‹ La Tunisie (volume 2)Chapitre 5 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La situation commerciale

Avec une agriculture et une industrie encore aussi peu développées que celles dont nous avons parlé plus haut, la Tunisie ne peut avoir qu'un commerce relativement restreint. C'est, en effet, ce qui existe ; c'est surtout ce qui existait avant que la France eût pris ce pays sous son protectorat et y eût provoqué le mouvement de colonisation qui le pousse, depuis trois ou quatre ans, dans la voie du progrès.

Il est impossible de parcourir la Régence sans être frappé de l'accroissement d'activité commerciale qui s'y est produit depuis notre établissement. A Tunis, un quartier tout entier s'est élevé sur un emplacement où n'existaient, il y a quatre ans , que des marais impraticables pendant l'hiver ; chaque jour encore, on bâtit quelque maison nouvelle. A Sousse, à Sfax, à Mahédia, on constate le même fait.

A Tabarka, c'est une petite ville qui a pris naissance depuis le passage de nos troupes ; à Gabès, il s'est élevé un village euro^ péen là où n'existaient autrefois que des sables ; Dar-el-Bey, de TËnfida, qui n'avait pas une seule maison, possède deux villages et un marché hebdomadaire où se rendent des centaines d'indigènes, etc. Partout notre présence a déterminé une augmentation des centres de population et une activité plus gi'ande des échanges^

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Les statistiques confirment ce fait. Je ne crois pas utile de multiplier ici les documents de cet ordre, qu'il est aisé de trouver dans les recueils officiels. Je me bornerai à donner quelques chiffres, dont la comparaison permet de se rendre un compte exact des phénomènes économiques qui nous occupent.

Du 1®' juillet 1875 au 3tf juin 1876, la valeur des importations en Tunisie fut, en chiffres ronds, de douze millions de francs ; du 12 octobre 1884 au 12 octobre 1885, elle a été de vingt-six millions quatre cent mille francs, soit une augmentation de près de quatorze millions et demi en neuf ans.

Du l®"" juillet 1875 au 30 juin 1876, la valeur des exportations de la Tunisie avait été de quinze millions de francs ; du 12 octobre 1884 au 13 octobre 1885, elle s'est élevée à dix-huit millions six cent mille francs, en augmentation de plus de trois millions et demi.

Il est à remarquer que l'année 1880-1881, pendant laquelle nous avons procédé à l'occupation de la Tunisie, est celle qui donne, non seulement le chiffre le plus élevé d'importations, ce qui est fort naturel, mais aussi le chiffre le plus élevé des exportations. Du l^'' juillet 1879 au 30 juin 1880, la valeur des importations avait été de onze millions quatre cent mille francs ; du l®'* juillet 1880 au 30 juin 1881, elle s'élevait à quinze millions six cent mille francs etsamarche ascensionnelle continuait pendant les années suivantes. Quant à la valeur des exportations, elle avait été, en 1879-1880, de dix millions huit cent quarante mille francs; en 1880-1881, elle s'élevait subitement à vingt et un millions six cent mille francs. L'année suivante, elle descendait à dix millions huit cent mille francs, mais, en 1882-1883, elle remontait à dix-sept milUons quatre cent mille francs, et, depuis ce jour, elle ne cessait pas de s'accroître, pour atteindre, en 1884- 85, le chiffre de dix-huit millions six cent mille francs.

L'accroissement brusque des exportations pendant la première

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année de l'occupation a été comme un coup de fouet donné au commerce de ce pays. On doit très probablement l'attribuer à ce que les commerçants et les fournisseurs d'armée arrivés en Tunisie avec nos troupes se sont, en quelque sorte, jetés sur le stock de produits tunisiens qui restait des années précédentes, et qu'ils ont pu avoir à bas prix. L'année suivante, les produits étant devenus plus rares et les prix s'étant, par conséquent, élevés, le chifire des exportations devait forcément s'abaisser. Au bout de deux ans, l'équilibre s'établit entre la production et l'achat ; la première s'accroît en proportion des demandes qui lui ont été faîtes pendant les deux années précédentes et qui continuent à lui être adressées : par conséquent le chiffre des exportations s'élève et il ne cesse plus de s'élever parce que les mêmes causes continuent d'agir.

