleures conditions de prospérité, et, dès les premières exploitations, l'administration forestière a émis l'espoir d'en tirer d'importants revenus. Mais pour cela il fallait introduire dans l'exploitation un ordre et une méthode entièrement inconnus de l'administration tunisienne. Les observations directes que j'ai pu faire dans le massif voisin de Ghardimaou me permettent de dire que les plus louables efforts ont déjà été faits par le service forestier.
En Tunisie, les forêts font partie du domaine beylical. Ce principe est du moins absolument incontesté en ce qui concerne
les massifs forestiers situés au nord de la Medjerdah. L'administration française, qui agit au nom du Bey, avait donc le droit d'adopter pour les forêts le régime qui lui paraîtrait le plus convenable. Elle pbuvait, soit les aliéner , soit les concéder pour une durée plus ou moins longue, soit les mettre elle-même en valeur et en vendre directement les produits. C'est à ce dernier système qu'elle s'est arrêtée.
Contre l'aliénation, qui aurait pu procurer tout de suite au budget tunisien des sommes extrêmement importantes, elle a fait Taloir avec raison le devoir qui s'impose à tous les gouvernements de se constituer en gardiens des forêts. Celles-ci ont une influence trop considérable sur le régime des eaux, et, par conséquent, sur les conditions économiques du pays, pour que l'Etat puisse s'en dessaisir et les livrer aux caprices et aux convoitises des particuliers.
L'exactitude de ces principes est trop aisémenl vérifiable en Tunisie même, pour qu'il puisse venir à la pensée de qui que ce soit de les contester. Il n'est pas permis de douter que la Régence ait joui autrefois d'un régime des eaux très différent de celui d'aujourd'hui. On y trouve sur bien des points des restes d'aqueducs qui allaient prendre de l'eau sur des collines aujourd'hui absolument arides, mais qui alors devaient être couvertes de bois, et, par suite, fréquemment arrosées par les pluies ou enveloppées par les brouillards» et pourvues de sources plus ou moins abondantes. Ces forêts ont, sans doute, été délruites par les invasions arabes, ou bien elles ont lentement disparu par suite d'une exploitation inconsidérée comme celle qui a lieu encore actuellement dans les forêts du centre.
Quant au système de la concession pour un temps plus ou moins prolongé, il offrait l'avantage de débarrasser l'administration des. soucis de la mise en œuvre de ses forêts, et il versait dans les caisses du Trésor des revenus fixes, sans entraîner de
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dépenses. Je crois savoir que des propositions ont été faites dans ce sens à l'administration qui a cru devoir les écarter. On lui offrait de prendre en concession pour trente ans ses forêts de chênes-lièges ; les concessionnaires auraient construit eux-mêmes les routes et les sentiers d'exploitation, et ils auraient procédé au démasclage (l) des arbres. Comme là récolte du liège ne peut avoir lieu que tous les dix ans, c'est trois récoltes que le fermier aurait pu faire pendant la durée de sa concession.
Pour repousser le système des concessions trentenaires, l'administration a fait valoir qu'il avait produit en Algérie des résultats très mauvais, et qu'il était de nature à compromettre les forêts, les concessionnaires se préoccupant toujours beaucoup plus des résultats immédiats qu'ils peuvent obtenir que du développement et de l'avenir de la forêt.
On comprendra aisément que je ne prenne point parti dans cette question purement technique ; je me suis borné à exposer les raisons diverses que j'ai entendu donner, à l'appui des divers systèmes d'exploitation, par les personnes compétentes.
Ayant adopté le système de la mise en œuvre directe, avec vente des produits par l'Etat, l'administration des forêts tunisiennes s'est immédiatement mise à l'œuvre. Il y avait d'abord à créer des routes et des sentiers, et à pratiquer des tranchées assez larges pour arrêter la marche des incendies qui ravagent si fréquemment les forêts de la Tunisie et de l'Algérie. Il y avait aussi à mettre en état les arbres eux-mêmes, c'est-à-dire à marquer les chênes t zen j qu'il était nécessaire d'abattre, soit parce qu'ils étaient trop vieux, soit parce qu'ils étaient trop rapprochés les uns des autres ; il y avait à démascler les chênes-
(l) On nomme démasclage Topération qui consiste à enlever le premier liège impropre à tout usage qui se forme sur les chênes-lièges. Le liège qui se forme à la suite de cette opération est seul propre aux usages industriels. On ne démascle les arbres que dans la portion inférieure du tronc, à peu près à hauteur d'homme.
