IMPORTATIONS EXPORTATIONS
' 1880^1 15.rt00.000 fr. 21.600.000 fr.
Après [l'occupation { 1882-83 26.400. 000 17.400.000
Totaux 118.200.000 fr* 86.400.000 fr.
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transformer un pays neuf el imparfaitement civilisé et pour augmenter dans des proportions très sensibles sa production agricole ou industrielle. La paresse héréditaire des habitants, leur ignorance des procédés à l'aide desquels on augmente la richesse du sol, rétat primitif des industries locales, l'absence de voies de communication, etc., sont autant d'obstacles à l'évolution ascendante des colonies nouvellement conquises, et, pendant longtemps, celles-ci produisent tout au plus ce qui est nécessaire aux échanges à l'aide desquels les indigènes cherchent à satisfaire leurs nouveaux besoins. Pendant toute cette période, les importations des produits métropolitains dans la colonie sont fatalement supérieurs aux exportations de la colonie dans la métropole. Cependant, si le pays est riche, le chiffre des exportations augmentera d'une façon sensible à partir du jour de l'occupation, parce qufe ses produits étant mieux connus seront plus recherchés qu'ils ne l'étaient auparavant. C'est précisément ce que nous avons vu se produire en Tunisie à partir de 1881, c'est-à-dire à partir de l'année où nos trafiquants ont fréquenté en plus grand nombre notre noutel établissement colonial.
Cette première considération, tirée de la nature même des faits économiques qui se produisent nécessairement dans toute colonie nouvelle, doit nous mettre à l'abri des craintes exprimées dans la citation faite plus haut.
Au lieu de nous effrayer de ce que les importations sont actuellement supérieures, en Tunisie, aux exportations, nous sommes plutôt tentés de nous en réjouir. La supériorité des importations est due, en effet, non seulement à ce que les indigènes recherchent davantage nos produits, mais encore à ce que le nombre des colons habitués à les consommer est en voie d'augmentation. Les capitaux apportés par ces colons servent à la fois à enrichir les commerçants français dont ils achètent les marchandises et les indigènes qu'ils emploient comme ouvriers. Plus de dix ou quinze
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millions ont déjà été importés en Tunisie par les seuls propriétaires français. Une partie de cette somme est employée à l'achat des objets de toute nature importés par la métropole, l'autre est dépensée en salaires dont les ouvriers se servent pour satisfaire des besoins profitables à l'industrie européenne. 11 résulte nécessairement de tout cela une augmentation sensible des importations. Celles-ci resteront supérieures tant que l'agriculture et l'industrie de la Tunisie n'auront pas atteint un développement tel qu'elles puissent fournir à la satisfaction de tous les besoins des colons et des indigènes. Envisagée de cette façon, la supériorité des importations sur les exportations, bien loin de nous effrayer, nous apparaît comme un signe des progrès qu'a faits la Régence dans la voie de la colonisation.
Je m*empresse d'ajouter qu'un pareil état de choses, excellent au début d'une colonie, devrait donner des inquiétudes sérieuses relativement à sa richesse naturelle s'il se prolongeait indéfiniment, si surtout le chiflre des exportations n'allait pas en s'accroissant d'année en année d'une manière sensible. A cet égard, nous devons être rassuré sur l'avenir de la Tunisie, car nous voyons ses exportations augmenter rapidement et d'une manière continue depuis qu'elle a été placée sous le protectorat de la France. Étant donnés l'abondance des capitaux qui ont été apportés dans la Régence et le nombre sans cesse croissant des colons qui s'y rendent, la marche ascendante du commerce de ce pays ne pourrait être entravée que par trois causes : les mauvaises conditions du crédit, sans lequel le commerce ne peut vivre; la nature défectueuse des impôts et leur mauvaise répartition ; les obstacles mis à l'exportation des produits par un régime douanier mal conçu ou par l'absence de voies de communication. Or, actuellement, ces obstacles au développement du commerce sont accumulés en Tunisie, ainsi que le démontreront surabondamment les pages suivantes.
