CHAPITRE m Situation de l'industrie indigène
Malgré l'état de profonde décadence dans lequel elle est tombée, l'agriculture tunisienne présente encore des parties relativement prospères. Il en est autrement de l'industrie. On peut dire que, sans être absolument nulle, elle est aussi rudimentaire que possible ; aussi ne retiendra-t-elle pas longtemps notre attention.
Les seules industries indigènes qui offrent actuellement, en Tunisie, une certaine importance sont l'huilerie, la tannerie, la teinturerie et le tissage. Nous allons les passer brièvement en revue, sans entrer, bien entendu, dans des détails techniques qui ne seraient pas à leur place ici.
L'huilerie est de beaucoup l'industrie la plus considérable et la plus nécessaire de la Régence ; c'est aussi celle dont la transformation parles Européens était susceptible de donner les résultats les plus immédiats ; aussi est-ce vers elle que se sont portés les premiers efforts de nos compatriotes.
L'installation d'une huilerie indigène est aussi simple que possible. Elle se compose essentiellement d'une chambre obscure pour conserver les olives, d'un moulin et d'une presse. Aussitôt après la récolte, on entasse les olives dans la chambre obscure à laquelle nous venons de faire allusion, en ayant soin de faire alterner une couche d'olives avec une couche de sel. On laisse DE Lânessan — Tunisie. 6
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mariner les fruits pendant trois ou quatre mois. Sous l'action combinée du ramollissement qu'elles subissent et du sel avec lequel on les a mélangées, les olives perdent une grande partie de leur eau ; celle-ci s'écoule par le fond de la chambre obscure dans un réservoir creusé au dehors en entraînant une petite quantité d'huile, qui flotte, en vertu de sa moindre densité, à la surlace de l'eau où l'on a soin de la recueillir. Ajoutons que les olives moisissent et fermentent, et que l'huile contenue dans leurs tissus devient toujours plus ou moins rance avant même d'avoir été extraite.
Lorsqu'on estime la perte d'eau suffisante , c*est-à-dîre au bout de trois OU quatre mois, on met les olives dans le moulin. Celui-ci se compose d'une simple auge en pierre dans laquelle lourne une meule verticale mue par un homme, un cheval, un chameau ou un âne. La meule broie à la fois la pulpe et le noyau, au grand détriment de la saveur de l'huile, qui, du reste, comme nous Tavotis dit, est déjà rance.
La pulpe obtenue par le broyage est mise dans des sacs en joncs et soumise à une presse à vis en bois asscÉ semblable par la forme à celles dont on fait usage en France. Souvent, la presse se compose simplement de deux pièces de bois dont l'une est pressée contre l'autre par un levier formé d'un tronc d'arbre. J'ai particulièrement remarqué ce système rudimentaire dans les montagnes des Metmatas. Quelle que soit, d'ailleurs, la presse employée, elle est toujours trop faible pour extraire de l'olive toute l'huile qu'elle contient, et les marcs ou grignons qu^elle laisse sont assez riches en huile pour être susceptibles de donner de beaux bénéfices à celui qui sait les utiliser.
Dans les environs de Tunis, le gouvernement fournit les moulins à huile ; on peut même dire que les propriétaires sont obligés d'aller faire moudre et presser leurs olives dans des huileries gouvernementales. Cette méthode a été adoptée afin de faciliter
la perception des impôts. En effet, au moment de la trituration des olives, le fermier de l'achour perçoit onze pour cent en nature sur le produit fabriqué. Une grande partie de cette rétribution échapperait, sans aucun doute, au fermier si chaque propriétaire était libre de faire triturer ses olives chez lui ou dans un lieu à sa convenance. Dans Tarrondissement de Tunis, le gouvernement s'arroge la propriété des grignons ; il oblige même le propriétaire à les lui apporter à Tunis, à ses frais.
Dans les parties de la Tunisie où l'impôt des oliviers est payé par pied d'aii>re, comme dans le Sahel, la fabrication de l'huile est entièrement libre ; le propriétaire paie à l'industriel qui broie ses fruits, sous sa surveillance , une certaine redevance calculée d'après leur poids au moment de la trituration. La diminution de poids que subissent les olives en perdant leur eau pendant la macération dont nous avons parlé plus haut, entraînant une diminution proportionnelle de la redevance due au moulinier, il est probable que l'intérêt est la cause principale de l'habitude qu'ont les indigènes de faire macérer leurs olives avant d'en extraire l'huile. Il me paraît, en effet, difficile de croire que cette habitude résulte d'un goût particulier qu'ils auraient pour l'huile rance. Quoi qu'il en soit, ils y restent fidèles, même dans les lieux où les Européens mettent à leur disposition des moyens perfectionnés de fabrication. J'ai pu voir, dans les environs de Tunis, une usine mue par la vapeur dans laquelle les Arabes portent leurs olives à triturer, et où l'on a dû mettre à leur disposition des chambres de macération. En modifiant la base de la redevance pour la fabrication, en la faisant payer, par exemple, d'après la quantité d'huile obtentle et non d'après le poids des olives, on amènerait peut-être les indigènes à renoncer à un procédé qui rend leur huile absolument impropre à l'alimentation des Eut*opéens. Mais il serait encore préférable de créer des huileries perfectionnées qui achètei^aient
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les olives aux propriétaires et qui fabriqueraient l'huile d'après les méthodes européennes. C'est, du reste, ce qui commence à se produire.
La tannerie est, après l'huilerie, l'industrie la plus importante de la Tunisie. Elle n'est, d'ailleurs, pas moins rudimentaire que la précédente. Les écorces tannantes employées sont surtout celle du pin d'Alep et celle du grenadier. Les fosses ou cuves dont on fait usage en Europe pour le traitement des peaux par la chaux d'abord, et par les écorces tannantes ensuite, sont remplacées par des jarres d'une contenance d'environ cent cinquante litres. On débarrasse les peaux de la chaux qu'elles ont absorbée en les traitant, comme en Europe, par de la fiente de chien ; le lavage des peaux est fait à l'eau salée ; quant au tannage proprement dit, il y est procédé à l'aide d'un extrait liquide d'écorce de grenadier ou de pin d'Alep. On teint ensuite les cuirs en jaune ou en rouge pour la fabrication des babouches. A Tunis, à Sfax, et dans quelques autres villes, la tannerie offre une certaine importance, mais partout elle emploie les mêmes pro- '^édés. Ceux-ci, en élevant le prix de la main-d'œuvre, donnent au produit une valeur qui ne lui permet pas de lutter contre les cuirs européens. La plupart des Tunisiens riches ont, d'ailleurs, déjà renoncé aux babouches jaunes ou rouges de leurs ancêtres et portent des pantoufles ou des souliers fabriqués avec un cuir verni, d'origine française ou italienne.
Rien ne serait plus aisé que de créer en Tunisie des tanneries perfectionnées. Un tan d'excellente qualité serait fourni par l'ëcorce des chênes du nord de la Régence ; quant aux peaux de bœufs, de moutons, de chevreaux, etc., elles sont assez abondantes pour constituer l'un des objets d'exportation les plus importants de ce pays, produit frappé d'ailleurs de droits considérables qui entravent beaucoup l'expédition au dehors. Les peaux de bœufs, de vaches, de veaux, de chameaux, d'ânes et de
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mulets paient un droit d'exportation de six piastres et quatre karoubes par quintal tunisien, c'est-à-dire par cinquante kilogrammes. Les peaux de chèvres et de chevreaux, démontons et d*agneaux paient un droit de dix piastres et six karoubes par quintal tunisien.
La troisième industrie indigène de quelque importance est la teinturerie. Celle de Zaghouan, pour les chéchias, est la plus renommée. On attribue la qualité de ses produits à l'eau qui descend des montagnes s'élèvant derrière la ville. A Sfax, on m'a signalé soixante-cinq teinturiers indigènes qui teindraient chaque année quatre-vingt-dix mille pièces de cotonnades de quarante yards chacune. Parmi ces cotonnades figureraient des madapolams anglais dans la proportion de quatre-vingt-quatorze pour cent et seulement six pour cent de tissus fabriqués dans le pays. La couleur bleue est presque la seule donnée à ces étoffes, qui sont destinées aux vêtements des femmes de la campagne ; elle est obtenue par l'indigo.
Nous trouvons ici un exemple du goût très particulier qu'ont les habitants du continent africain pour les teintures de bonne qualité. A la côte occidentale d'Afrique comme en Tunisie, ils ne se préoccupent que fort peu de la solidité de l'étoffe, mais ils repoussent absolument * celle qui n'est pas teinte à l'aide de l'indigo. La Régence ne demande guère à l'Europe que des cotonnades écrues qu'elle teint elle-même, pour être plus sûre de la nature du produit employé. Le commerce anglais fait des efforts incessants pour introduire dans notre protectorat des étoffes de couleur ; mais soit qu'il n'ait pas pu obtenir la teinte exigée par les indigènes, soit que ces derniers se méfient des contrefaçons, tous ses efforts ont été jusqu'ici à peu pr-ès impuissants. Je signale ce détail parce qu'il me paraît de nature à attirer l'attention de nos commerçants et de nos industriels.
Comme les industries dont nous avons déjà parlé, la teinturerie
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tunisienne n'emploie que des procédés très primitifs. L'outillage se compose principalement de cinq jarres d'une contenance moyenne de cent litres, renfermant des bains de différentes forces par lesquels on fait passer successivement les pièces de colonnade. Chaque série de bains sert à teindre dix pièces. La réduction de l'indigo est obtenue à l'aide de la chaux.
Les ouvriers teinturiers indigènes ne manquant pas en Tunisie, et, ayant l'habitude de se contenter d'un salaire minime, il n'est pas douteux qu'il serait aisé de donner à l'industrie de la teinturerie une vigoureuse impulsion avec la certitude de réaliser de jolis bénéfices. Mais il faudrait, surtout dans le début, s'appliquer à imiter très exactement les procédés indigènes, afin de ne pas j)erdre la clientèle très méfiante des teintureries actuelles.
Le tissage du coton et de la laine est très répandu dans les diverses parties de la Régence, mais on n'y fait que très peu d'étoffes de prix ; celles que portent les indigènes viennent presque toutes d'Europe.
On trouve des tisserands dans toutes les villes, jusque dans les gourbis des campagnards et sous les tentes des tribus nomades. Les métiers sont extrêmement élémentaires, mais les ouvriers sont assez habiles. Les tapis de Kairouan et les couvertures de Djerba jouissent avec raison d'une certaine renommée. Les burnous de laine bien fabriqués par les nombreux tisserands de Kesseur-Métameur et de Kesseur-Médénine sont grossiers, il est vrai, mais d'une extrême solidité. Les étoffes légères à bandes de soie rouge ou bleue alternant avec des bandes blanches de coton grossièrement filé, qui sortent des mains des ouvriers de Tunis et de quelques autres villes, ne manquent pas de caractère. Les lainages blancs avec lesquels sont faits la majeure partie des burnous sont solides et souples. En un mot, si le métier est mauvais, on peut dire sans'exagération que l'ouvrier est bon.