J'avais donc raison de dire plus haut que l'arrivée de nos troupes et l'établissement de notre protectorat avaient donné un coup de fouet au commerce tunisien, ce qui veut dire qu'ils ont augmenté dans de très fortes proportions le chiffre de la production locale. Ce phénomène n'a rien de spécial à la Tunisie. Il se produit dans tous les pays nouveaux où les puissances européennes débarquent des troupes en grande quantité.

Celles-ci ont une foule de besoins qu'il importe de satisfaire rapidement et sans compter. Aussi achètent-elles aux indigènes tous les objets qu'ils peuvent leur fournir, et à des prix bien supérieurs à leur valeur antérieure. Ces achats sont une excitation puissante à la production, qui ne tarde pas à augmenter. D'un autre côté, les trafiquants apprennent à connaître des produits qui étaient restés jusqu'alors le monopole de quelques personnes. La concurrence qu'ils se font pour les acheter et les expédier dans la mère-patrie en fait augmenter la valeur et donne une nouvelle excitation à la production. Quant aux importations^ elles ne peuvent pas manquer de s'accroître également. La pré-

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sence des troupes et celle des fournisseurs, des femmes, etc., qui les accompagnent toujours, détermine l'importation d'une quantité considérable de produits de la métropole jusqu'alors ignorés ou peu connus des populations ; celles-ci se trouvant enrichies par la vente de leurs propres produits achètent ceux de la métropole, d'abord par simple curiosité, puis parce qu'elles prennent goût à ces objets nouveaux, toujours supérieurs aux objets similaires du pays, ou moins coûteux. Importations et exportations s'accroissent ainsi simultanément et paralèllement pour des raisons fort simples et qui découlent de la nature même de l'esprit humain.

Les statistiques du commerce tunisien confirment l'exactitude de ces considérations. Elles montrent que les importations, accrues très subitement pendant la première année de l'occupation du pays par nos troupes, ne se sont pas ralenties à mesure qu'on a diminué le nombre de celles-ci, mais ont, au contraire, continué à s'accroître dans de très fortes proportions. En 1880' 81, la valeur des importations est de quinze millions six cent mille francs avec un corps de troupes d'environ quarante-huit mille hommes. En 1881-1882, bien que le nombre des soldats soit descendu à quarante mille, le chiffre des importations a continué son mouvement ascensionnel : il est de vingt-deux millions deux cent mille francs; en 1882-83, le nombre des hommes n'est plus que de trente mille, le chiffre des importations s'élève à vingt-six millions quatre cent mille francs. En 1884-85, le nombre des hommes est descendu à seize mille et cependant le chiffre des

importations est le même que l'année précédente.

Est-ce la France qui a profité de l'accroissement d'activité du commerce tunisien, ou bien n'a-t-elle joué dans cette affaire que le rôle de Raton tirant les marrons du feu pour d'autres peuples ? En consultant les statistiques, nous trouvons que la France fournit, à peu près, cinquante pour cent des marchandises impo^

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LA SITUATION COliMERGIALE 135

tées en Tunisie. L'autre moitié provient dé TAngleterre dans la proportion d'environ vingt-cinq pour cent ; de l'Italie pour onze à douze pour cent ; de Malte pour six à sept pour cent; de l'Algérie pour quatre pour cent, etc. (1).

Pendant Tannée 1885, la valeur des importations de France en Tunisie s'est élevé, en chiffres ronds, à quatorze millions de francs. Les principales marchandises françaises ou francisées importées en Tunisie sont : les peaux préparées, les cuirs et les chaussures pour plus de deux millions de francs ; les vivres pour une somme presque égale ; les soies pour un million et demi ; les vêtements pour plus de huit cent mille francs ; les tissus de laine pour environ sept cent mille francs, etc.