DE Lanessan. — Tunisie. 10
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Les conditions du crédit
A répoque où la France a pris le protectorat de la Tunisie, il n'existait dans ce pays aucun grand établissement financier ; un petit nombre de banquiers vraiment dignes de ce nom et une quantité considérable d'usuriers étaient seuls à fournir au commerce et à l'industrie le crédit sans lequel ni l'une ni l'autre de ces branchés de l'activité humaine ne peuvent vivre. On ne pouvait se procurer de l'argent qu'à des conditions extrémementt onéreuses. Pour en donner une idée, il nous suffira de rappeler qu'en 1879 le taux de l'escompte était à douze pour cent et que celui des prêts hypothécaires n'était pas inférieur à vingt pour cent. La garantie des marchandises n'existant pas, la plupart des commerçants ne pouvaient emprunter qu'à des taux atteignant jusqu'à trente, quarante et cinquante pour cent.
Pour les cullivateui*s, les conditions de l'emprunt étaient plus onéreuses encore. Nous en avons un exemple dans les faits dont la partie la plus riche de la Régence, le Sahel des environs de Sousse, Monastir et Mahédia, était le siège. Ayant sans cesse besoin d'arçent, les propriétaires d'oliviers du Sahel avaient contracté l'habitude de vendre leurs fruits six mois et même parfois près d'un an avant la récolte. L'acheteur retenait ordinairement, à titre d'intérêt, le quart de la somme avancée. Si la récolte était mauvaise et que le propriétaire se trouvât dans l'impossibilité de livrer à son acheteur là quantité d'huile convenue et payée à l'avance, il souscrivait un nouvel engagement, en vertu duquel il devait fournir l'année suivante Une quantité d'huile double de celle qui lui avait fait défaut. A partir de ce jour, il était enchaîné au commerçant et voyait chaque année grossir sa dette par les
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intérêts usuraires, en nature ou en argent, qu'il était obligé de payer.
On estime actuellement à vingt ou vingt-cinq millions le total des dettes impayées qui ont été contractées par les propriétaires du Sahel dans les conditions dont nous venons de parler.
Le défaut ou le rendement insuffisant des récolles n'est pas le seul motif qui empêchait les propriétaires indigènes de tenir leurs engagements. La mauvaise foi se mettait bien souvent de la partie. La loi musulmane, très sévère pour les débiteurs honnêtes ou non, permettait au créancier d'exercer la contrainte par corps contre son débiteur. En supprimant cette disposition, l'introduction de la juridiction française en Tunisie a rendu plus difficile encore qu'elle ne l'était autrefois la rentrée des créances ; mais, en revanche, elle a eu pour effet de restreindre dans une très large mesure l'emploi des procédés usuraires dont nous venons d'esquisser le triste tableau. D'une part, les débiteurs, sachant que notre législation condamne l'usure, se refusent à payer la dette qu'ils ont contractée vis-à-vis des usuriers, et ces derniers, craignant la divulgation de leurs détestables procédés, hésitent à les poursuivre ; mais, d'autre part, les commerçants honnêtes qui ont l'appréhension de n'être pas payés se refusent à faire aux propriétaires des avances sur les récoltes. La coutume s'introduit de n'acheter qu'après la moisson et au comptant, coutume excellente si on l'envisage d'une manière générale, mais qui a l'inconvénient de rejeter entre les bras des prêteurs à gros intérêts les propriétaires honnêtes qui ont besoin d'argent entre deux récoltes.
Les usuriers font encore des profits énormes à l'aide des prêts Sur dépôts de bijoux. Les indigènes sont essentiellement thésauriseurs. La plupart mettent de côté la majeure partie des pièces d'or qu'ils peuvent se procurer. Les plus prodigues s'en servent pour acheter des bijoux qu'ils offrent à leurs femmes. Qu'un
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besoin d'argent se fasse sentir, on va porter les bijoux chez un usurier en garantie d'un emprunt pour lequel on paye un intérêt exorbitant. Si, à l'échéance convenue, on ne peut pas rembourser la somme prêtée, on s'engage, moyennant une grosse prime, pour une période nouvelle, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le bijou devienne la propriété du prêteur, ce qui d'ordinaire n'exige pas^beaucoup de temps. Dans les opérations de ce genre, il n'est pas rare, en efl'et, que l'intérêt atteigne au delà de cinquante et jusqu'à cent pour cent ou même davantage.