Mais le travail manque chaque jour davantage au tisserand
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indigène. L'extrême simplicité des métiers mis en œuvre entraîne une lenteur de fabrication qui élève considérablement le prix du produit et le met hors d'état de lutter contre les tissus moins solides, mais beaucoup moins chers et plus séduisants à l'œil des industriels européens qui envahissent graduellement le mai^ ché tunisien. Ils apportent non seulement les cotonnades destinées à la confection des vêtements des indigènes, mais même les tapis et les étoffes plus riches que recherchent les amateurs.
Il serait cependant possible, à notre avis, d'utiliser les tisserands tunisiens pour le plus grand profit de leur pays et des capitaux français. Il serait facile de les habituer à se servir d'un métier plus perfectionné, et l'on pourrait alors les appliquer à la fabrication d'étoffes que la Tunisie achète aujourd'hui aux Anglais. Avec des avances de fonds permettant à l'ouvrier d'acheter un outil meilleur, et moyennant la fourniture de la matière première, un industriel habile bénéficierait de l'excessif bon marché de la main-d'œuvre indigène. Je me borne à soulever ici cette question, laissant aux intéressés le soin de l'approfondir.
A côté du tissage, nous devons parler de la fabrique tunisienne des chéchias. La chéchia, que portent tous les indigènes, sans distinction de catégories sociales, diffère de celle des autres pays musulmans. Au lieu de la forme en tronc de cône qu'aflecte le bonnet des Turcs, des Egyptiens, des Algériens, etc., elle est tout à fait cylindrique et surmontée d'un petit appendice qui sert de supporta un gland toujours très long et très gros, teint en bleu indigo. Ces chéchias sont fabriquées, ou, du moins, étaient autrefois exclusivement fabriquées à Tunis et teintes en rouge par la garance à Zaghouan. C'était pour ces deux villes une source importante de richesse. Mais cette industrie dépérit comme celles dont nous avons déjà parlé et pour les mêmes motifs. Fabriquées à l'aide de procédés très primitifs, les chéchias de Tunis coûtent trop cher pour faire concurrence à celles qu'on importe du dehors. Cepen-
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dant, leur fabrication jouit encore d'une prospérité qu'il serait aisé de maintenir en introduisant quelques modifications dans Toutillage. Dans cette industrie comme dans la précédente, Touvrier étant d'une réelle habileté, le bas prix relatif de la maind'œuvre permettrait à un industriel français de faire valoir avec avantage ses capitaux.
Je ne citerai que pour mémoire, parmi les industries tunisiennes, la fabrication des faïences peintes et émaillées qui décorent le sol et les murs de tous les anciens palais. C'est à peine s'il existe encore aujourd'hui quelques vieux ouvriers capables de faire ces magnifiques faïences. Les Italiens inondent la Tunisie de carreaux à bas prix, devant lesquels ont définitivement succombé les produits beaucoup plus beaux mais aussi beaucoup plus chers de l'industrie locale, et j'avoue que je ne vois guère le moyen efficace de relever cette dernière. Cependant, il se fait dans toute la Régence un usage journalier de faïences émaillées; tous les appartements des riches maisons tunisiennes sont carrelés et souvent tapissés à l'aide de ces faïences fournies actuellement par l'Italie.
Très rares aussi sont les ouvriers capables de creuser dans le plâtre les magnifiques arabesques dont sont ornés la plupart des vieux plafonds des palais tunisiens. Il y a quelques années, on eut beaucoup de mal à trouver l'ouvrier qui fabriqua le panneau envoyé à l'exposition d'Amsterdam , comme échantillon d'une industrie malheureusement disparue.
En résumé, l'industrie de la Tunisie, après avoir joui dans certaines de ses branches d'une assez grande prospérité, est aujourd'hui à peu près entièrement morte, mais il serait aisé de la relever, et nous verrons plus bas que des efforts importants ont déjà été faits, non sans profit, dans cette direction, par des Français.
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Depuis rinslallation du protectorat français en Tunisie, de très beaux établissements agricoles ont été créés par des Européens, je devrais dire par des Français, car l'immense majorité de ces domaines est entre les mains de nos nationaux. Je m'empresse d'ajouter que pas un seul d'entre eux ne provient de concessions gratuites, mais que tous ont été achetés aux indigènes à beaux deniers comptant. C'est en grande partie à cette circonstance qu'il faut attribuer, selon moi, le rapide développement de la colonisation française dans la Régence. Ayant engagé dans l'achat des terrains des sommes souvent considérables, les colons se hâtent de mettre le sol en culture afin d'en tirer aussitôt que possible l'intérêt de leur argent. On ne peut donc que féliciter les autorités françaises de la Tunisie de n'avoir pas imité les errements suivis en Algérie jusqu'à ces dernières années et de ne pas s'être lancées dans la voie des concessions gratuites de la colonisation officielle.
Je crois utile de dire quelques mots des établissements agricoles les plus importants. Ce sera le meilleur moyen de donner une idée exacte de ce qui a été déjà fait et de ce qui reste encore à faire pour mettre en valeur le sol de la Tunisie.
Le domaine français le plus considérable est celui de l'Enfida. Son acquisition remonte à l'année 1880, c'est-à-dire qu'elle est antérieure à l'établissement du protectorat. Le général Khérédine
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avait reçu cette propriété du Bey, en échange d'une rente viagère que celui-ci servait à son ministre depuis un certain nombre d'années. Plus tard, tombé en disgrâce et retiré à Constantinople, le général Khérédine voulut se débarrasser d'un domaine qu'il craignait sans doute de se voir enlever un jour par son successeur. 11 proposa d'abord à quelques-uns de ses compatriotes de le leur vendre ; mais n'ayant obtenu que des refus, il s'adressait, le 15 avril 1880, à la « Société Marseillaise de Crédit Industriel et Commercial et de Dépôts » , société fondée avec un capital social de soixante millions de francs. 11 s'engageait à vendre en bloc à la Société, ou à tel syndicat qu'elle lui présenterait, tous les biens qu'il avait en Tunisie et dont le plus important était le domaine de l'Enfida.
Quoique le prix demandé par le vendeur fût avantageux pour la Société marseillaise , celle-ci avait plus d'un motif d'hésiter à accepter les propositions qui lui étaient faîtes. En premier lieu, la somme totale était considérable, et l'on avait affaire à un pays encore peu connu, à des terres en majeure partie incultes et presque dépeuplées ; en second lieu, il était permis de se demander si le gouvernement beylical respecterait les droits des acquéreurs et s'il les laisserait jouir paisiblement de leurs propriétés ; seules, les autorités françaises pouvaient à cet égard calmer les inquiétudes de la Société marseillaise. A l'époque dont nous parlons, des prétentions rivales s'agitaient en Tunisie, et il suffisait d'un instant de faiblesse de la part de notre gouvernement pour que ce pays nous échappât, soit qu'il restât dans la situation d'indépendance où il se trouvait, soit qu'il tombât entre les mains d'une autre nation. Notre influence était, il est vrai, puissante en Tunisie, mais elle était vivement combattue par les représentants des autres nations, et le Bey Es-Sadock était dominé par les partis hostiles à la France. L'acquisition par des Français d'une propriété aussi étendue que celle de l'Enfida ne pouvait être
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envisagée par nos rivaux et par les Tunisiens ennemis de notre autorité que comme une sorte de mainmise de nos nationaux sur une partie de la Tunisie. On ne manquerait pas d*eflrayer le Bey et de lui représenter la France comme convoitant ses États, afin de ramener à déposséder les nouveaux propriétaires.
Cependant les acquéreurs ne se laissèrent pas arrêter par les dangers qui pouvaient résulter de l'influence sur le Bey des partis hostiles à la France ; ils se bornèrent à mener l'affaire aussi secrètement que possible; ils étaient d'ailleurs puissamment encouragés par notre chargé d'affaires et même par le gouvernement de la République, où figuraient des hommes résolus à ne pas laisser tomber en des mains étrangères un pays aussi riche que la Régence, et tellement fondu avec l'Algérie que l'avenir de celle-ci aurait été compromis si la Tunisie était devenue une colonie étrangère. Le 29 juillet 1880, la Société marseillaise informait Khérédine de son acceptation et l'invitait à faire dresser les actes de vente conformément à la loi tunisienne.
A peine la conclusion de ce contrat était-elle connue, que des intrigues de toutes sortes se nouaient autour du Bey pour empêcher la réalisation de la vente à la Société marseillaise, et que des démarches étaient faites auprès de Khérédine pour le pousser à violer ses engagements. Une Société italienne lui offrait de gros avantages pour se substituer.^ la Société marseillaise, et un bénéfice considérable était proposé à l'administrateur de cette dernière société pour le décider à vendre à des étrangers la propriété qu'il venait d'acquérir. On renouvelait auprès de lui l'opération qui avait si bien réussi auprès de M. Duplessis pour la concession des alfas.
Les acquéreurs ayant repoussé les offres qui leur étaient faites, il fallait chercher un moyen de mettre la Société marseillaise dans l'impossibilité d'entrer en jouissance de sa propriété. On crut le trouver dans une disposition de la loi musulmane connue sous le
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nom de Cheffâa, dont il ne sera pas hors de propos de parler ici, car elle constitue l'un des pièges les plus dangereux parmi ceux qui entourent le droit de transmission de la propriété en Tunisie.
Le droit de Cheffâa, que nous pouvons désigner d'une façon plus compréhensible et surtout plus française sous le nom de « droit de préemption » , se résume en ceci : lorsqu'un propriétaire vend sa terre, l'un quelconque des propriétaires voisins peut invoquer et obtenir le droit de se substituer à l'acquéreur à la condition d'exécuter certaines formalités, et de payer la sonmie consentie par l'acheteur comme prix de la propriété.
11 est permis de supposer qu'en introduisant dans la loi musulmane le droit de Cheffâa, l'auteur du Coran n'a pas eu seulement pour but de rendre plus facile l'extension des domaines agricoles, mais encore et surtout de rendre très difficile, sinon impossible, l'acquisition des terres par certains individus, particulièrement par les étrangers.
Il est vrai que la loi elle-même fournit les moyens de rendre vain le droit de Cheffâa qu'elle consacre.
Ces moyens sont au nombre de deux principaux : ou bien le vendeur a soin de faire figurer dans l'acte, à côté du prix d'achat réel, l'indication d'une somme ou poignée de monnaie indéterminée (Kemtcha Medjhoula), dont l'acquéreur lui-même ne connaît pas exactement la valeur et que par conséquent le voisin réclamant le droit de Cheffâa est incapable de payer, ne connaissant pasdavantage cette valeur; oubien,le vendeur se réserve, par l'acte de vente, tout autour de la propriété vendue et autour des enclaves qu'elle peut contenir, une bande étroite de terrain, de manière à devenir le seul voisin de l'acquéreur. Peu importe, d'ailleurs, la largeur de cette bande : qu'elle ait un mètre ou une lieue, elle a les mêmes effets; elle permet au vendeur de se substituer à tous les voisins et par conséquent de rendre impraticable le droit de Cheffâa.