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lièges propres à donner plus tard du liège et à marquer ceux qui étant trop vieux n'étaient plus bons à exploiter que pour le tannin. Ces diverses opérations devaient entraîner des dépenses considérables auxquelles il en fallait encore ajouter d'autres pour le personnel, pour l'étude plus minutieuse des lieux, pour la construction des maisons des gardes, etc.
Afin de couvrir ces dépenses, il ne fallait pas songer au liège : puisque les arbres n'étant pas encore démasclés, on ne pouvait compter exploiter le liège de ceux auxquels on allait faire subir cette opération qu'après une période de dix années. Mais on pouvait fonder des espérances, d'une part, sur le tannin dont il serait aisé de concéder l'exploitation dès qu'on aurait marqué les arbres aptes à le fournir; d'autre part, sur la vente des chênes « zen » immédiatement exploitables. Mettant en regard les dépenses et les recettes, le directeur des forêts établit, dès 1883, un programme complet de mise en état des forêts et d'exploitation pour une période de trente ans divisée en trois décennies. D'après ce programme, les dépenses de la première décennie devaient s'élever à près de deux millions de francs ; elles étaient couvertes par une recette de plus de trois millions et demi. Les dépenses de la seconde décennie étaient évaluées à moins de cinq millions et les recettes à plus de douze millions. Pour la troisième décennie et les suivantes , indéfiniment , M. Lefèvre estimait les dépenses à environ six millions sept cent mille francs et les recettes à environ vingt-quatre millions de francs, soit cinquante et quelques mille francs seulement de dépenses annuelles pour une recette annuelle de plus d'un million.
Les forêts du nord de la Tunisie, en supposant même que leur étendue ne fût pas augmentée, pourraient, d'après ces calculs, être la source d'un revenu annuel de plus d'un million de francs. L'avenir seul pourra dire si ces prévisions sont justes, mais il est important de noter que pendant la première année elles ont été DE TiANESSAN — Tunlsle. î>
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vérifiées par les résultats, car les dépenses ont été presque entièrement couvertes par les recettes, malgré les travaux considérables qui ont été faits pour Taménagement des forêts, travaux dont l'importance diminuera nécessairement d'année en année. Préalablement au démasclage des chênes-lièges, des tranchées destinées à limiter les incendies ont été pratiquées à travers les forêts, travail indispensable, car on admet en Algérie que, quand un incendie éclate dans une forêt de chênes-lièges démasclés, il détruit 99 7o des arbres. Des sentiers d'exploitation et même des routes de charrettes ont été créés pour rendre possible l'exploitation. Tous ces travaux ont été faits à l'entreprise ainsi que ceux du démasclage. Quant à l'abattage des chênes t zen > et à l'exploitation du tannin, on les a mis en adjudication, et l'administration se félicite des résultats obtenus, tout en espérant qu'ils seront encore meilleurs dans l'avenir.
Les massifs forestiers situés au sud de la Medjerdah, dans les terrains calcaires, sont formés surtout de pins d'Alep et de chênes verts. Ils sont loin d'avoir l'importance et la valeur de ceux dont nous' venons de parler. Je dois ajouter qu'ils sont moins connus et que c'est à peine si l'on a commencé à les aménager. Les plus importants de ces massifs sont ceux des montagnes de Zaghouan d'où naissent les sources qui alimentent Tunis en eau potable ; ceux du Djuggar et du Djebel Ressas, aux environs de Tunis ; celui d'Ain Fouma dans la partie supérieure de la vallée de l'Oued Milianah, presque entièrement formé de pins d'Alep; celui de Kessera, sur la routedu Kef à Kairouan, long de douze kilomètres et large de plusieurs kilomètres ; ceux des montagnes des Zlass, à l'est de Kairouan ; ceux de Sidi-Youssef et de l'Oued Mélègue sur la route du Kef à Souk-Ahras; celui de Nébeur, sur la route du Kef à Souk-el-Arba ; celui d'Haydra, près de la frontière d'Algérie, continuation en Tunisie des massifs forestiers algériens du cercle de Tebessa ; enfin, celui de Bou-
Hedma, dans l'ouest de Sfax, distinct de tous les autres en ce qu'il est formé par une espèce d'arbre inconnu dans tout le reste de la Tunisie et en Algérie, Vacacia tortissima,
La surface totale de ces forêts est évaluée à environ cent trente mille hectares, ce qui, avec les cent vingt-quatre mille hectares des forêts du nord, représente, pour toute la Tunisie, une surface forestière d'environ deux cent cinquante mille hectares.