La création en Tunisie de la « Société franco - tunisienne » (l^'' avril 1879), transformée le 1^' mai 1880 en « Société des comptoirs maritimes », puis le l®"" octobre en « Agence de la Banque transatlantique » , et, enfin, le l®'^ octobre 1884, en « Banque de Tunisie » , avec un capital de huit millions de fi^ancs, dont six millions quatre cent quatre-vingt-un mille deux cent cinquante piastres versées, et l'établissement à Tunis d'une succursale de la Compagnie Algérienne ont eu pour effet de faire baisser considérablement le taux de l'intérêt de l'argent.
Pendant l'exercice 1885-86, le taux de l'escompte perçu par la Banque de Tunisie, qui concentre presque toutes les affaires, s'est abaissé à sept pour cent, tandis qu'il était de douze pour cent au minimum chez les banquiers de Tunis, en 1879. Le taux des prêts hypothécaires est, de son côté, descendu à neuf et même huit pour cent au lieu de vingt pour cent qu'il était à la même époque. Dans l'espace de cinq années, le taux de l'intérêt commercial s'est donc abaissé dans les proportions de quarante-deux pour cent pour l'escompte et de cinquante-cinq à soixante pour cent pour les prêts hypothécaires. La banque a également fait diminuer considérablement le taux de l'intérêt des emprunts d'Etat. Avant l'établissement définitif du protectorat et la Uquidation de la dette tunisienne, la commission financière empruntait tous les ans de un à deux millions de piastres pour faire face à ses engagements.
Ces emprunts se faisaient dans le silence du cabinet, sans aucune concurrence, et le taux moyen de Tintérêt payé par le gouvernement beylical s'élevait à douze et quinze pour cent. En 1879, la Société franco-tunisienne, à peine établie depuis six mois dans la Régence, et qui n'avait encore qu'un capital de cinq cent mille francs versé, protesta contre cette manière d'opérer, et força le gouvernement tunisien à faire ses emprunts aux enchères. En août 1879, elle se faisait adjuger l'un de ces emprunts au taux de huit pour cent. C'était une économie de quatre à sept pour cent que faisait le gouvernement tunisien sur les intérêts à payer. Or, cet abaissement du taux des intérêts payés par l'Etat s'est, depuis cette époque, toujours maintenu, founiissant ainsi la preuve de l'utilité, je dirais même de la nécessité d'établissements financiers honnêtes et solides.
Sous l'influence de cette amélioration du crédit, les affaires ne pouvaient que prendre une allure plus active. Pour en juger, il est inutile de se reporter à la période antérieure à l'établissement du protectorat, période sur laquelle nous n'avons pas de renseignements exacts, il suffit de comparer les bilans semestriels publiés par la Banque de Tunisie en juin 1885 et juin 1886. A la première de ces dates, le portefeuille de cette banque était composé de papiers de commerce, effets, lettres de change, etc., pour une valeur de neuf cent cinquante-cinq mille piastres. Un an plus tard, en juin 1886, le portefeuille s'élevait pour le premier semestre de l'année à deux millions cinq cent soixante-dix mille piastres ; les crédits des garanties, qui constituent la partie capitale de ce chapitre, passaient de deux millions sept cent quatre-vingt-quatorze mille piastres à quatre millions six cent quatre-vingt-un mille piastres. La valeur des dépôts, qui était de un million vingt-trois mille piastres en 1885, s'était accrue de plus de moitié à la fin de juin 1886.
La confiance, qui trouve son aliment dans la sécurité publique
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et dans la bonne gestion des établissements financiers, avait attiré dans les caisses de cette banque des sommes de plus en plus considérables et lui avait permis d'abaisser graduellement le taux de l'intérêt, pour le plus grand profit du commerce et de rindustrie, dont l'activité est toujours proportionnée aux facilités de crédit qu'ils rencontrent.