Khérédine, très versé dans la loi musulmane dont il a publié un commentaire, avait usé de ce dernier moyen pour mettre la Société marseillaise à l'abri de la Cheffâa. Néanmoins, un Maltais, sujet anglais, prétendit, en invoquant ce droit, empêcher les propriétaires [français d'entrer en possession de TËnfida, et ce n'est qu'apçès des péripéties de toutes sortes, dont il serait trop long de parler ici, que la Société marseillaise put entrer en jouissance de son domaine. On espérait que l'intervention dans l'affaire d'un sujet anglais amènerait des complications diplomatiques devant lesquelles les autorités françaises reculeraient. 11 n'en fut rien, heureusement. Grâce à l'énergie de notre chargé d'affaires, tout se termina au mieux de nos intérêts, après quelques polémiques dans la presse de Londres et d'Italie et quelques tentatives de violence sur le domaine même de l'Enfida. C'est sans doute le bruit provoqué par des intéressés autour de cette affaire qui a pu faire croire à certaines personnes que la France avait fait l'expédition de Tunisie au profit des propriétaires de l'Enfida. La vérité est que cette propriété a été acquise par de bons Français, non seulement dans le but de réaliser des bénéfices bien légitimes, mais encore dans celui de faire pénétrer l'influence de la France au cœur même de la Régence. Ce sont là, il faut bien le dire, les meilleurs procédés de colonisation ; ce sont, du moins, ceux qui ont toujours été employés de préférence par les nations s'entendant le mieux à coloniser ; ce sont ceux de l'Angleterre et de l'Allemagne, qui n'en ont pas le monopole, mais qui sont chaque jour louées de les employer par les hommes les plus hostiles à la politique d'expansion coloniale. On peut dire que la prise de possession de la Tunisie par la France date du jour où la Société marseillaise signaitavec Khérédine l'acte d'achatdel'Enfida. Ce domaine est situé sur le bord du golfe de Hammamet, qu'il longe sur une longueur d'environ vingt kilomètres; il s'étend du nord au sud depuis le voisinage de Zaghouan jusqu'à
une petite distance de Kairouan. Son centre principal, Dar-ei-Bey, n'est qu'à deux kilomètres du bord de la mer, à soixante-dix kilomètres en ligne droite de Tunis et à une quarantaine de kilomètres de Sousse, sur la route de Tunis à Sousse d'une part et à Kairouan de l'autre, c'est-à-dire à peu près à cheval sur les deux plus grandes voies de conamunication de la Tunisie. Quelques autres centres ont été créés sur d'autres points du domaine.
On peut aller de Tunis à Dar-el-Bey par deux routes : l'une, longue de quatre-vingt-neuf kilomètres, traverse la magnifique plaine de rOued Milianah et passe par Zaghouan; l'autre, longue de cent quatre kilomètres, passe par Hammam-Lif, Gorombalia et Bir-Loubît, en traversant les riches plaines de la presqu'île du cap Bon.
C'est au voisinage de Dar-el-Bey qu'ont été concentrés les efforts les plus considérables de la colonisation. Là se trouvent d'excellentes terres à céréales , des bas-fonds suffisamment humides pour constituer d'excellents pâturages, des terrains très propres à la création de vignobles. Afin d'utiliser les eaux de l'hiver, des barrages intelligemment disposés ont été construits en travers des rivières qui traversent la propriété de l'est à l'ouest pour aller se jeter dans le golfe de Hammamet. Grâce à eux, ces eaux sont répandues pendant l'hiver sur les plaines avoisînantes qu'elles fécondent non seulement en les arrosant, mais encore en les couvrant d'humus entraîné des coteaux voisins. Les prairies ainsi irriguées donnent à la fin d'avril une coupe de fourrage qui produit jusqu'à trente et quarante quintaux par hectare. Pendant l'été, elles servent au pâturage des troupeaux.
Ce ne sont pas seulement les environs de Dar-el-Bey qui sont fertiles. La majeure partie du domaine est formée de terres excellentes, non seulement pour la culture des céréales, mais encore pour celle de la vigne ; d'autres parties offrent des bois en bel état dont j'ai déjà parlé plus haut.
Ce qui a fait choisir depuis longtemps Dar-el-Bey pour cheflieu de l'Enfida, c'est, d'une part, son voisinage de la mer, d'autre part, sa situation privilégiée sur les routes de Tunis à Sousse et de Tunis à Kairouan.
Quoique les Français ne soient en possession de ce beau domaine que depuis cinq ans seulement, ils l'ont déjà singulièrement amélioré.
On avait d'abord fait quelques tentatives de colonisation que j'appellerai officielle, c'est-à-dire qu'on avait appelé autour de Dar-el-Bey des familles maltaises, auxquelles on fournissait non seulement des terres de culture, mais encore des avances de vivres et de fonds, ainsi que cela a été pratiqué si souvent en Algérie. Ces tentatives ont échoué à l'Enfida comme elles avaient échoué en Algérie ; les familles ont dépensé les avances qui leur avaient été faites avant d'avoir tiré du sol les éléments de leur alimentation. Aujourd'hui leurs villages sont en voie de décroissance très manifeste.
Ce procédé n'ayant pas abouti, la Société en a cherché un autre. Son habile représentant, M. Màngiavacchi, s'efforce d'attirer et de fixer sur le domaine de l'Enfida le plus grand nombre possible d'indigènes> Il faut dire qu'il y réussit à merveille. Il a créé à Dar-el-Bey un marché où se rendent tous les dimanches plusieurs centaines de marchands dont nn grand nombre viennent de fort loin. J'y ai vu des gens de Nebeul, avec leurs légumes et leurs poteries, des habitants du Sahel avec leur huile d'olive, des juifs ambulants avec leurs vêtements, leurs étoffes, etc. Un grand mouvement se feit ainsi chaque semaine autour du chef-lieu de l'Enfida. Après l'insurrection de 1881, le domaine était entièrement dépeuplé : aujourd'hui on y compte plus de douze mille in* dividus à peu près définitivement fixés au sol qu'ils louent pour y cultiver l'orge, le blé, les légumes et foire pâturer leurs troupeaux» Trois villages de Berbères existent dans les parties monta-
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gneuses à Zériba, Djoadou et Takrona ; les habitants de ces villages se livrent à la culture de quelques oliviers, à rélevage des abeilles et à]a fabrication de cordages, de paniers et de tapis en alfa.
Je crois devoir attirer particulièrement l'attention sur la tentative de fixation des indigènes dont Je viens de parler au sol de l'Enfida, parce qu'elle constitue, à mon avis, l'une des idées les plus justes et les plus précieuses pour l'avenir qu'ait eues le directeur de ce domaine.
La plupart des Français qui, dans ces derniers temps, ont acheté des propriétés en Tunisie voient les indigènes d'un mauvais œil, et, bien loin de les attirer sur leurs terres, s'efforcent de les en expulser. Us ne manquent pas pour cela de motifs, telles que la crainte des voleurs et celle de la dévastation des terres par les troupeaux de chèvres ou de moutons qui suivent toujours les indigènes. Il serait difficile de nier la justesse de ces raisons, mais il en est d'autres, non moins justes et plus importantes selon moi, qui plaident en faveur du système mis en pratique à l'Enfida.
En premier lieu, à moins d'adopter le système aussi inhumain qu'inintelligent et impraticable du refoulement des indigènes et de leur remplacement sur le sol entier de la Tunisie par des Européens, il faut songer à utiliser leurs forces, et, pour cela, il faut les fixer. Or, dans ce but, deux moyens pourraient être tentés. Le premier consisterait à concéder des terres aux tribus nomades, à la condition qu'elles y élèveraient des établissements à demeure. Ce moyen serait sans doute philanthropique, mais fort coûteux, et, de plus, bien difficile à mettre en pratique en Tunisie, où la propriété est très fortement individualisée. Il faudrait dépouiller les propriétaires actuels au profit de gens qui ne possèdent rien, c'est-à-dire provoquer le mécontentement certain d'une fraction importante des habitants, en vue d'un résultat tout à fait incertain.
Ce système étant écarté, il ne reste plus que celui qui consiste à fixer les indigènes au sol par l'appât d'un gain à réaliser à l'aide de leur travail. Or, la condition actuelle des khammès est tellement déplorable que son amélioration est la chose du monde la plus facile à faire, sans qu'il en résulte aucune perte pour le propriétaire.
En apportant plus de soin à la culture, le propriétaire retirerait de la terre des produits plus abondants et meilleurs. Il pourrait, par conséquent, en abandonner une partie aux travailleurs, non seulement sans diminuer son profit, mais même en l'augmentant dans des proportions très sensibles. Rendu plus heui*eux par son travail, le khammès ne manquerait pas de se fixer auprès du champ d'où lui viendrait le bien-être.
En agissant comme ils le font, les propriétaires de l'Enfida ne peuvent manquer d'aboutir à ce double résultat : amélioration du sort de l'indigène et fixation du nomade au sol ; accroissement des revenus annuels et de la valeur marchande de leur domaine.
J'ajoute que ce dernier résultat, tout à l'avantage des colons français, ne peut être obtenu dans toute sa plénitude qu'à la condition d'attirer l'indigène sur les propriétés françaises et de le fixer. Sans atteindre la surface énorme de l'Enfida, la plupart des propriétés acquises en Tunisie par nos compatriotes ont des étendues extrêmement considérables. Les domaines de quatre, cinq, six, sept, huit et dix mille hectares sont les plus nombreux. Or, il n'est guère permis de croire que des propriétés aussi étendues puissent jamais être travaillées exclusivement par des Français. Il y a pour cela des motifs bien puissants : d'abord il faudrait un nombre d'ouvriers bien supérieur à celui que nos campagnes déjà dépeuplées elles-mêmes peuvent fournir à la colonisation ; ensuite, le salaire qu'exigerait en Tunisie un ouvrier français serait trop élevé. Le principal avantage des pays neufs, c'est que non seulement la terre, mais encore la main-d'œuvre, y sont à vil DE Lanessan. — Tunisie. 7
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prix; c'est ce qui séduit rEuropéen et le décide à s'expatrier. S'il renonce à la patrie, à la famille, aux amis, aux habitudes contractées depuis l'enfance, à la douceur des climats tempérés, pour aller coloniser des pays moins civilisés, c'est qu'il est poussé par l'espérance de faire plus rapidement fortune dans ces contrées que dans son pays natal. Dans toute colonie, élever le prix de la terre ou celui de la main-d'œuvre, c'est tuer la colonisation. Cela est aussi vrai pour la Régence qui esta notre porte que pour le Tonkin qui est à trois mille lieues de la France. Or, pour nous limiter à notre sujet, en Tunisie, la main-d'œuvre la plus basse est fournie incontestablement par les Arabes. On évalue généralement de un à deux francs au maximum, sans la nourriture, le prix de la journée d'un ouvrier agricole tunisien, tandis que les Maltais ou les Siciliens sont payés de deux francs cinquante à trois francs par jour. Je ne parle pas du prix de la journée des ouvriers agricoles français, car il n'en existe pas encore. Les vignerons qu'on y rencontre sont tous des chefs de culture auxquels on donne des traitements fixes, assez élevés.
Le propriétaire français qui repousse les indigènes et les éloigne de son domaine commet dionc la faute énorme de se priver de l'ouvrier qu'il aurait au meilleur compte.
Ajoutons qu'il se condamne, en outre, à laisser la msgeure partie de ses terres en friche, car il lui serait impossible de trouver assez de journaliers, je ne dirai pas français, mais même maltais ou siciliens^ pour les travailler. Seul l'Arabe se prête convenablement à ces combinaisons de culture payées en nature dont nous avons parlé plus haut, combinaisons grâce auxquelles le propriétaire peut tirer un gros bénéfice de sa terre, presque sans faire d'avances de fonds et sans compromettre son capital.