Les massifs forestiers du sud de la Medjerdah sont généralement en assez mauvais état. Gomme ils se trouvent dans le voisinage de villes importantes, ils sont, depuis un temps immémorial, exploités pour les besoins du chauffage de ces villes. Le pin d'Alep l'est aussi pour le tannage et la coloration des peaux. L'exploitation se fait sans aucune règle et sans aucun soin ; on abat les arbres presque sans aucune considération d'âge et d'avenir ; on enlève les écorces destinées aux usages industriels sans souci du tort que cette opération porte aux arbres quand elle est mal faite. Non contents de faire des coupes sans soin, les indigènes laissent paître dans les forêts les moutons et les chèvres qui détruisent un grand nombre de jeunes arbres. Le directeur du service des forêts évalue à quatre mille hectares environ la surface déboisée chaque année dans les massifs voisins de Tunis, de Zaghouan, de Kairouan, etc., soit pour la récolte du tan, soit pour le bois, le charbon, et il estime à quatre cent mille francs au minimum la somme ainsi perdue annuellement par l'Etat tunisien. Cette perte n'est malheureusement pas la seule que les déboisements inconsidérés font subir à la Tunisie. Ils lui portent encore un préjudice considérable en modifiant à son détriment le régime des eaux. 11 est donc important d'y mettre un tenue aussi vite que possible.
Malheureusement, il n'existe dans la Régence aucune législationi forestière* Les forêts font, il est vrai, partie du domaine beylical.
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mais on ne s'est jamais préoccupé d'en réglementer l'exploitation. De temps immémorial; les populations ont pris l'habitude d'en user et d'en abuser à leur guise, sans souci des générations futures. Si les forêts du nord ont échappé à la ruine qui menace celles du centre, il faut l'attribuer uniquement à la rareté des habitants, à l'absence de tout centre important dans leur voisinage immédiat et à la difficulté de l'exploitation augmentée par celle des transports. L'administration forestière a proposé un projet de législation qu'il est indispensable d'adopter et de mettre immédiatement en vigueur. Elle demande, avec raison, que les chefs des tribus et des villages soient rendus responsables personnellement des dégâts causés dans les forêts situées sur leurs territoires. C'est le seul moyen efficace auquel on puisse recourir dans un pays où il y aurait folie à créer une administration forestière semblable à la nôtre. Ce moyen est, du reste, conforme aux mœurs tunisiennes.
La forêt d'acacias gommifères citée plus haut mérite une mention spéciale. Elle est située à soixante-neuf kilomètres de Gafsa et à vingt-huit kilomètres seulement d'Aïaicha, poste situé sur la route de Gafsa à Sfax. La plaine de Talah, dans laquelle s'étale la forêt, est formée par un terrain d'alluvion très riche, sur lequel les indigènes font, quand il pleut, de magnifiques cultures de blé et d'orge. Entourée de montagnes calcaires, cette plaine offre un grand nombre d'ondulations stériles, constituées par des débris de roches calcaires et gypseuses qui sont descendues des montagnes voisines, et des dépressions remplies de terres alluvionnaires. C'est uniquement dans ces dernières que poussent les gommiers. Ceux-ci ne dépassent guère trois mètres de haut; au centre de la forêt, ils sont écartés de quarante à cinquante mètres les uns des autres et disposés presque toujours par bouquets, ce qui montre qu'ils représentent des repousses de souches plus anciennes. Autrefois, la forêt de Talah avait une
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étendue beaucoup plus considérable; elle occupait une surface longue d'environ trente-cinq kilomètres et [large de huit, ainsi qu'en témoignent des pieds ou de petits bouquets isolés, épars sur cette surface ; actuellement, elle n'a guère plus de huit kilomètres de long et deux kilomètres [de large. Sa décadence doit être attribuée à l'exploitation inconsidérée qu'en font depuis longtemps les tribus qui viennent chaque année y faire paître leurs troupeaux, et à la destruction des jeunes pousses par les chameaux et les chèvres ; les premiers mangent les rameaux entiers malgré les épines qui garnissent les feuilles ; les secondes broutent toutes les feuilles qui sont à leur portée. Pendant