Il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de savoir si tous ces produits sont réellement d'origine française, ou s'ils proviennent, en proportion plus ou moins grande, d'autres pays, les statistiques officielles réunissant sous le titre de Commerce spécial les marchandises simplement francisées, c'est-à-dire d'origine étrangère, mais ayant payé en France les droits de douane, et les marchandises fabriquées en France même. Il n'est pas douteux que, parmi les marchandises expédiées de France pour la Tunisie, il s'en trouve une assez grande quantité provenant d'autre pays que le nôtre.

(1) Voici le chiffre des importations en Tunisie du 13 octobre 85 au 12 janvier 86:

France 3.700.000 francs

Angleterre 1.325.000 —

Italie 950.000 —

Malte 526.000 —

Algérie 290.000 —

Autriche 175.000 —

Egypte 140.000 —

Turquie 124.000 —

Tripolitaine 92.000 —

Norvège 83.000 —

Belgique 32.000 —

Prusse... 10.000 —

Suisse 4.000 —

Grèce 3.000 —

Colis postaux italiens 16.000 —

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Dans son Exposé de la situation économique de la régence de Tunis, la chambre de commerce de Tunis, faisant allusion aux chiffres donnés par la statistique officielle tunisienne pour le premier trimestre de 1885-86, fait remarquer que la Suisse figure seulement pour une somme de quatre mille francs et elle ajoute : < Or, un seul marchand de soieries des souks de Tunis a fait venir de Suisse dans ce premier trimestre pour plus de quarante mille francs de marchandises. » Puis elle continue : « L'Angleterre, portée seulement pour treize cent vingt-cinq mille francs pour le premier trimestre de Texercice 1885-86, importe annuellement en Tunisie pour sept millions trois cent vingt-cinq mille fran<îs, ainsi qu*il résulte d'une statistique officielle qui a été mise sous nos yeux, où FAngleterre figure pour cinq millions sept cent mille francs et llle de Malte (articles divers d'origine anglaise) pour seize cent vingt-cinq mille francs. D'un autre côté, l'Allemagne est portée pour le modeste chiffre de dix mille francs ; comment expliquer, dans ce cas, qu'un document officiel, en novembre dernier, appelait l'attention de la chambre de commerce de Tunis sur l'extension que prenaient les relations commerciales de l'Allemagne avec la Tunisie? Cet appel à la chambre a conduit celle-ci à rechercher quel pouvait être le chiffre des importations allemandes ; ce chiffre ne serait guère inférieur à quatre millions. » Et la chambre de commerce termine par cette observation très judicieuse : « Cet ensemble de faits suffit pour montrer le peu d'exactitude des chiffres cités plus haut. »

Je ne puis que m'associer à cette observation. Quel que soit le soin avec lequel les statistiques sont faites , elles ne donnent jamais, à mon avis, qu'une idée très imparfaite des phénomènes économiques. En veut-on un autre exemple, sans sortir du sujet qui nous occupe? En voici un I Nous avons dit plus haut que les statistiques réunissaient sous la même rubrique, celle de < Corn-

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merce spécial » , les produits simplement francisés el ceux qui sont fabriqués en France. Eh bien ! les distinguât-elle, nous ne serions pas beaucoup plus instruits sur leur origine véritable. Tout le monde sait que beaucoup d'industriels ou de commerçants français font fabriquer en Allemagne des produits qu'ils vendent ensuite comme étant d'origine française. De même des industriels allemands et anglais achètent en France des objets auxquels ils donnent une marque de fabrique anglaise ou allemande. Pour que les statistiques fussent exactes, il faudrait, qu'elles suivissent ces produits dans leurs migrations, ce qui est, sinon impossible, du moins très difficile.

Mais si les statistiques, malgré leur apparence de rigueur mathématique, sont incapables de donner une idée très exacte des faits économiques, elles en indiquent du moins les caractères principaux. Cela suffit pour révéler à l'observateur attentif les points sur lesquels doit porter plus particulièrement son attention.