Convenablement dirigées pai' l'agriculteur français, ces cultures ne peuvent manquer de donner au sol une valeur plus considérable qui serait même beaucoup augmentée par le seul fait de la
présence de la population attirée et fixée sur ses terres. Plus un pays est peuplé, plus, en effet, les produits du sol, particulièrement les produits secondaires, trouvent un facile écoulement.
Je ne puis donc qu'applaudir aux efforts incessants faits par le directeur de l'Ënfida pour attirer et fixer sur cette propriété des familles et des tribus d'indigènes. Il augmente ainsi les revenus du domaine, il accroît sa valeur intrinsèque, enfin il collabore dans une puissante mesure au rapprochement des colons français et des indigènes, pour le plus grand profit matériel des premiers et l'avantage moral des seconds.
Mais pour l'exploitation complète d'une aussi vaste étendue de terre, il faudrait des capitaux énormes et une administration tellement compliquée qu'elle rappellerait bientôt celle d'un petit État. Les propriétaires de l'Ënfida l'ont compris, et ils se préoccupent d'attirer non seulement des ouvriers indigènes comme nous venons de le dire, mais encore des colons français.
Us ont tracé auprès de Dar-el-Bey le plan d'un village européen ; ils ont alloti la terre et l'ont mise en vente. Plusieurs lots ont déjà trouvé des acquéreurs; des habitations de colons ne tarderont pas à s'élever autour de celles de la société ; et bientôt un village, puis une petite ville, se dresseront dans un lieu où rien ne troublait, il y a quelques années seulement, la solitude du désert. Actuellement le village se compose de la maison d'habitation des administrateurs, joli bâtiment accompagné de hangars pour les animaux, de jardins potagers et d'un verger dont les arbres fruitiers sont en bonne voie de développement; d'une église et d'une maison d'école entretenues par la Société, de quelques maisons dans lesquelles logent les employés et les ouvriers européens^ de la maison du caïd, d'une auberge pour les indigènes et leurs animaux, et de quelques autres habitations de moindre importance. A peu de distance, se trouve un village maltais qui fournit des ouvriers au domaine.
Indépendamment des prairies qu'elle exploite directement, la Société ne fait en ce moment par elle-même d'autre culture que celle de la vigne. Il en a été planté déjà deux cents hectares au voisinage même de la ferme. Les plus âgées n'ont pas encore dépassé leur troisième année ; d'autres n'ont que deux ans; d'autres enfin n'ont été plantées que l'hiver dernier. L'année dernière, des vignes de deux ans ont déjà produit une certaine quantité de raisins avec lesquels on a pu faire du vin; cette année, les mêmes vignes promettaient de donner environ deux mille hectolitres de vin. Je les ai visitées avec soin. Un grand nombre de pieds portaient jusqu'à quinze et seize grappes très belles.
Un cellier superbe, pouvant permettre de faire jusqu'à vingt mille hectolitres de vin, a été construit cette année. Il était presque achevé quand j'ai visité le domaine. L'intention de la Société serait de mettre ce cellier à la disposition des colons français qui s'établiraient à Dar-el-Bey pour y cultiver la vigne. Ils seraient ainsi dispensés de faire les frais énormes d'un outillage vinaire.
J'ai parlé en premier lieu du domaine de l'Enfida parce qu'il est de beaucoup le plus considérable de tous ceux qui existent en Tunisie; mais, s'il n'a pas de rivaux pour l'étendue, il en a pour la richesse et les soins apportés dans la culture.
Deux immenses propriétés françaises, de plusieurs milliers d'hectares chacune, sont situées sur le cours de la Medjerdali. La vallée qui s'étend de chaque côté de la portion inférieure de la Medjerdah est l'une des plus belles et des plus riches de la Tunisie ; c'est aussi l'une des mieux cultivées par les Arabes. Dans les parties basses qui environnent Utique, elle donne des fourrages excellents ; partout ailleurs, elle produit des céréales. Les deux propriétés dont nous parlons sont celle de Sidi-Tabet dans le fond de la vallée, à une douzaine de kilomètres de l'embouchure de la rivière, à six kilomètres d'Utique, et celle d'Utique aulour des
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ruines de la ville de ce nom. Dans l'une et dans l'autre, on a commencé à planter des vignes, et il existe d'importants établissements. A Utique, on a planté trois cents hectares de vignes. A Sidi-Tabet, on n'en avait encore planté, quand j^y suis passé, que trente-six hectares , mais on défonçait des terres superbes pour faire au printemps des plantations beaucoup plus considérables.
Ce qui donne au domaine de Sidi-Tabet un intérêt particulier, ce qui fait que j'ai cru nécessaire d'en parler d'une façon spéciale, c'est qu'il est le seul dans lequel on ait tenté jusqu'à ce jour le perfectionnement des chevaux et des bœufs. Cette propriété, aujourd'hui entre les mains de la Société franco-africaine, fut jadis concédée à un Français par le gouvernement beylical, à la condition qu'il y établirait un haras pour la production de chevaux à l'aide du croisement des races arabes avec les races anglaises et autres, et une étable modèle pour le croisement de la race bovine arabe avec les races européennes.
Ces établissements constituent, il faut bien le dire, une charge énorme, et le principe sur lequel ils ont été fondés me paraît des plus critiquables. Pendant longtemps, il n'ont donné, du reste, que des résultats très déplorables. On y achetait de vieux étalons de course dont les produits n'avaient aucune des qualités à exiger des chevaux dans un pays où il faut se préoccuper beaucoup plus de créer des animaux de fatigue que des bêtes de luxe et de course.
Aujourd'hui, les choses vont mieux, mais les conditions imposées par le gouvernement beylical n'en sont pas moins contraires aux véritables intérêts de l'établissement. Au lieu d'exiger la production de races croisées, il serait beaucoup plus simple et plus avantageux pour tout le monde de consacrer le haras et l'étable de Sidi-Tabet au perfectionnement des races indigènes. Celles-ci sont depuis des siècles en voie de dégénération par suite du peu
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de soins dont elles sont entourées, mais elles ont acquis, de par les mêmes influences, des qualités spéciales qui les rendent aussi propres que possible au pays. Bêtes à cornes et chevaux sont d'une solidité et d'une rusticité remarquables. Les bœufs se contentent de paille et de maigres herbes qu'ils ramassent à grand peine dans les champs ; les chevaux vivent de quelques poignées d'orge distribuées, deux fois par jour, d'un peu de paille, et ne boivent qu'une seule fois par vingt-quatre heures. Malgré une si chétive alimentation, les bœufs sont assez beaux ; ils ne maigrissent d'une manière sensible que pendant les mois d'août et de septembre, les pâturages étant alors entièrement desséchés et épuisés. Quant aux chevaux, ils peuvent faire tous les jours, si on l'exige, des étapes de huit et dix lieues sans repos.
Ce qui manque le plus à ces animaux, c'est la taille. Il serait aisé de la relever par la sélection aidée d'une nourriture suffisamment substantielle. Ce procédé vaudrait mieux que des croisements qui ne peuvent manquer de déterminer une diminution de la rusticité. Or, cette qualité est absolument indispensable dans un pays où les fourrages et les pâturages sont rares, et où la température est souvent excessive.
En choisissant comme sujets des étalons et des juments arabes d'une taille élevée, comme on en produit aujourd'hui en Algérie pour notre cavalerie ; en mettant ces étalons à la disposition des Arabes, qui ne manqueraient certainement pas de leur amener des juments,' on ne tarderait pas à élever la taille moyenne des chevaux tunisiens. Ils pourraient alors être achetés pour les services qui demandent de la force et pour la cavalerie. Comme ils augmenteraient de valeur, les indigènes seraient intéressés à soigner davantage les produits de leurs écuries et ils y mettraient sans aucun doute quelque amour-propre.
Ce que je viens de dire du perfectionnement des chevaux peut s'appliquer aux bêtes à cornes. C'est bien plus à la sélection et
au régime alimentaire qu'au croisement qu'il faut demander Tamélioration de la race bovine de la Tunisie. J'ai vu, il est vrai, à Sidi-Tabet, de très jolies bêtes obtenues par le croisement de la race charolaise avec la race tunisienne. Mais ces produits exigent des soins très grands, qu'il serait difficile aux indigènes de leur donner. Il est même permis de se demander si à la deuxième ou troisième génération les métis ne perdraient pas, sous l'influence du climat, une partie des qualités qu'ils put à la première.
Tel est, à mon avis, le principe sur lequel devrait être organisé le haras de Sidi-Tabet pour rendre à la Tunisie des services réels et pour rapporter à ses propriétaires des bénéfices de nature à encourager leur entreprise. Cela n'empêcherait pas de faire des expériences de croisements entre les races africaines et celles de l'Europe. J'ignore si la Société franco-africaine, qui souffre des charges imposées à son haras, a le moyen de faire modifier le cahier des charges de sa concession par le gouvernement beylical; mais je suis convaincu qu'il serait aisé d'éclairer ce dernier sur les inconvénients de ses exigences. Mis en présence de la réalité, ayant eu la démonstration qu'on lui a fait faire autrefois fausse route, et que le haras de Sidi-Tabet, tel qu'il a été conçu, est à la fois à peu près inutile et ruineux, il admettrait sans doute un remaniement du cahier des charges.
Parmi les clauses de ce dernier, il en est une particulièrement défavorable à l'entreprise de Sadi-Tabet et contraire aux intérêts de la Régence, c'est celle qui interdit aux propriétaires du haras de faire des mulets. En effet, le mulet et la mule sont rares en Tunisie; ils y sont très estimés et atteignent des prix élevés; un attelage de mules vaut au moins deux mille francs, tandis que le même attelage en chevaux du pays ne dépasse guère le quart de ce prix. Or, on fait peu de mules dans la Régence. Presque toutes celles qu'on y trouve viennent de la Sicile. Est-ce pour protéger le commerce italien qu'une influence hostile à la France a fait
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inscrire dans le cahier des charges de Sidi-Tabet l'interdiction de faire des mulets? Je l'ignore, mais tout permet de le supposer. Quoi qu'il en soit, la situation prépondérante que la France occupe aujourd'hui en Tunisie nous impose le devoir de faire tomber toutes les barrières qui ont été autrefois dressées contre notre œuvre de colonisation.
Pour en terminer avec ce sujet, je dois dire quelques mots d'un essai que la remonte commence à faire en Tunisie dans le bu^ d'élever des chevaux indigènes et de les rendre propres à la cavalerie. Elle a établi sur quelques points de petits haras, dans lesquels trois ou quatre étalons sont mis gratuitement à la disposition des indigènes. Ces établissements ont été créés sans frais; l'habitation est très simple et le service est fait par des soldats de la cavalerie. Quant au succès, il est complet. Les Arabes des localités voisines font presque tous saillir leurs juments par les étalons mis à leur disposition. Il existe déjà dix de ces postes ; on pourrait et l'on devrait en établir un très grand nombre ; l'ofBcier de remonte qui m'a donné ces détails se montrait très désireux de donner plus d'extension à l'entreprise ; les chevaux ne manqueraient pas dans nos régiments, mais les autorités militaires supérieures se refusent à donner des hommes.