ces dernières années, les fournisseurs de bois et de charbon de l'armée ont fait aussi dans cette forêt des dégâts considérables. La forêt de Talah est la seule de la Tunisie qui puisse fournir des bois à l'ébénisterie. Quoique les acacias qui la forment n'atteignent pas une forte grosseur, leur cœur peut donner des planches larges de vingt à trente centimètres, d'un bois dur, à grain fin, coloré en jaune foncé et susceptible d'un très beau poli. Il y aurait donc grand intérêt à reconstituer cette forêt qui est une exception en Tunisie. Par suite de l'abri que la plaine de Talah trouve contre le vent du Nord dans les montagnes qui l'entourent, elle présente des conditions climatériques spéciales, grâce auxquelles le gommier peut y croître. Pour lui rendre son ancienne étendue, il faudrait y interdire le pâturage et probablement faire les semis ou les plantations de jeunes gommiers à l'abri d'un autre arbre. M. Lefèvre recommande le t dammouk » ou Rhus oxyacanthoïdes, qui vient bien dans cette plaine parmi les jujubiers épineux et qui est lui-même susceptible de servir à la fabrication du charbon. L'exploitation de la forêt serait rendue facile par le voisinage de la Skhira et de Sfax, où l'on pourrait aisément transporter les bois et les embarquer pour d'autres destinations.
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Pour terminer la question des forêts tunisiennes, nous devons dire quelques mots du reboisement du pays. Personne ne doute que la Tunisie ait été jadis plus boisée qu'elle ne l'est actuellement, mais il est probable que le déboisement remonte à une époque beaucoup plus reculée que la plupart le pensent. Les travaux considérables, faits par les Romains pour amener de Teau à de grandes distances permettent de supposer que déjà, pendant la période d'occupation du pays par leurs légions et leurs colons, les forêts étaient rares en Tunisie. Là, comme dans tous les pays sauvagesj la destruction des bois doit être attribuée plutôt à la négligence qu'à la malveillance. Les chiflres que nous avons indiqués plus baut pour le déboisement actuel de la Tunisie (quatre mille hectares par année) donnent une idée de la rapidité avec laquelle des forêts non surveillées peuvent disparaître. Dans les pays tempérés où les pluies sont abondantes et fréquentes, le reboisement naturel compense en grande partie les pertes produites par une exploitation inconsidérée. Il ne peut pas en être ainsi dans les régions où les pluies font totalement défout pendant une partie souvent considérable de l'année. Non seulement la sécheresse entrave le développement des pousses, mais encore les animaux sauvages et domestiques en détruisent une grande quantité pendant la partie de l'année où les herbes vertes font défaut. Tel est, en particulier, le cas de la Tunisie. Tandis que les hommes y détruisent les herbes, les chameaux et les chèvres empêchent les jeunes pousses de s'accroître et contribuent puissamment à la destruction de la forêt. L'expérience fournil à cet égard les données les plus indiscutables. Une partie des montagnes qui entourent Tunis et Zaghouan sont actuellement couvertes de thuyas rabougris, ne dépassant guère soixante à quatrevingts centimètres de hauteur. A en juger par l'uniformité de la taille , un observateur superficiel pourrait croire que les thuyas de ces montagnes sont incapables d'acquérir des dimensions
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supérieures à celles que nous venons d'indiquer. Il n'en est rien cependant. Cette uniformité si remart[uable de taille, cette disposition buissonneuse sont déterminées par les chèvres. Dans les quelques propriétés où l'on a interdit à ces animaux le pâturage dans les broussailles de thuyas, ces derniers n'ont pas tardé à s'élancer et de véritables arbres, très droits et très bien formés, se sont développés. J'ai été particulièrement frappé de ce fait en traversant le domaine de l'Enfida. De très nombreux et magnifiques thuyas, déjà hauts de sept et huit mètres, et des oliviers sauvages de même taille se dressent aujourd'hui dans des lieux où, il y a cinq ou six ans, n'existaient que«de maigres et courts buissons. 11 a suffi, pour obtenir ce résultat, de défendre aux indigènes de mener paître leurs troupeaux sur les terrains que couvraient les buissons.