Mais, de l'accroissement même des affaires de la Banque de Tunisie, résulte déjà pour elle un embarras dont il est nécessaire de se préoccuper. Il ne tardera pas à lui être impossible de faire face avec son capital propre à toutes les exigences économiques de la Régence. La prudence l'oblige à tenir en réserve une partie considérable de son capital en numéraire pour répondre aux demandes imprévues qui viendraient à se produire ; elle ne peut pas réescompter les portefeuilles entiers des banques locales qui coopèrent avec elle à l'établissement et à la consolidation du crédit dans la Régence, et elle se voit à chaque instant dans l'obligation de se refuser à faire des opérations dont profiteraient soit les propriétaires, soit l'Etat lui-même. La mise en pratique de la nouvelle loi immobilière, en donnant aux titres de propriété une mobilité qui permettra de les déposer aisément en garantie, ne peut manquer d'accroître beaucoup le chiffre des demandes de numéraire qui seront adressées à la Banque de Tunisie et aux autres établissements de crédit du pays. Dans l'état actuel des choses, il sera impossible de satisfaire à ces demandes, à cause de l'insuffisance du numéraire disponible. Aussi tout le monde est-il d'accord, pour réclamer la création d'une banque locale qui serait autorisée à émettre des billets.
Une pétition adressée récemment au résident général de France par les colons tunisiens fait valoir en quelques mots précis les raisons qui militent en faveur de cette création. Nous croyons ne pouvoir mieux faire que de reproduire ici ce document :
« Les soussignés, représentant, dans les diverses branches de
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ragriculture, de l'industrie et du commerce, les principaux intérêts de la Tunisie, ont l'honneur de vous exposer :
€ l^ Que l'intérêt de l'argent, bien qu'ayant été sensiblement abaissé par les institutions françaises de crédit, est encore trop élevé dans la Régence pour permettre aux entreprises vraiment utiles de s y établir.
« 2° Que la Tunisie, en agissant avec ses ressources réelles seulement, est placée dans un état d'infériorité nuisible à sa prospérité vis-à-vis des nations ou des places avec lesquelles elle est en relations d'affaires, tous les Etats qui l'avoisinent possédant en effet des banques d'émission.
« Une banque d'émission a pour effet de remettre en circulation une partie du numéraire déjà employé et de multiplier ainsi la force première.
t Son capital, au lieu de s'employer successivement, se multiplie instantanément suivant les besoins de la place et peut ainsi diminuer de beaucoup le prix de ses services.
€ Beaucoup d'autres considérations pourraient être mises en avant, mais les soussignés sont persuadés, Monsieur le Ministre, que votre connaissance des choses suppléera au laconisme dans lequel doit se renfermer une pétition.
c Les soussignés vous prient instamment de soumettre à Son Altesse le Bey et au gouvernement français, en l'appuyant de votre haute autorité, le projet d'une banque beylicale d'émission, dont rétablissement aura une énorme et bienfaisante influence sur le développement de la fortune publique dans la Régence. »
Il est impossible de ne pas s'associer aux vœux exprimés dans cette pétition, et nous sommes convaincu que satisfaction ne tardera pas à leur être donnée par les autorités de la Tunisie, Attendre plus longtemps ce serait compromettre l'avenir commercial, industriel et agricole de notre protectorat.
Reste la question de savoir si le pouvoir d'émettre des billets
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devrait être accordé soit à une banque exclusivement tunisienne, soit à un établissement ayant son siège principal en dehors de la Tunisie, c'est-à-dire en France ou en Algérie. A cet égard, les avis sont très partagés. Je crois utile de consigner ici les diverses opinions que j'ai entendu émettre contre le système qui consisterait à concéder le droit d'émission à un établissement de crédit ayant son centre principal d'action en France. On dit que cet établissement ne verrait dans la concession à lui accordée qu'un moyen de faire une opération financière fructueuse; que, celleci faite, il céderait son droit à d'autres, sans se préoccuper des véritables intérêts de la Tunisie. On ajoute qu'un pareil établissement drainerait presque fatalement le numéraire tunisien au profit de sa caisse principale. On applique aussi cette dernière objection à l'idée de la concession du privilège d'émission à un établissement de crédit algérien. On craint de le voir pomper l'or de la Tunisie au profit de l'Algérie, où il aurait son encaisse. Avec une banque locale essentiellement tunisienne, ces inconvénients, ajoute-t-on, ne seraient pas à redouter.