Il serait facile, à mon avis, de concilier les intérêts du service militaire avec ceux de l'agriculture, en dispersant sur divers points de notre protectorat des détachements de cavalerie convenablement choisis, dont les étalons seraient mis à la disposition des indigènes. Ces détachements serviraient à maintenir la sécurité en même temps qu'ils aideraient à l'amélioration de la race chevaline.
La plupart des propriétés européennes dont il me reste à parler appartiennent, comme les précédentes, à des Français et sont consacrées particulièrement à la culture de la vigne. Nous les passerons rapidement en revue, en les classant d'après les localités dans lesquelles on les trouve.
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A la Manouba, près de Tunis, existent cinq propriétés sur lesquelles on fait des céréales et où Ton cultive l'olivier; elles contiennent ensemble environ soixante-trois hectares de vignes âgées d'un à trois ans.
Dans une autre localité voisine de Tunis, à la Soukra, neuf propriétaires, dont six Français, ont planté ensemble un nombre à peu près égal d'hectares de vignes.
A la Marsa, sur les bords du golfe de Tunis, près des ruines de Carthage, le cardinal Lavigerie a cinquante hectares de vignes, dont une partie ont atteint leur troisième année et promettent de donner de belles récoltes. Dans le voisinage, le Bey et quelques Tunisiens en ont une cinquantaine d'hectares, également en très bon état.
A Sidi-Fatalah, se trouve un beau vignoble français de trentesix hectares.
Dans la vallée de Mornag, que la petite chaîne du Djebel- Ressas sépare du golfe de Tunis, se trouvent dix propriétés, avec près de cinq cent trente hectares de très belles vignes de deux ans et d'un an. La plaine de Mornag est l'un des points de la Tunisie où la colonisation a marché le plus vite et avec le plus d'ardeur Pour en donner ici une idée, je citerai le fait d'un jeune ei intelligent officier, qui, ayant donné sa démission pour se livrei à l'agriculture, a su, dans l'espace d'un an, faire planter ceni vingt hectares de vignes, organiser des pépinières de vignes el d'arbres, bâtir sa maison, les hangars pour les animaux et les instruments, et les logements de ses ouvriers. Tandis qu'on défonçait ses terres, qu'on plantait son vignoble et qu'on bâtissait son habitation, il logeait sous la tente, au milieu de la plaine.
A Hammam-Lif, il existe un vignoble de vingt hectares. Plus loin, à l'entrée de la presqu'île du cap Bon, le bordj Cedria, qui appartient à M. Potin, offre déjà quatre-vingt-dix-sept hectares de vignes plantées en deux ans, et donnant les meilleures espé-
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rances. A M'Raisa, au fond du golfe de Tunis, à six kilomètres de Soliman, deux jeunes Français très actifs et intellig^ts, MM. Mille et Laurans, ont déjà planté cinquante et un hectares en vignes dans des sables où le phylloxéra ne sera jamais à redouter. Deux voisins en ont planté l'année dernière une trentaine, mais avec moins de succès, par suite d'accidents survenus aux boutures et de retard dans les travaux préparatoires.
La propriété^ de M'Raisa, qui compte environ quatre mille hectares, est l'une de celles qui se prêteront le mieux à l'élevage du bétail. Les plaines qui entourent l'embouchure de l'Oued Bezirk sont très humides, et constituent des pacages naturels qu'il serait aisé de transformer en riches prairies. Pendant les plus fortes chaleurs de l'été, les bœufs y trouvent encore une abondante nourriture. Les propriétaires n'ont pas négligé cette source de revenus ; ils achètent à la fin de l'hiver des bœufs qu'ils font pâturer pendant sept ou huit mois et qu'ils revendent ensuite avec de beaux bénéfices. Si l'exportation de ces animaux était possible, si elle n'était pas entravée par des droits excessifs, ils pourraient la pratiquer dans d'excellentes conditions, car ils embarqueraient leurs bœufs sur les bords mêmes du pâturage. Il existait autrefois à M'Raisa un petit port romain dont on voit encore les traces et qu'il serait aisé de rétablir, pour le plus grand profit des habitants de la riche région qui entoure Soliman.
En continuant à descendre vers le Sud, nous trouvons, dans la belle plaine de Zaghouan, encore en partie couverte de lenstiques et inculte malgré sa fécondité, plusieurs belles propriétés appartenant à des Français, notamment celles du colonel de Faucamberge et de M. Morel, avec leurs trente-sept hectares de vignes en très bel état, celle de Finet, qui contient de magnifiques prairies naturelles, quelques vignes appartenant à la Compagnie des eaux, etc. Cette région est à la fois l'une des plus riches et des plus belles de la Tunisie. Elle est égayée par les arbres et les arbustes qui cou-
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vrent la chaîne du Zaghouan, la plaine et les collines qui la bordent, par la pittoresque petite ville de Zaghouan, entourée de jardins où poussent tous les arbres fruitiers de notre pays mêlés à des oliviers, à des grenadiers et à des vignes qu'arrosent les eaux de la montagne, ces eaux dont on parle avec enthousiasme dans toute la Tunisie parce qu'elles sont les plus abondantes et les meilleures qu'on y connaisse. Tour à tour les Carthaginois et les Romains ont bu ces eaux qu'ils amenaient par des aqueducs à Carthage et à Tunis. Les Romains ont bâti, au-dessus des larges Bssures des roches par lesquelles les eaux sortent, un temple encore debout et presque intact, témoin de la vénération dont cette petite ville a toujours été entourée. Le jour où une ligne de cliemin de fer traversera la plaine de Zaghouan, elle ne tardera pas à être la partie de la Tunisie de beaucoup la plus recherchée. Aujourd'hui la difficulté des communications avec Tunis la tient dans un fâcheux isolement et retarde beaucoup sa colonisation.
En poursuivant notre route au delà de cette ville, dans la plaine qui se développe à ses pieds, nous arrivons sur le domaine de l'Enfida dont il a été déjà question. Encore plus au sud, près de Sousse, il existe quelques vignobles peu importants, appartenant à des Italiens ou à des Maltais, contenant ensemble seulement six ou sept hectares assez mal entretenus. C'est à peu près tout ce que possèdent les étrangers en Tunisie comme propriétés rurales.
U est très remarquable que les Italiens, si nombreux dans la Régence, où ils ont exercé longtemps une influence prépondérante, ne possèdent aucune propriété rurale importante. Ils se sont toujours bornés à faire du commerce et n'ont jamais dirigé leurs efforts vers la possession du sol, commettant ainsi la faute la plus grave que puisse commettre une nation désireuse de prendre racine dans un pays neuf et de s'en rendre maîtresse. Or, nul ne contestera que l'Italie et les Italiens aient eu sur la Tunisie des convoitises très ardentes, justifiées, il faut le reconnaître, par
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le voisinage des deux pays et par rancienneté de leurs relations. Faut-il attribuer la faute que je viens de signaler à llgnorance et à la négligence, ou au manque de capitaux ? Je n'oserais pas me prononcer d'une manière absolue, mais je suis convaincu que la troisième raison est celle qui a joué le plus grand rôle dans leur conduite, conduite si préjudiciable à leurs intérêts et à leurs ambitions. Ce qui prouve bien qu'ils n'ignoraient pas l'importance des acquisitions de terres, c'est qu'ils firent des efforts inouïs pour entraver celle dont il a été question au début de ce chapitre. Mais pour faire des opérations agricoles de quelque étendue, il faut des capitaux considérables, qui faisaient défaut aux colons italiens de la Tunisie ; il faut aussi que ces capitaux soient assez hardis pour ne pas reculer devant les risques de pertes. Or, la hardiesse des capitaux ne résulte partout que de leur abondance. En vérité, je suis très porté à croire que si l'Italie s'est laissé devancer en Tunisie par la France, c'est parce que ses colons et son gouvernement n'ont pas su ou n'ont pas pu faire les sacrifices pécuniaires indispensables dans les entreprises de ce genre. On ne doit jamais perdre de vue, quand on traite de questions coloniales, que pour coloniser il faut beaucoup d'argent.
Je reviens aux propriétés françaises. Je dois citer près de Sousse, celles de la Khroussia, non loin du lac Kelbia, dans une localité très riche en eau. On y a planté une cinquantaine d'hectares de vignes dont une partie a bien réussi. L'une de ces propriétés, d'une étendue de quatre à cinq mille hectares, contient avec son vignoble et ses champs de céréales de magnifiques pâturages où l'on fait de très bons fourrages pour l'armée. On y applique pour la culture des céréales un système dont je dois dire quelques mots, parce qu'il produit d'excellents résultats. Les propriétaires louent aux Arabes la majeure partie de leurs terres pour la production des céréales, mais le prix de la location se com-
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pose de deux parties distinctes : une somme d'argent assez faible, et l'obligation pour le locataire de cultiver, au profit exclusif du propriétaire, une certaine quantité de terres. Grâce à ce système, TArabe se trouve fixé sur la propriété, à la fois par ses intérêts et par ses engagements, et le propriétaire n'a presque pas à faire d'avances de fonds, chose très importante pour un domaine de plusieurs milliers d'hectares.
A la porte de Kairouan,surla route de Sousse,la «Société civile tunisienne » possède une belle propriété, avec des prairies donnant de très bons fourrages. Mais la vigne, plantée dans des terrains trop salés, n'a que très imparfaitement réussi. On a essayé dans d'autres sols des plantations qui se trouvent en meilleur état. La répugnance absolue de la vigne pour les terres salées doit être notée en passant. La propriété dont je parle n'est pas la seule où les plantations de vignes ont échoué à cause de la richesse du sol en chlorure de sodium, en sels magnésiens ou en gypse. J'ai constaté ce fait dans plusieurs propriétés dont les vignerons n'avaient pas attaché une importance suffisante à la nature du terrain.
Au sud de Tunis, on trouve encore, près de Sfax, une couple de propriétés . françaises contenant environ cinquante hectares de vignes ; puis, près de Gabès, la concession faite à M. de Lesseps dans la région des chotts, concession dont nous devons dire quelques mots.
L'origine de cette affaire remonte au projet de M. Roudaire relatif à la création d'une mer intérieure s'étendant sur tous les chotts du sud de la Tunisie et de l'Algérie ; un canal de près de deux cents kilomètres devait relier les chotts au golfe de Gabès et permettre leur envahissement par l'eau du golfe. Pour faire ce travail, il fallait des capitaux. Dans le but de se les procurer, le commandant Landas, successeur de M. Roudaire, et M. de Lesseps ont eu l'idée de creuser des puits artésiens sur le trajet du
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futur canal, et de créer des cultures dans les terrains qu'arroserait Teau de ces puits. Les revenus de ces terrains loués aux Arabes ou exploités directement par la Société permettraient de faire les travaux de canalisation pour la création de la mer intérieure.
Déjà un puits a été creusé près de Gabès et lés travaux concernant le second sont commencés. Par un décret en date du 13 sfar 1303 (22 novembre 1885), le Bey concède à M. deLessepsle droit de forer des puits artésiens dans toutes les régions ci-dessus désignées et s'engage à lui vendre autour de chaque puits artésien une surface de terre de cent hectares par chaque mètre cube de débit à la minute, à un prix calculé d'après la valeur du terrain avant le forage du puits. M. de Lesseps est aussi autorisé à construire un port à Gabès.