Qu'on ajouté à cette interdiction quelques soins particuliers, tels que la suppression des sujets inutiles, l'élagation des arbres, etc., et de véritables forêts ne tarderont pas à être constituées, forêts qui dans une trentaine d'années rapporteront à leurs propriétaires de beaux bénéfices.
Je viens de dire que ces forêts sont en voie de formation sur des milliers d'hectares dans le domaine de l'Enfida, entre Zaghouan et Dar-el-Bey. Le même fait se produit dans les environs immédiats de Tunis, sur les montagnes situées au delà de Hammam-Lif, dans une autre propriété française. Là aussi abondaient des buissons inutiles de thuyas que chaque année les chèvres broutaient à belles dents. Depuis deux ans que l'interdiction du pâturage a été pratiquée, ces buissons ont donné, sans le moindre soin, de belles pousses droites, déjà hautes en certams points de près de deux mètres.
Partout où il existe des buissons de plantes susceptibles de devenir des arbustes ou des arbres, le même fait se produira : dans tous ces lieux, il suffira de l'interdiction du pâturage et de
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quelques soins pour que des forêts se développent. Dans les endroits offrant ces conditfons, il sera également très facile de changer la nature des essences forestières, de remplacer, par exemple, si on le désire, les thuyas par des pins, en tenant compte, bien entendu, de la nature du sol et en ayant soin de donner à chaque terrain les essences qui s'y plaisent. Abrités par les arbres qui existent déjà, les semis ou les plantations d'essences nouvelles ne pourront manquer de réussir. Il en sera de même dans les lieux où existent de simples broussailles inaptes à s'élever en arbres. On s'en servira comme d'un abri pour protéger les essences forestières par lesquelles on désire les remplacer.
Mais, dès qu'il faut semer ou planter, le reboisement devient une opération difficile, à cause de son prix. Des essais de semis de pins d'Alep ont été faits par le service forestier dans les montagnes d'Hammam-Lif. On s'est borné à fouiller le sol de distance en distance et à déposer dans chaque trou un certain nombre de graines. Or, ce travail a coûté trois cent cinquante francs environ par hectare, dépense considérable si l'on songe à l'immense surface de montagnes qui devraient être ensemencées si l'on voulait rendre à la Tunisie son ancien état climatérique, dépense de beaucoup inférieure à la réahté, si l'on songe aux insuccès que l'on ne manquerait pas d'éprouver dans les régions actuellement dépourvues de broussailles et n'offrant aux semis aucun abri contre la chaleur du soleil et les vents desséchants.
Pour avoir une idée des difficultés que l'on éprouverait à faire des semis sur les montagnes ou les collines nues, je puis citer ce fait qu'un agricuheur français a du, il y a quelques jours (juillet 1886), couvrir ses semis de vigne de toiles et de nattes sans cesse arrosées, afin de les empêcher d'être rôtis par le soleil et le siroco.
Sans négliger entièrement les semis ou les plantations, il est
LA SITUATION DE l'AGRICULTURE INDIGÈNE 73
donc préférable, dans Tintérêt des finances du pays, de se préoccuper d'abord des montagnes dont les broussailles sont susceptibles de devenir arborescentes. Il suffirait de prendre quelques soins de ces broussailles, de les ébrancher et de les mettre à l'abri des animaux pour les transformer en forêts et modifier, dans une large mesure, le système des pluies de la Tunisie, car les surfaces susceptibles de cette transformation sont très importantes, du moins dans le Nord, l'Ouest et le Centre.
Quant aux montagnes du Sud, la trop grande rareté des pluies rend leur boisement, sinon impossible, du moins tellement difficile qu'il n'est guère permis d'y songer.