Je dois signaler, en passant, la tendance très générale qui existe en Tunisie en faveur du maintien de l'indépendance de ce pays vis-à-vis de l'Algérie. La plupart de ceux qui réclament avec le plus de zèle l'assimilation de la Régence à l'Algérie, en ce qui concerne les tarifs douaniers, ne voudraient pas que l'assimilation des deux pays dépassât cette limite et se montrent partisans résolus de l'autonomie.
C'est le sentiment qui domine parmi ceux qui s'opposent à ce que le droit d'émission de papier-monnaie tunisien soit concédé à un établissement français ou àMa Banque de l'Algérie. Je n'ai pu que reproduire ici fidèlement leurs arguments. Quant à leurs adversaires, peu nombreux, ils invoquent en faveur de leur thèse la puissance déjà connue des établissements français ou algériens dont on a parlé comme désirant avoir la concession du
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droit d'émission du papier tunisien. A quoi les partisans d'une banque locale répondent que la Tunisie est par elle-même assez riche pour garantir une banque exclusivement locale. C'est à l'autorité tunisienne qu'il appartiendra de choisir entre les divers systèmes : mieux que personne elle a en main les éléments nécessaires pour en peser la valeur relative.
Je dois ajouter qu'il existe en Tunisie un petit nombre de personnes hostiles à l'idée même de la création d'une banque d'émission quelconque. Ils disent à l'appui de leur opinion que les Arabes refuseront le papier-monnaie créé par cette banque et que le crédit de l'Etat sera ainsi considérablement affaibli. On répond à cette objection que, même si les Arabes montraient un instant de défiance, celle-ci tomberait vite dès qu'ils auraient la preuve que la banque ne refuse jamais de rembourser ses billets à guichet ouvert, et l'on invoque l'exemple de l'Algérie, où le papier-monnaie est déjà entré dans les habitudes des indigènes, malgré la préférence manifeste qu'ils ont pour la monnaie d'or et d'argent.
Quelques personnes expriment aussi la crainte qu'une banque d'émission ne draine et fasse disparaître le numéraire, afin d'émettre un plus grand nombre de billets ; mais cet argument tombe devant la nécessité imposée à la banque de rembourser tous ses billets à guichet ouvert. Pour être en mesure de remplir cette obligation, elle serait obligée d'avoir toujours une encaisse très forte en or et en argent, ce qui serait une garantie contre le manque éventuel de monnaie.
Une autre catégorie d'adversaires de la création d'une banque tunisienne d'émission y substitueraient volontiers un étabUssement de crédit foncier. *
Comme les précédents, ceux-rlà se recrutent surtout, il faut le dire, parmi ceux dont les intérêts particuliers pourraient être lésés par la création d'une banque d'émission, c'est-à-dire par tout le monde des trafiquants de piastres, depuis ceux qui les manient
par millions jusqu'aux changeurs de bas étage que Ton voit assis, en plein air, aux coins des places et des rues de Tunis, derrière une petite table couverte de karoubes.
L'idée de l'établissement d'un crédit foncier en Tunisie a été émise surtout comme un moyen de donner le change à l'opinion publique et de la détourner de la banque d'émissioik Dans l'état actuel des propriétés, un crédit foncier tunisien n'aurait en effet qu'un rôle très réduit. En admettant qu'il reprit toutes les hypothèques actuelles, la limite de ses prêts ne dépasserait pas dix à douze millions; à peme pourrait-elle aller jusqu'à quinze millions. C'est, on le voit, un chiffre d'affaires trop peu considérable pour légitimer la création d'un établissement spécial de crédit foncier* Celui-ci serait d'autant moins utile, que la nouvelle loi inunobilière, en donnant aux titres de propriété une extrême mobilité, les rend susceptibles de figurer comme garantie auprès de n'importe quelle banque.
En résumé, la majeure partie des colons européens de la Tunisie se sont déjà prononcés dans plusieurs circonstances en faveur de la création d'une banque, et l'opinion dominante est que cet établissement soit propre à la Régence.