11 n'est douteux, par exemple, pour personne, que l'Angleterre fournit à la Tunisie la presque totalité des cotonnades européennes qu'elle consomme ; on sait qu'une partie importante des soieries vendues dans les souks de Tunisie viennent de la Suisse et de l'Allemagne ; que les meubles bariolés de rouge, de bleu, de vert, et décorés de fleurs multicolores, si recherchés par les indigènes, sortent d'Italie, ainsi que lescarreaux en faïence émaillée, les légumes secs, etc., tandis que la France fournit principalement les vins et les liqueurs, les vêtements confectionnés, les chaussures, les cuirs préparés, etc.

De cette simple notion il est aisé de faire découler les considérations les plus utiles à notre commerce et à notre industrie. Sachant, par exemple, d'une manière générale, que l'Angleterre l'emporte en Tunisie pour ses cotonnades sur toutes les autres nations industrielles de l'Europe, nous devons rechercher les causes de cette supériorité et nous efforcer de les combattre.

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Ces causes, tous ceux qui veulent observer les faits d'assez près les connaissent. C'est le bon marché et surtout l'adaptation de la marchandise aux goûts des acquéreurs. On insiste peut-être trop, d'habitude, sur l'importance du bon marché ; sans doute, il joue un grand rôle dans la préférence que les consommateurs des colonies donnent à un produit ou à un autre, mais il est encore moins important que la nature même de la marchandise. Les habitants des pays imparfaitement civilisés ont une fixité de goûts dont on se fait difficilement une idée quand on n'a pas vécu parmi eux. Tout objet qui n'a pas les caractères traditionnellement exigés ou qui même ne porte pas la marque connue depuis longtemps est impitoyablement refusé. Connaître les préférences et les habitudes dont nous parlons est la qualité la plus indispensable à un industriel ou à un commerçant qui veut gagner de l'argent dans les pays neufs. Cela s'applique aussi rigoureusement que possible à la Tunisie. Si les cotonnades anglaises y réussissent, c'est que l'industriel anglais se conforme d'une manière absolue dans leur fabrication à l'inclination des Tunisiens. Il donne à ses pièces la largeur, l'épaisseur, la consistance exigées par l'indigène ; il les teint des couleurs qui ont été de tout temps recherchées dans le pays, etc. Bien loin de se mettre en frais d'imagination pour trouver des formes et des couleurs nouvelles, il se borne à copier servilement celles que l'on aimait dans le pays avant l'introduction de l'industrie européenne. Encore ne réussitil pas toujours à imiter convenablement les modèles, ainsi que nous l'avons fait remarquer à propos des cotonnades teintes en bleu par l'indigo. Cependant, il est impossible de distinguer une couverture faite à Djerba de celles que l'Angleterre fabrique pour y être vendues, ni certains tapis de Kairouan des imitations anglaises.

C'est, à mon avis, à leur habitude de se plier aux g^pûts des consommateurs indigènes, beaucoup plus qu'au bon marché de

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leurs produits, que les Anglais doivent leur succès dans les pays exotiques. Si les Italiens peuvent couvrir la Tunisie de leurs meubles, c'est que, presque sans souci du bon goût ou du moins de ce que nous entendons par là, ils ont su copier les formes et les couleurs des meubles autrefois fabriqués par les indigènes euxmêmes. Produisant mécaniquement et par suite meilleur marché, en même temps qu'ils se conformaient strictement aux désirs des acheteurs, ils ont très vite détrôné l'industrie indigène. Ils y ont également réussi pour les faïences.

Il suffit que nos industriels et nos commerçants consentent à imiter ces exemples, qu'ils veuillent bien ne pas substituer leurs goûts à ceux des indigènes, pour qu'ils fassent une concurrence sur le marché tunisien aux industriels des autres nations de l'Europe,

Le commerce d'exportation

Les produits exportés par la Tunisie sont dirigés en grande partie sur l'Italie et la Tripolitaine. Du 12 octobre 1885 au 12 janvier 1886, les exportations de la Régence pour l'Italie (1) ont

(1) Voici, en chiffres ronds, la statistique des exportations tunisiennes avec les pays voisins pendant le trimestre du 13 octobre 1885 au 12 janvier 1886 :

Italie

Tripoli

Angleterre .

Algérie

France

Malle

Egypte

Espagne . . .

Turquie

Grèce

Total.

fr.

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