Pour en terminer avec cette question, je dois dire quelques mots des plantations d'arbres qui ont été faites par la Compagnie de Bône-Guelma sur le parcours dé la ligne ferrée de Tunis à Ghardimaou. Un jardin de semis et de pépinières a été d'abord établi à Tunis même par les soins de M. Dubos, représentant de la Compagnie. Après s'être adressé à VEucalyptus glohulas sans résultats satisfaisants, la Compagnie s'est arrêtée à VEucalyptm resinifera (Red-Gum des Australiens) auquel convient mieux le climat de la Tunisie et qui a l'avantage de ne pas se tordre comme VEucalyptas glohulus. On joignit au Red-Gum le Pin d'Alep ou le Casuarina,etri4caaa cyanophylla^ qui a l'avantage d'être traçant et de pousser avec une grande rapidité. Les jeunes arbres semés et poussés en pépinière à Tunis ont ensuite été plantés le long de la voie, particulièrement autour des maisons des garde-barrières qu'ils ombragent. On évalue à près de trois cent mille le nombre de ces arbres existant actuellement sur le trajet du chemin de fer de Tunis à la frontière algérienne. M. Dubos estime à seize cents francs la plantation d'un hectare de terrain en eucalyptus, ceux-ci pouvant être plantés au nombre de cinq mille par hectare. Après vingt ans il ne restera probablement que deux mille arbres, mais ils vaudront environ dix francs par pied, c'est-à-dire
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vingt mille francs par hectare ; en déduisant pour l'intérêt du capital consacré à la plantation une somme de cinq mille cent trente francs, il resterait un bénéfice de quatorze mille huit cent soixante-dix francs. Quant à l'Acacia cyanophylla, son écorce est riche en tannin et très propre au tannage des peaux. Il en est de même du pin d'Alep qui fournit, en outre, un bois d'assez bonne qualité.
9* Elevage du bétail (Bœufs, moutons, chèvres, chevaux).
L'élevage des bœufs, des moutons et des chèvres occupe en Tunisie, malgré la rareté des pâturages, une place considérable dans les préoccupations des indigènes. Les chameaux et les chevaux existent aussi en assez grand nombre, mais sans avoir la même importance que les précédents.
11 n'existe malheureusement aucune statistique sérieuse des animaux dont nous parlons, et c'est seulement par approximation qu'on peut évaluer leur nombre. Voici cependant quelques chiffres, à peu près exacts, qui peuvent servir de base à des appréciations plus générales. Le directeur du domaine de l'Enfida estime à deux cent mille le nombre des moutons qui vivent sur le domaine ; à cinquante mille celui des chèvres ; à trente mille celui des taureaux, bœufs, vaches et veaux, et à deux mille celui des chameaux. Si l'on prenait ces chiffres pour base, la Tunisie ayant environ dix millions d'hectares de surface, on arriverait à admettre pour la totalité du pays les chiffres suivants : moutons: vingt millions ; chèvres : cinq millions; bêtes à cornes : trois millions ; chameaux : deux cent mille.
Ces nombres sont certainement beaucoup trop élevés, parce que l'Enfida jouit de conditions très favorables à l'élevage des
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troupeaux et parce que le nombre de ses habitants est relativement très grand. D'après la statistique du Sahel, il existerait dans cette partie de la Régence près de trois mille chevaux et de mille mulets ou jnules, plus de quinze mille ânes, plus de vingt-quatre mille bœufs, près de neuf mille chameaux et de quatre-vingt-dix-sept mille moutons, plus de treize mille chèvres pour cinquante-huit villages seulement. Il est à remarquer que dans les chiflres donnés pour le Sahel, par ce document, figurent les animaux qui existent sur le domaine de TËnfida : or, les nombres donnés par le directeur de TEnfida sont supérieurs à ceux que le document fournit pour tout le Sahel. Gela résulte probablement de ce que les indigènes dissimulent autant que possible le nombre réel des têtes de bétail, dans la crainte que les statistiques officielles ne servent à rétablissement d'un impôt sur les animaux. Il en résulte que Ton ne peut avoir confiance dans aucune statistique, et qu'on ne peut émettre que des estimations très hypothétiques.
Ce qui domine parmi le bétail élevé en Tunisie, ce sont les moutons et les chèvres. Le mouton à grosse queue est le seul que l'on trouve en Tunisie ; la chèvre est d'une variété très ordinaire et de petite taille, à poil noir, peu allongé. Les bœufs appartiennent à la même race que ceux de l'Algérie î ils sont de petite taille, mais très bien faits, avec le mufle et le dessus du cou noirâtres, les cornes peu développées et élégamment recourbées sur la tête.