L'avenir seul pourra dire ce que vaut cette entreprise.
En remontant de Tunis vers le Nord, on trouve un certain nombre de belles propriétés appartenant à des Français. J'ai déjà dit un mot de celle d'Utique, où se trouvent à la fois des pâturages naturels qu'on pourrait facilement transformer en belles et riches prairies, des terres à céréales rendues fécondes par les débordements fréquents de la Medjerdah, et des coteaux où l'on a déjà planté sur l'emplacement même de la vieille cité romaine plus de cent hectares de vigne. AHaouida, près d'Utique, le même propriétaire en a fait planter deux cents hectares; deux autres personnes en ont, l'une vingt-cinq et l'autre dix hectares, dans les conditions les plus favorables.
Plus haut, en remontant la Medjerdah, on trouve les six mille hectares de la propriété de Sidi-Tabet avec ses magnifiques champs de céréales loués aux indigènes, qui y ont fixé leurs gourbis; ses trente-six hectares de belles vignes, déjà vieilles de deux et trois ans, et ses défrichements considérables pour les plantations qui auront lieu l'hiver prochain, ses étables et ses haras et enfin ses cultures de luzerne dont je n'ai pas encore parlé. Cette année»
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trente hectares ont été semés en luzerne qui devient magnifique grâce aux arrosages faits à l'aide des eaux de la Medjerdah. Une pompe à vapeur élève Teau de la rivière, qui est à cinq ou six mètres en contre-bas de la plaine, et des canaux la (dirigent dans les carrés de luzerne. Chaque carré est inondé une fois par huitaine et donne sept coupes par an, depuis avril jusqu'à octobre, c'està-dire une coupe par mois pendant toute la belle saison.
Toujours en remontant la Medjerdah, nous trouvons à Djedeïda quinze hectares de vignes plantées par M. R. Valensi au voisinage de sa magnifique minoterie; et, à Tebourba, le magnifique domaine de la t Société immobilière civile » , dirigé par le commandant Gérodias. Tout un village a été bâti pour loger les ouvriers européens et indigènes et les animaux de la ferme ; autour du village s'étalent deux cent quatre hectares de vignes de deux ans et d'un an en très bel état. Au moment où nous y avons été gracieusement reçu, on commençait la construction d'un cellier. Plus haut encore sur la Medjerdah, à deux pas de la station de l'Oued-Zargua, nous avons visité le superbe vignoble de M* Géry, composé de soixante-quinze hectares de vignes âgées d'un, deux et trois ans, ces dernières couvertes de belles grappes. Nous avons goûté le vin blanc et le vin rouge de l'année dernière, les premiers vins, avec ceux du cardinal Lavigerie, qui aient été faits en Tunisie par des Européens. Ces vins ont déjà trouvé leur place dans le commerce tunisien, en attendant qu'ils pénètrent dans celui de la France, où ils ne tarderont pas à être bien accueillis. Dans la même localité, la compagnie du chemin de fer de Bône-Guelma a planté une dizaine d'hectares de vignes qui sont, comme les précédentes, en très bel état. Du reste, les terres de l'Oued-Zargua peuvent être classées parmi celles de la Tunisie se prêtant le mieux à la culture de la vigne. Leur situation sur la ligne de Bône-Guelma augmente encore leur valeur, en mettant à la disposition des propriétaires les moyens de
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transport qui manquent encore à tous les autres vignobles dont nous avons parlé.
En résumé, je ne croîs pas être au-dessus de la vérité en évaluant à trois cent mille hectares environ la surface des terres qui sont en ce moment détenues par des propriétaires français. La majeure partie de cette étendue considérable de domaines est encore inculte ou abandonnée à la culture indigène des céréales. Une autre partie assez importante, mais qu'il m'est impossible d'évaluer, est formée de prairies naturelles qu'il serait aisé de modifier et d'améliorer. Enfin, deux mille hectares environ (une statistique officielle dit deux mille cent quarante) sont déjà plantés en vignes, qui donnent les plus belles espérances.
Ajoutons que de grandes dépenses ont déjà été faites dans ces domaines. Généralement, les terres ont été achetées à bas prix (de dix à soixante francs l'hectare), mais les surfaces acquises étant presque toujours très considérables, des sommes importantes ont été versées aux indigènes. En second lieu, la construction des habitations pour les maîtres et les ouvriers, le creusement des puits, l'achat du matériel agricole et des bêtes de travail, ont englobé des sommes encore plus fortes ; enfin, le défrichement, le défonçage du sol et la plantation des vignes, sans être très coûteux, ont cependant absorbé beaucoup d'argent à cause du nombre énorme d'hectares qui ont été plantés d'un seul coup. Il me suffira de dire que la plupart des propriétés datent seulement de deux ou trois ans, et beaucoup même d'une seule année, pour donner une idée, à la fois, des dépenses qui ont été faites et de l'activité qui a présidé à la colonisation de la Tunisie par la France.
Presque tous les efforts des propriétaires français ont été dirigés sur la culture de la vigne. Ainsi que je l'ai dit plus haut, sur les deux mille hectares de vignobles européens qui existent actuellement en Tunisie, plus de sept cents n'ont pas encore
dépassé deux ans, et les vignes n'ayant qu'une seule année figurent pour au moins treize cents hectares. J'ajoute que sur presque toutes les propriétés que j'ai visitées, j'ai vu défoncer des terres pour des plantations très importantes qui seront faites au printemps prochain.
La dépense occasionnée par la plantation de la vigne est généralement évaluée par les agriculteurs français à trois cent cinquante ou quatre cents francs au maximum par hectare, en y comprenant le débroussaillement, le défonçage du sol et la plantation proprement dite. En prenant une moyenne de trois cent soixante-quinze francs par hectare, on peut évaluer à sept cent cinquante mille francs environ la somme dépensée en Tunisie depuis trois ans par des Français pour la seule plantation de la vigne. Mais ce chiffre est bien au-dessous de celui qui représente le capital nécessaire à la création des vignobles. J'ai entendu évaluer généralement à quatre mille francs par hectare, en y comprenant les bâtiments, les animaux de travail, le matériel agricole et les vaisseaux vinaires, les frais généraux d'installation. C'est donc environ huit millions de francs dépensés ou sur le point de l'être que représentent les deux mille hectares de terres tunisiennes plantées en vignes. D'après tous les chiffres qui m'ont été donnés sur place, cette somme serait plutôt inférieure que supérieure à la réalité. Il faut, en effet, compter avec les fautes commises, les plantations manquées (rares il est vrai), les dépenses inutiles ou superflues qu'il serait aisé de mettre en lumière sur un grand nombre des propriétés dont il a été question plus haut.
Or, les propriétaires qui ont fait tous ces frais ne peuvent espérer tirer un revenu appréciable de leurs vignobles qu'à la troisième année. A ce moment, on peut admettre, d'après Texpérience, que les vignes donnent à l'hectare une vingtaine d'hectolitres de vin susceptible d'être vendu à raison de trente DE Lanessan. — Tunisie. 8
francs l'hecloUlre, soil un revenu de six cents francs à Thectare. A quatre ans, on peut être à peu près certain que l'hectare produira au moins trente hectolitres de vin, valant environ trentecinq francs l'hectolitre, soit un revenu d'environ mille cinquante francs par heclare. A la cinquième année on n'aura pas moins de quarante-cinq hectolitres à l'hectare et le vin vaudra au moins quarante francs l'hectolitre, s'il est bien fait, soit un revenu d'environ dix huit cents francs à l'hectare. On voit que, dès la troisième année, le revenu couvre largement les dépenses annuelles de culture, et que, à partir de la quatrième année, le propriétaire commence à rentrer dans ses débours. En huit ans, toutes les dépenses faites pour la création du vignoble, y compris l'achat du terrain et les constructions, peuvent être entièrement payés si le propriétaire a pu vivre pendant ce temps à l'aide des autres revenus de son domaine.
Pour cela, il ne faut pas qu'il mette, comme on dit vulgaire» ment, tous ses œufs dans le même panier. Rien n'est plus facile avec les étendues considérables de la plupart des propriétés fmnçaises de la Tunisie ; mais, pour en tirer parti, il faut que le colon français se dégage des préjugés que nous avons constatés chez un certain nombre d'entre eux, et que nous avons déjà signalés plus haut ; il faut qu'il n'hésite pas à s'adresser aux indigènes et à former avec eux l'une de ces associations de culture que nous avons indiquées comme étant dans les habitudes des Tunisiens, associations qui peuvent procurer au propriétaire des revenus importants sans qu'il ait à faire des avances de fonds sérieuses. L'état des paysans arabes, des khammès, et celui des tribus nomades est tellement misérable que le moindre avantage suffit pour les attirer, les décider au travail et les fixer au sol.
Avec la culture des céréales faite par les indigènes dans des conditions à déterminer, les propriétaires trouveraient dans les terres encore incultes et mal tenues de leurs vastes domaines des
revenus leur permettant non seulement de vivre, mais encore d'augmenter les plantations de vignes. Les hommes les plus compétents de la Tunisie sont d'accord pour admettre qu'on peut, à l'aide d'une culture scientifique, retirer du sol de la majeure partie de cette contrée des récoltes infiniment supérieures à celles qu'obtiennent les Arabes. Tandis qu'entre les mains de ces derniers, le blé et l'orge ne donnent guère plus de six à huit hectolitres par hectare, ils pourraient rendre, avec une culture perfectionnée, jusqu'à vingt-cinq et trente hectolitres. Pour rester en dehors du domaine des illusions, je supposerai seulement un rendement de quinze hectolitres à l'hectare. Dans ces conditions, à douze francs l'hectolitre, l'hectare de blé rapporterait encore cent quatre-vingts francs au lieu de soixante-douze francs que les indigènes en retirent actuellement. La différence serait assez grande pour couvrir les frais occasionnés par l'amélioration de l'outillage et l'élévation du prix de la main-d'œuvre et pour laisser encore au propriétaire un bénéfice qui, multiplié par les milliers d'hectares des domaines actuels, ne manquerait pas d'être très important.
Un raisonnement analogue à celui que nous venons de faire pourrait être appliqué à l'élevage du bétail. Cette industrie rap* porte déjà aux indigènes d'assez gros bénéfices, malgré l'incurie qu'ils y apportent. Que serait-ce si ils appliquaient les procédés de l'élevage européen ?
En présence de ces considérations, qui n'ont rien de chimé* rique, on est étonné de voir un grand nombre de colons français laisser en friche le majeure partie de leurs terres. Il est vrai que quelques-uns de nos compatriotes ont mieux compris leurs intérêts, et que, bien loin de Repousser les indigènes, ils les attirent et les associent à l'exploitation de leurs propriétés. Mais ceux-là mêmes auxquels je fais allusion n'ont, jusqu'à ce jour, utilisé les indigènes que pour l'ensemencement des terres à céréales.
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L'olivier est, après Ja vigne, le produit qui est capable de donner le plus de bénéfices. Une grande partie des terres encore incultes de la Tunisie se prêteraient fort bien à cette culture ; néanmoins je n'ai pas entendu dire qu'au(;un Français ait eu encore l'idée de l'entreprendre. On a sans doute été arrêté par la crainte très légitime d'immobiliser dans la plantation des arbres des sommes ne produisant un revenu qu'au bout d'un grand nombre d'années. En appliquant un procédé analogue à celui dont j'ai parlé à propos des plantations faites aux environs de Sfax par les indigènes, nos nationaux éviteraient cet inconvénient ; ils s'assureraient pour l'avenir une source importante de richesse et se mettraient à l'abri de bien des mécomptes.