A la question de sa création s'en rattache une autre dont il est indispensable de parler.
Le commerce et l'industrie ne sont pas seulement entravés dans ce pays par la limite trop étroite qu'impose au crédit l'absence du papier-monnaie, mais aussi par la variation incessante du taux de la monnaie tunisienne. Celle-ci n'a aucun taux légal ; sa valeur varie d'un jour à l'autre, et même d'une heure à une autre. Seuls, les banquiers admettent un cours à peu près fixe, établi tous les huit jours par les agents de change de Tunis, et variant, par suite, d'une semaine à l'autre. Cet état de choses est l'origine d'abus de toutes sortes, les principaux détenteurs des fonds publics ne se faisant pas faute de se livrer à une foule de manœuvres pré-
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LA SITUATION COMlTERCIALE 155
judiciables au crédit public dans le seul but de réaliser des béné« fiées sur le change de la piastre.
Le titre des piastres est d'ailleurs tout aussi variable d'une pièce à Tautre que Test le rapport de la valeur de la piastre à celle du franc. De tout temps, les pièces d'or tunisiennes ont été l'objet d'une fraude effrénée. On faisait fabriquer à l'étranger des pièces ayant un titre ou un poids inférieur à ceux des pièces frappées en Tunisie, et on faisait entrer en contrebande dans le pays cette fausse monnaie : chose facile, étant donnée la façon déplorable dont est fait le service des douanes tant sur les frontières de mer que sur celles de terre. Un autre trafic a été fait parfois à l'aide de pièces frappées en Tunisie à un titre supérieur à leur valeur nominale. Il ne manquait pas de gens pour accaparer ces pièces, les exporter et les remplacer par d'autres frappées à l'étranger avec un titre inférieur.
Enfin, comme tous les pays africains, la Tunisie est soumise à de fréquentes disparitions de numéraire, causées non seulement par les excédents constants des importations sur les exportations, mais encore par l'habitude invétérée chez les Arabes de se créer des réserves et d'immobiliser des sommes considérables dans des cachettes où elles restent ensevelies pendant un temps plus ou moins long. Ces disparitions de numéraire ont pour effet de paralyser les affaires et de faciliter les altérations, sinon même la falsification. Depuis vingt ans, en effet, l'histoire financière de la Régence enregistre une série de mesures qui toutes ont abouti à une dépréciation des monnaies en circulation, et par conséquent à de brusques et dangereuses variations dans l'état du change. La monnaie-type en usage courant est la piastre, d'une valeur originaire de un franc quatre-vingts centimes, descendue, par suite de dépréciations successives, d'abord à un franc avant 1850, à quatre-vingt-cinq centimes en 1850, à soixante-quinze centhnes en 1855, puis aujourd'hui à soixante centimes environ. Avant
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1855, la monnaie en circulation dans la Régence se composait exclusivement d'argent et de cuivre : la première variant de la karoube ou un seizième de piastre à la pièce de cinq piastres ; la seconde du disque, d'une valeur variant du cinquante-deuxième au cent-quatrième de la piastre. Vers 1856, sous le règne du bey Mohammed, on ajouta aux monnaies existantes des monnaies d'or, dont les types calqués sur ceux du gouvernement de Louis- Philippe furent de cinq, dix, vingt, quarante et quatre-vingts piastres. Peu après, sur les réclamations du commerce, ces nouvelles monnaies furent retirées de la circulation et remplacées par d'autres pièces de cinq, dix, vingt et cent piastres. En 1864, une révolution de palais, en venant troubler l'ordre dans le pays, réduisit le gouvernement à une quasi-faillite, qui se traduisit par une altération sensible de la monnaie d'or. De plus, on démonétisa les pièces de cinq piastres en argent et on les remplaça par des types nouveaux de quatre, trois, deux, un, un demi, un quart, un huitième de piastre ; bientôt après, les pièces de trois piastres, de un quart et de un huitième de piastre disparurent à leur tour et la circulation ne se composa plus que de pièces de quatre, deux, une piastre et de une demi-piastre auxquelles on adjoignit des pièces de cuivre de huit, quatre, deux, une et une demi-karoube, réduites d'abord à la moitié, puis au quart de leur valeur, enfin retirées de la circulation et remplacées par la monnaie de cuivre actuelle.