Ainsi que je l'ai dit plus haut, il est impossible de dire combien il y a en Tunisie^ de moutons, de chèvres et de bœufs, maïs le nombre en est très grand. Partout où il existe un peu d'herbe ou des champs moissonnés, on voit paître des troupeaux de plusieurs centaines de moutons et de chèvres ou d'une cinquantaine de bœufs. Les chevaux appartiennent à la race arabe ; il sont généralement de petite taille, mais très résistants, très dociles et
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propres à tous les services. On peut évaluer approximativement leur nombre d'après celui des habitants. Il n'existe certainement pas plus d'un cheval par cent individus, soit environ quinze mille chevaux. Les chameaux sont à proprement parler des dromadaires ou chameaux à une seule bosse. Ces animaux sont surtout très nombreux dans le sud de la Tunisie, où ils font à peu près tous les transports de quelque importance, notamment celui des alfas. J'ai entendu évaluera cent cinquante miUe le nombre de ces animaux existant en Tunisie, mais je considère ce chiflre comme très supérieur à la réalité ; il donnerait, en effet, un chameau par dix habitants, ce qui est inadmissible.
En évaluant le nombre des chameaux au double de celui des chevaux, c'est-à-dire à trente mille, on est peut-être encore audessus de la vérité.
Les animaux les plus nombreux sont, sans contredit, les ânes. Il n'est peut-être pas une seule famille tunisienne, si pauvre soitelle, qui n'ait un âne à sa disposition. Je ne crois pas être au-dessous de la vérité en estimant à un âne par cinq mdividus, soit à trois cent mille, le nombre total des ânes cjui existent en Tunisie. Ce sont des animaux de très petite taille, mais robustes et plus sobres encore que le chameau, si la chose est possible. C'est à eux qu'incombent toutes les corvées domestiques ; c'est avec eux que les femmes vont chercher de l'eau aux puits, que les hommes portent au marché leurs denrées ; ce sont eux qui transportent au village tous les produits des jardins et des champs, le maïs, la luzerne pour les moutons et les bœufs, le blé et l'orge qui viennent d'être moissonnés ; c'est à eux encore que revient le soin de transporter le matériel restreint des ménages qui émigrent. L'âne est, enfin, le coursier des gens pauvres. L'indigène ne demande guère au cheval et même au mulet et à la mule que de porter son maître ou de traîner les voitures et les arabas (petites charrettes du pays) ; c'est à l'âne et au chameau
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LA SITUATION DE l'aGRICULTURE INDIGÈNE 77
qu'incombent tous les transports faits à dos d'animal. Quant aux labours, les indigènes les font toujours avec des bœufs ou des chameaux.
Les animaux dont nous venons de parler sont presque tous élevés en plein air. Les chevaux seuls sont souvent abrités sous de petits hangars en branchages. Quant aux chameaux, aux ânes, aux bœufs, aux moutons et aux chèvres, ils vivent constamment dehors. 11 résulte de cette manière de faire que les indigènes sont entièrement privés de fumier.
Les pâturages sont, il faut le dire, dans la majeure partie du pays, d'une extrême maigreur. Les seuls lieux dans lesquels existent des prairies sont les bas-fonds situés sur le cours d'un petit nombre de rivières : nous citerons les plaines que traverse le cours inférieur de la Medjerdah, entre Utique et Porto-Farina, celles qui bordent les parties les plus basses de rOued Milianah, et, près de Soliman, les plaines qui entourent rOued Bézirk, au point où il va se déverser dans le golfe de Tunis. Plus au sud, citons quelques parties basses de l'Enfida, le pourtour du lac Kelbia, entre Sousse etKûirouan, etc.. Dans ces lieux et un petit nombre d'autres, il serait aisé de créer de magnifiques prairies. Déjà des efforts ont été faits dans ce sens par quelques propriétaires français. Mais, même dans l'état d'abandon où les indigènes laissent ces plaines, elles produisent chaque année des quantités considérables d'un assez bon fourrage, à peu près tout acheté par l'administration militaire pour les chevaux de notre corps d'occupation.