On doit, en effet, prévoir le cas où la vigne viendrait à être atteinte par le phylloxéra. Si les colons concentraient tous leurs efforts et engageaient toutes leurs ressources dans les vignobles, ils pourraient se trouver un jour ruinés par le redoutable parasite qui menace déjà l'Algérie. Nous ne saurions donc trop insister sur les dangers auxquels ils s'exposeraient s'ils ne savaient pas diviser convenablement leurs capitaux.
Il n'existe encore en Tunisie que de très vastes propriétés européennes. C'est par milliers d'hectares que se mesurent les domaines achetés par nos compatriotes. Bien des personnes se demandent si ce mode de colonisation est le meilleur, et si la constitution de la petite propriété ne serait pas plus avantageuse. Sans vouloir m'arrêter longuement à la discussion de cette question, je crois devoir en dire quelques mots. Je ferai d'abord remarquer qu'il s'est produit dans la Régence ce qui se produit habituellement dans tous les pays nouveaux où la terre est à vil prix. L'idée de spéculation vient à l'esprit de tous ceux qui y achètent des terres. Comptant sur l'augmentation de valeur qui résulte toujours et partout de la mise en culture du sol, ils achètent des domaines aussi grands que possible avec l'espoir d'en revendre
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un jour, sinon la totalité, au moins une partie. On ne saurait mettre un frein à ces entreprises quand ceux qui les pratiquent le font à leurs risques et périls et en exposant leurs capitaux. On peut encore moins les critiquer lorsque les spéculateurs mettent la terre en culture aussitôt après l'avoir achetée, ainsi que cela se fait en Tunisie. Je crois même que, dans de telles conditions, la spéculation est chose utile. Si celui qui s'y livre réussit, tout va pour le mieux : il fait sa fortune particulière, il enrichit le pays en cultivant le sol, et, s'il vend ses terres, il crée, autour de son propre établissement, un centre de colonisation qui seul peut rendre possible la constitution de la petite propriété. Celle-ci, en effet, ne saurait exister dans un pays encore inculte, inhabité et dépourvu de voies de communication.
Ce qui caractérise essentiellement le petit propriétaire, c'est qu'ayant engagé dans l'agriculture la totalité ou, du moins, la plus grande partie de sa fortune, il faut que, dès le premier jour, la terre produise suffisamment pour le faire vivre lui et sa famille. Or, pour réaliser cette condition, il faut, en premier lieu, pouvoir faire des cultures très diverses et particulièrement des plantes vivrières ; il faut, en second lieu, que tous les produits du sol puissent être aisément vendus et même vendus à un prix élevé.
Ces conditions sont-elles actuellement réalisables en Tunisie ? Je ne le crois pas. D'une part, la rareté de l'eau rend très difficile et très onéreuse la culture des plantes vivrières ; en second lieu, l'absence presque absolue de voies de communication et la rareté des grandes agglomérations rendent difficile la vente des produits du sol. Il faut donc que le propriétaire soit en mesure, à la fois, de foire des avances de fonds pour la mise en œuvre de son domaine, et d'acheter les objets nécessaires à son alimentation, objets qu'il est incapable de produire lui-même. Dans de telles conditions, ceux-là seuls qui disposent de grosses sommes d'ar-
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gent peuvent entrer en scène. A ceux-là revient le soin de créer les centres de colonisation, les agglomérations humaines qui manquent, de défricher le sol, de le féconder par leurs capitaux jusqu'au jour où, l'ayant mis en pleine production, ils peuvent le vendre à des propriétaires moins riches qui n'auraient pu faire les travaux préparatoires et longtemps improductifs de la colonisation. Il est vrai que ceux-ci achèteront la terre aux premiers possesseurs à un prix relativement élevé, mais ils l'achèteront en pleine production, et au moment où le placement rapide des produits aura été assuré par le peuplement des domaines.
Notre protectorat n'en est encore qu'à la première phase de la colonisation, à celle où la terre, en partie inculte et non peuplée, exige d'énormes capitaux, se prête admirablement à la grande propriété et provoque les convoitises de la spéculation. Pendant cette période, il n'y a pas lieu de discuter si la petite propriété serait plus ou moins avantageuse à la colonie que la grande, il faut se borner à constater l'impossibilité de se constituer dans laquelle elle se trouve et à souhaiter que les propriétaires actuels et les spéculateurs agissent avec assez d'intelligence pour ne pas compromettre à la fois leurs capitaux et l'avenir du pays.
En résumé, quels que soient les motifs qui ont poussé les Français à acheter des terres en Tunisie, je crois pouvoir affirmer, sans crainte de me tromper, que jamais, dans aucune colonie, le mouvement de la colonisation n'a été aussi rapide et aussi intense qu'il l'est dans ce pays depuis notre établissement. Nous devons nous borner à souhaiter que les pouvoirs publics prennent les mesures indispensables pour qu'il ne se produise aucun arrêt dans la marche de ce progrès civilisateur.
L'industrie européenne a pris moins d'importance que l'agriculture. Cependant il a déjà été beaucoup fait. A Tunis ou dans ses environs, des minoteries perfectionnées ont été créées pour la fabrication des semoules destinées soit à faire du pain, soit à
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faire du couscouss. Nous citerons, parmi ces établissements, celui de M. Raymond Valensi à Djedéida ; il est installé sur les bords de la Medjerdah à laquelle il emprunte sa force motrice et présente les meilleurs aménagements pour une production rapide, régulière et économique.
Au pied du Sidi-Bou-Saïd, sur le bord du golfe de Tunis, il a été créé récemment une briqueterie mécanique, installée pour produire non seulement des briques et des tuiles, mais encore tous les objets en terre dont les Européens et les indigènes font usage. Malheureusement, la terre de cette localité ne parait pas être de très bonne qualité ; elle contient de petits rognons de calcaire qui rendent la brique cassante et par suite peu propre à certains usages.
Llndustrie qui parait faire le plus de progrès est celle de Thuilerie. Près de Tunis, à Feutrée de la vallée de Momag, il a été créé, il y a deux ans à peine, une huilerie à vapeur qui travaille à la fois pour les indigènes et pour elle-même. L'huile faite à Faide des fruits achetés par les propriétaires de l'usine est entourée de tous les soins qu'on lui prodigue en Europe et se vend en partie sur le marché de Marseille ; une autre partie est expédiée dans les. pays d'Orient. Quant à celle fabriquée au compte des indigènes, on se soumet à leurs habitudes, c'est-àdire qu'on laisse macérer les olives dans des chambres obscures avec du sel, avant de les soumettre au moulin et à la presse.
A Sousse, un Alsacien aussi intelligent qu'actif, M. Deiss, a créé récemment une magnifique usine à vapeur pour le traitement des grignons d'olive par le sulfure de carbone. Il est outillé de manière à fabriquer jusqu'à cent vingt mille kilogranunes d*huile par jour. Le combustible est fourni par les résidus ligneux que laissent les grignons après avoir été traités par ce procédé. La dépense est ainsi diminuée dans la plus large mesure possible. A côté de cette usine, le même industriel en organisait, au moment
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de mon passage, une deuxième, pour la fabrication de l*huile comestible directement à l'aide des olives.
Une autre usine de ce genre commençait à s'élever auprès de la sienne pour la fabrication des huiles comestibles, sous la direction d'un conseiller général des Bouches - du - Rhône , M. Laniel.
Ces établissements n'ont pas été sans soulever dans la colonie quelques observations dont il me paraît utile de parler. Il existe dans les villes du Sahel quelques commerçants européens ayant pour spécialité d'acheter aux indigènes les grignons d'olives qu'ils expédient en Italie et en France, où ils subissent le traitement par le sulfure de carbone. Ces négociants n'ont pas vu sans inquiétude s'élever dans la Régence même des maisons qui achètent sur place et directement les grignons. D'un autre côté, les industriels français, qui traitaient autrefois les grignons recueillis dans le pays, sont menacés de manquer de matière première. Cette modification des conditions économiques anciennes a été l'occasion de discussions assez vives relativement à la question de savoir si la métropole devait encourager ou, au contraire, empêcher lé développement des industries dans ses établissements coloniaux.
Les adversaires de ce développement invoquent à l'appui de leur thèse la concurrence que les industries coloniales ne peuvent manquer de faire aux industries similaires de la métropole ; ils représentent les intérêts de la France comme battus en brèche par les colonies qu'elle protège de ses soldats et fait vivre de ses subsides, et ils voudraient que toute industrie ayant sa similaire sur le territoire français fût interdite en Tunisie.
Si l'on admettait une semblable théorie, ce n'est pas seulement le progrès industriel des colonies qu'il faudrait arrêter, mais encore leur progrès agricole. Il faudrait, par exemple, interdire la culture de la vigne dans notre protectorat sous le prétexte que la France pro-
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duit du vin auquel celui récolté par nos établissements africains fera concurrence; il faudrait interdire la culture du blé, de l'avoine, du maïs, que notre propre pays produit; il faudrait fermer nos frontières aux peaux, aux cuirs, aux laines de la Régence, parce que ces produits risquent de faire baisser le prix de ceux que nos agriculteurs apportent sur les marchés français ! En un mot, il faudrait traiter nos colonies comme des pays étrangers, et nous protéger contre elles, ou bien les réduire volontairement à la misère qui ne manquerait pas de résulter de l'arrêt de leur production.
Il suffit de mettre en relief les conséquences de ce système pour en montrer les vices et faire prononcer sa condamnation. Il est né d'une conception fausse des relations qui doivent exister entre une colonie et sa métropole.
L'organisation politique et administrative d'une colonie peut et souvent doit différer essentiellement de celle de la métropole, à cause de la différence des mœurs de l'une et de l'autre ; mais, envisagée au point de vue économique, la colonie ne doit être considérée que comme un simple prolongement de la mère-patrie, et si quelque lutte économique doit être engagée entre les nations, le rôle des colonies est d'y aider la métropole, soit en lui fournissant les matières premières qui lui manquent, soit en ajoutant ses productions industrielles à celles que la mère patrie exporte dans les autres pays. Dans les mouvements d'échanges qui se produisent entre une métropole et ses colonies unies économiquement, il ne peut résulter que l'avantage commun, chacune arrivant à produire de préférence les objets que son climat, sa population, etc., lui permettent de produire dans les meilleures conditions et à plus bas prix. Si les actes du gouvernement chargé de présider à la destinée des colonies sont dirigés par ce principe, il s'efforcera de provoquer, surtout chez elles, le développement des industries qui n'existent pas dans la mère-patrie, de manière à ce
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Dunerce des deux pays soit aussi intense que possible. ys qui envisagerait les territoires qu'il possède au delà omme des rivaux ou même comme des fermes, et non » fractions importantes de lui-même, devrait se hâter aire, car en arrêtant sur ces territoires tout progrès, il nerait à la misère et s'exposerait lui-même à la ruine.