En 1880, nouvel abaissement de la valeur effective de la monnaie tunisienne :
La pièce de quatre piastres en argent fut réduite à trois piastres un quart ;
Celle de deux piastres en argent fût réduite à une piastre dix seizièmes ;
Celle de une piastre en argent fut réduite à treize seizièmes.
La demi-piastre a disparu de la circulation, et celles de ces
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LA SITUATION COMMERCULE 157
pièces qui existent encore ont conservé leur valeur primitive. De plus, la pièce de cinq piastres en or fut réduite à quatre treize seizièmes et celle de dix piastres à neuf trois quarts.
A l'heure actuelle, il n'existe plus dans la circulation tunisienne que des pièces de vingt-cinq piastres ; celles de cent et de cinquante piastres ont presque entièrement disparu, et celles de dix et de cinq piastres démonétisées deviennent de jour en jour plus rares. La pièce de vingt-cinq piastres, de son côté, par suite de dépréciations ou altérations ordonnées par le gouvernement beylical, a perdu environ deux cent quatre-vingt-douze millièmes de son poids, soit 5,7 pour cent de sa valeur.
En effet, cette monnaie, qui avait été à l'origine, et devait être , conformément aux édits beylicaux , frappée avec un poids de cinq grammes cent cinq milligrammes, ne pèse plus aujourd'hui que quatre grammes huit cent douze milligrammes et un huitième , de telle sorte qu'une pièce de vingt-cinq piastres (boukoufifa) équivaut à quatorze francs quatre-vingt-onze centimes de notre monnaie, et qu'U faut trente-trois piastres cinquante-quatre centièmes pour constituer notre pièce de vingt francs.
11 est résulté de ces modifications dans la valeur intrinsèque de la monnaie tunisienne des troubles profonds dans les transactions, et de brusques variations dans le cours du change, préjudiciables aux intérêts économiques de la Régence. Elles ont de plus favorisé des altérations nombreuses, qui ne permettent plus d'effectuer les échanges sans un contrôle assidu, minutieux et constant des diverses pièces en circulation ; enfin, s'il faut en croire la rumeur publique, elles ont donné naissance à des opéralions coupables, qui, en se renouvelant trop souvent, ont porté atteinte au crédit de la Régence.
Afin de supprimer toutes ces causes de trouble dans le commerce fit l'industrie de la Tunisie, la grande majorité des colons
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pensent qu'il est nécessaire de donner à la monnaie tunisienne une valeur nominale absolument fixe.
Pour cela, deux procédés distincts peuvent être employés : ou bien, sans démonétiser les pièces tunisiennes, leur attribuer par un acte légal une valeur fixe qui les ferait rentrer dans le cadre des monnaies françaises ; par exemple, attribuer une valeur ne varietur de quinze francs à la pièce d*or de vingt-cinq piastre» (boukoufifa), et à la piastre une valeur également fixe de soixante centimes; ou bien refondre toute la monnaie tunisienne et la remplacer par des pièces dont le titre et la valeur seraient bien déterminés.
Le premier de ces systèmes a été préconisé par un certain nombre de personnes qui redoutent les frais de la démonétisation, et qui croient à la nécessité d'une période de transition entre l'état de choses actuel et celui grâce auquel la Tunisie pourrait ultérieurement entrer dans l'union monétaire latine. Les partisans de ce système font valoir, en sa faveur, les arguments suivants : en attribuant au boukouffa une valeur de quinze francs, on ferait disparaître l'agio qui lui donne, au détriment de la monnaie française, une valeur fictive de quinze francs quarante centimes et même de quinze francs quarante-huit centimes ; on faciliterait l'introduction en Tunisie de notre pièce de cinq francs en argent dont le boukouffa serait un multiple exact, et l'on préparerait l'assimilation de la monnaie tunisienne à la monnaie française.