Partout ailleurs, les troupeaux paissent, pendant l'hiver, dans les terres laissées en jachère et dans les parties tout à fait incultes du pays. Grâce aux pluies relativement abondantes dans cette saison, les animaux trouvent alors assez facilement à vivre. Pendant rété,il en est autrement. Afinde leur ménager une ressource, les indigènes ont soin de couper les orges et les blés à vingt
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centimètres environ au-dessous de l'épi, de manière à laisser sur le sol un chaume très haut. Dès que les moissons ont été enlevées on mène paître les troupeaux dans les champs de blé et d'orge où ils trouvent, avec les chaumes dont nous venons de parler, une certaine quantité d'herbes épargnées par la faux du moissonneur. Jusque vers le milieu du mois de* juillet, les animaux ont ainsi à peu près de quoi vivre ; mais, le soleil grille peu " à peu les herbes et le sol, et, du 15 juillet au milieu de septembre, ils n'ont plus à se mettre sous la dent que quelque toufles d'herbes aussi dures que desséchées, et les feuilles des arbustes. On a peine à imaginer comment font les bœufs, les moutons et les chèvres pour vivre pendant ces deux mois. Quant aux chevaux, on leur donne de l'orge et quelques fourrages verts.
Si l'alimentation du bétail est très difficile dans le Nord pendant l'été, elle est tout à fait impossible dans le Sud, où les pluies de l'hiver sont très rares. Aussi voit-on les habitants du Sud remonter vers le Nord, avec leurs troupeaux de chameaux, de moutons, de chèvres, de bœufs, à mesure que la sécheresse envahit leurs terres.
Notons que, dans la majeure partie de la Tunisie, le pâturage n'est pas libre. Il ne l'est que sur les points où l'absence totale de culture fait de la terre une propriété commune, on plutôt beylicale, par exemple sur les montagnes et les coUmes qui n'ont jamais été cultivées, ou qui ne le sont plus de temps immémorial, et dans les forêts qui sont propriétés beylicales..
Partout ailleurs, le droit de pâturage n'est concédé que moyennant une redevance payée en nature au propriétaire; celle-ci est ordinairement d'un mouton ou d'une chèvre pour cent. Beaucoup de propriétaires ajoutent ainsi à leurs autres revenus des dîmes importantes, sans aucuns frais, et en bénéficiant de la fumure, peu abondante, il est vrai, que laissent les troupeaux sur leurs terrains.
L'élevage n'est soumis, dans la Régence, à peu près à aucun
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soin. Cela est vrai, non seulement pour les moutons, les chèvres et les bœufs, mais même pour les ânes, les chameaux et les chevaux. On laisse les animaux s'accoupler librement, sans se préoccuper du choix des reproducteurs ; quant aux agneaux, aux chevreaux, aux génisses et aux veaux, ils se tirent d'aflaire comme ils le peuvent ; personne ne s'occupe de leur alimentatation ; personne non plus ne se donne la peine de fixer l'âge où ils commencent à se reproduire. Par suite de cette négligence, qui date de bien des siècles, les races se sont graduellement appauvries ; elles ont diminué de taille, de force et de valeur, et ne présentent plus aucun des caractères qui pourraient les faire rechercher en dehors de la Tunisie. Du reste, les droits qui frappent à la sortie la plupart de ces animaux sont assez élevés pour que leur élevage en vue de l'exportation ne puisse tenter personne. Les bœufs et les veaux paient vingt- vinq piastres et cinq karoubes de droit d'exportation par tête d'animal, sans distinction d'âge ni de poids, c'est-à-dire que le droit dépasse souvent la valeur de l'animal ; les chevaux de cinq ans et plus paient cent piastres et quatre karoubes, c'est-à-dire au moins le quart de la valeur d'un grand nombre de ces animaux. Les ânes qui ne valent en moyenne pas plus de cinquante piastres paient dix piastres et cinq karoubes de droit de sortie ; les moutons et les agneaux paient deux piastres et deux karoubes par tête. Vu le peu de valeur du bétail tunisien, les droits qui le frappent à la sortie rendent son exportation impossible ; or, ces droits sont eux-mêmes un obstacle à une amélioration des races qui cependant ne serait pas très difficile à obtenir. Nous parlons plus bas des quelques efforts qui ont été tentés dans cette voie par des Français depuis l'établissement du protectorat*
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