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La régence de Tunis est en majeure partie constituée par les terrains de la période crétacée et de la période tertiaire et de rares îlots de terrain jurassique. On observe aussi quelques pointements de porphyre trachytique, qui vraisemblablement ont donné naissance aux émanations ferrugineuses et zincofères de la région de Tabarka.
La Tunisie ne paraît pas devoir être très riche en mines. 11 n'existe à ce jour que quatre mines concédées, les gîtes de fer des Nefzas et des Meckhnas, qui ont été attribués à la compagnie des Mines de Mokhta-el-Hadid et au comité des mines de Tabarka.
Ces gîtes, qui paraissent devoir donner lieu à une exploitation importante, occupent en général la partie haute des collines et reposent sur les marnes imperméables du terrain suessonnien. Ces marnes ont été métamorphisées en plusieurs points, et, suivant leur position, elles sont profondément ravinées par les pluies torrentielles assez fréquentes dans cette région. D'autre part, leur surface de contact avec le dépôt ferrifère constitue une véritable ceinture de sources dont llmportance varie avec la hauteur et rinclinaison du dépôt ferrugineux qui les recouvre. Le grès quartzeux qui occupe le même horizon géologique que le mi~
nerai est surmonté de couches sableuses à ostrœa qui le classent à la fin de la période miocène.
Quant aux éruptions trachytiques qui recoupent nettement ces grès, elles sont, par conséquent, post-miocènes, mais elles sont antérieures ou tout au plus contemporaines des couches ferrugineuses.
Le dépôt ferrugineux des Nefzas est composé de plusieurs natures de minerai, ayant cependant la même origine geysérienne ; c'est tantôt de l'hématite rouge, tantôt de l'hématite brune plus ou moins manganésifère, tantôt enfin, mais plus exceptionnellement, du fer oligiste micacé.
Les hématites ont une teneur en fer de cinquante-deux à cinquante-huit pour cent et une teneur en manganèse qui varie de deux à dix pour cent. La teneur totale ne dépasse guère cinquantecinq pour cent. Ces minerais sont en général dépourvus de soufre et de phosphore, ou, dans tous les cas, les traces qui y ont été signalées par les analyses ne sont pas de nature à en déprécier la valeur industrielle.
Les compagnies concessionnaires se proposent de construire chacune un port et un chemin de fer pour exploiter leurs gisements^mais il est à craindre que le bas prix actuel des minerais de fer ne permette pas la mise à exécution d'un pareil programme.
La direction des travaux publics de la Régence avait engagé les deux compagnies concessionnaires à s'entendre pour ne faire qu'un port et qu'un chemin de fer, et c'est vraisemblablement le moyen qui paraît le plus rationnel pour diminuer les frais généraux de l'une et de l'autre exploitation et permettre la mise en valeur rapide de ces gîtes. Mais jusqu'à ce jour les deux compagnies n'ont fait dans ce sens aucune proposition au gouvernement beylical.
La région dans laquelle sont situées ces mines est éminemment
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fertile. La terre y est d'excellente qualité, l'eau très abondante, le climat très sain, et, comme la population y est très peu dense, il semble qu'elle présente toutes les conditions désirables pour l'établissement de centres de colonisation prospères.
Malheureusement, l'accès de ce merveilleux pays n'est pas facile : complètement inaccessible l'hiver à cause du mauvais état des chemins, on ne peut y pénétrer l'été qu'à mulet ou à cheval. Aussi, nous pensons que rien ne conviendrait mieux que l'ouverture immédiate d'une bonne route, qui partirait de Béja, pour aboutir d'une part à Tabarka et d'autre part à Maleur. Mais il faudrait exécuter ces travaux rapidement, en se bornant à améliorer les parties difficiles pour permettre en tout temps le passage des arabas (petites charrettes usitées en Tunisie) : une chaussée de quatre mètres et quelques ouvrages d'art sur les principaux cours d'eau n'occasionneraient pas une dépense sensible et seraient suffisants pour amener des visiteurs dans ce splendide pays, que la colonisation individuelle ne tarderait pas à ti*ansformer en une Mitidja plus belle que celle des environs d'Alger.
Les autres mines concédées sont des mines de plomb et de calamine.
La plus ancienne est celle de Djebba, située à vingt kilomètres de Souk-el-Kremis dans la vallée de la Medjerdah.
Cette concession fut accordée à la compagnie de Bône-Guelma en même temps que la ligne de Ghardimaou à Tunis. Le gîte dont elle est l'objet est constitué par des couches de marnes qui sont imprégnées par zones, à une teneur de vingt à trente pour cent, de minerai de plomb sulfuré et carbonate. Une source qui débite de huit à dix mètres cubes d'eau à la minute, et qui se trouve à proximité du gîte, permettrait d'y établir une très belle préparation mécanique. Cette mine semble appelée à donner lieu à une exploitation importante, le jour où le relèvement du prix des minerais de plomb permettra sa mise en valeur.
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Une autre mine de plomb, également très importante et la plus anciennement exploitée des temps modernes, est celle du Djebel-Ressas, près Tunis, qui est concédée depuis longtemps à une compagnie italienne.
Elle est constituée par une immense brèche de trente mètres de largeur au sommet, sur quatre-vingts ou cent mètres de longueur reconnue et cent mètres de hauteur, La partie minéralisée, composée de galène et de calamine, a environ quinze mètres de largeur comptée du mur au toit du gîte : la partie plombeuse est généralement tout près du mur.
La compagnie italienne concessionnaire a installé à proximité du gtte des usines considérables qui paraissent hors de proportion avec rimportance de Texploitation actuelle du gîte, d'autant qu'elle se borne, pour le moment, à traiter les anciennes scories de plomb de la plaine de Momag.
Les gîtes avoisinant celui-là et qui ont donné lieu à des permis de recherches sont aussi contenus dans les mêmes terrains (oxfordien ou oolithe supérieur), mais ils sont notablement moins importants.
Au Djebel-Bouguemîne on a reconnu, en même temps que de la galène médiocrement argentifère, quelques affleurements de minerais pauvres de zinc.
Les travaux de recherches dont ce gîte a été Tobjet sont aujourd'hui interrompus ; ils méritent d'être repris, étant donnée surtout la proximité de ce gîte au port d'embarquement d*Hammam-Lif.
Au Djebel-el-Kohol, près de Zaghouan,on a signalé depuis longtemps un gîte de galène argentifère qui n'a pas encore donné lieu à des travaux de recherches suffisants.
Enfin près du Kanguet-kef-Tout, entre Béjà et Tabarka, dans les calcaires du crétacé supérieur, il exista un autre gîte indiqué sur les cartes de l'état-major comme mine de plomb argentifère*
Cette mine, qui a donné récemment lieu à de sérieux travaux de recherches, est sur le point d*ètre concédée : elle comprend des amas calaminaires et un grand filon de galène (non argentifère) et de calamine, ayant en direction neuf cents mètres de longueur et une largeur moyenne de deux mètres cinquante. Ce filon^ autrefois exploité pour plomb sur une profondeur de quinze à vingt mètres renferme des minerais carbonates et silicates de zinc dont les anciens ne paraissent pas avoir reconnu la valeur. 11 y a lieu d'espérer que Tensemble de ce gîte sera l'objet d'une exploitation importante et rémunératrice, et contribuera dans une certaine mesure au développement de cette région, déjà si intéressante.
En dehors des mines métalliques, il nous reste à parler des gisements de phosphate de chaux qui ont été signalés par M. P. Thomas, chargé, en 1885, par le ministère de l'instruction publique» d'une mission paléontologique en Tunisie, et des carrières de marbre de Chemtou.
Les gisements de phosphate de chaux se trouvent au contact du terrain crétacé et des lambeaux de la formation éocène sur les deux versants de la chaîne qui, entre Gafsa et la frontière algérienne, sépare la région des Hauts Plateaux de la région des chotts.
Dans cette région, le terrain tertiaire inférieur revêt un faciès analogue à celui déjà signalé par Coquand et Tissot dans les Hauts Plateaux de la province de Constantine. Mais les calcaires nummulithiques, si développés dans ceux-ci, ainsi que dans le plateau central de la Régence, manquent complètement dans le Sud. Ils sont remplacés par des toarnes gypsifères et salifères et des calcaires lumachelles à « ostrœa multicostata » .
Dans ces dernières se trouvent d'innombrables coprolithes d'animaux marins ainsi que de volumineilx nodules phosphatés.
Les phosphorites se présentent dans cette couche marneuse^
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soit SOUS foraie de coprolithes cylindriques de toutes dimensions, soit sous celle de gros nodules jaunes de plusieurs kilogrammes, associés à d'autres nodules blancs plus petits (1).
Les coprolithes et les nodules jaunes sont de beaucoup les plus riches en phosphate : ce sont aussi les plus abondants dans la plupart des gisements reconnus.
Reste à savoir si la distance de ces gîtes à la mer n'est pas un obstacle à leur exploitation immédiate.
Les carrières de marbre de Ghemtou sont situées dans la vallée de la Medjerdah, à quelques kilomètres seulement de Ghardimaou. Elles sont exploitées depuis deux ans par une compagnie française qui s'est constituée avec un capital de près d'un million et demi de francs. Des logements ont été construits sur place pour le personnel administratif et ouvrier, et l'on se prépare à pousser avec vigueur l'exploitation. On peut déjà évaluer à sept ou huit cents mètres cubes la quantité des blocs de marbre qui ont été extraits, et qui existent soit sur les chantiers, soit dans les magasins de la compagnie en Tunisie ou en France.
D'après les évaluations d'hommes très compétents, les carrières des collines de Ghemtou contiendraient plus de vingt-cinq millions de mètres cubes de marbre à extraire au-dessus de la surface de la plaine, dans les flancs directement exploitables des collines.
Les marbres de Ghemtou jouissaient déjà, à l'époque carthaginoise, d'une grande réputation. Ils sont généralement plus fins et plus richement colorés que ceux de l'Italie. On y trouve de belles variétés colorées en violet, en rose pâle ou en rose foncé,
(1) Leur analyse chimique a donné ;
Teneur en acide phosphorique (pour 100) Conrolithes 32 00
Représentant en
phosphate tribasique
de chaux (pour lUO) :
Gros nodules jaunes.... 24,00 Nodules noirs et blancs. 1,52
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en rouge ou en jaune. Quant à la variété verte, elle passe pour être la plus belle de cette teinte que l'on connaisse.
Malheureusement, les frais de l'exploitation ont été jusqu'à ce jour trop élevés pour encourager cette industrie. Afin d'atteindre le bon marché des marbres italiens ou français, il faut introduire dans l'extraction, le sciage et le polissage des marbres de Chemtou, les perfectionnements mécaniques usités en Europe. C'est ce que fait en ce moment la Société dont nous avons parlé plus haut. Il est permis d'espérer qu'elle arrivera de la sorte à doter la Tunisie d'une industrie qui lui rendrait de grands services. L'usage du marbre est très répandu paimi les Tunisiens. Toutes les maisons riches ont des parquets, des escaliers, etc., en marbre blanc, qu'on fait venir d'Italie. On estime à six cent mille francs la valeur des marbres italiens importés chaque année dans la Régence. Avec le bon marché, les marbres de Cliemtou ne tarderaient pas à détrôner ceux de l'Italie, auxquels ils sont très supérieurs par la qualité.
DE Lanessan. — Tunisie.
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