Ce système a l'inconvénient de laisser la monnaie tunisienne à rétat d'isolement de toutes les monnaies de l'Europe, et par conséquent de maintenir en partie les causes qui donnent lieu à l*agiotage dont elle est l'objet. Il est impossible, en effet, par un simple acte de l'autorité beylicale, d'assimiler les monnaies tunisiennes aux monnaies françaises. Quoi qu'on fasse, tant que ces monnaies n'auront pas été ramenées aux titre et poids exigés par led
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conventions, elles ne pourront pas être admises chez les nations qui font partie de TUnion monétaire. D*un autre côté, il est permis de douter qu'on puisse parvenir à donner une valeur nominale fixe et invariable à des pièces de monnaie dont le poids et le titre sont variables. Quelles que soient les décisions prises par l'autorité, ces pièces ne pourront manquer d*être l'objet de l'agiotage et des fraudes auquelles elles donnent lieu en ce moment.
Pour ces motifs, un grand nombre de très bons esprits se rallient à l'idée d'une démonétisation radicale des pièces tunisiennes et de leur remplacement par des monnaies nouvelles ; mais les uns, adoptant un système intermédiaire, voudraient qu'on conservât la piastre, à laquelle les Arabes sont habitués depuis longtemps, et qu'on en créât des divisions se rapprochant comme titre et comme valeur des pièces françaises; tandis que les autres estiment qu'on devrait fabriquer immédiatement des pièces ayant le litre et la valeur de celles de France, dont elles ne se distingueraient que par la l^nde et la figure, permettant par conséquent de foire entrer un jour notre colonie dans l'Union monétaire avec la France, l'Italie, la Suisse, etc.
Le premier de ces systèmes a l'avantage de respecter un peu plus que l'autre la tradition, mais il offire l'inconvénient très grave d'exposer la Régence à une nouvelle démonétisation du numéraire au bout d'un t^nps plus ou moins long. Il me parait préférable d'adopter le second et de doter ce pays d'une monnaie exactement calcjuée sur celle de la métropole, pouvant, par suite, être adoptée dans tous les pays qui font partie de l'Union monétaire.
Le seul inconvénient de cette opération réside dans les frais considérables qu'elle ne peut manquer d'occasionner, mais ce« frais pourraient être écartés, sinon en totalité, du moins en grande partie, du budget de l'État.
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II importe, d'abord, de connaître la valeur des pièces qull y aurait à démonétiser. Il est impossible d'acquérir une notion exacte de cet élément du pA)blème, une grande quantité de pièces ayant été déjà fondues en fraude. Cependant, si Ton s'en rapporte aux documents les plus sérieux émanant de l'administration des Monnaies beylicales, la circulation métallique de la Régence s'élèverait à trente-quatre ou trente-cinq millions de piastres, et serait formée presque exclusivement de pièces frappées pendant les vingt dernières années, les types antérieurs ayant presque entièrement disparu. Dans ce chiffre, l'or figurerait pour vingt-cinq à vingtneuf millions de piastres et l'argent pour cinq millions et demi de piastres environ. Le titre de ces pièces est le même que celui de notre monnaie, la plupart d'entre elles ayant été frappées avec des pièces d'origine française, italienne ou belge importées en Tunisie, par lesquelles on remplaçait les anciennes monnaies tunisiennes qui étaient plus riches en or.
Sur cette somme de trente-cinq millions de piastres, on peut estimer que la moitié tout au plus existe dans la circulation; l'autre partie a été exportée et a été démonétisée, ou bien est encore entre les mains des Arabes. L'opération de la démonétisation n'offre donc pas de difficultés insurmontables, puisqu'il ne serait pas nécessaire de songer à remplacer d'un seul coup les trente-cinq millions de piastres dont npus venons de parler.
Quant à la perte résultant de l'usure des pièces et des altérations dont elles ont été l'objet, — car nul n'ignore que les usuriers en tirent tout ce qu'ils peuvent, soit par le rognage à la lime, soit par la dissolution à l'eau régale, — quant à cette perte, dis-je, elle pourrait être beaucoup allégée pour l'État, s'il imposait la démonétisation des pièces anciennes et la fabrication de la monnaie nouvelle à une banque d'émission.
En échange du privilège dont elle serait investie, celle-ci pourrait très bien accepter la charge de la refonte des monnaies. On
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robligerâit à refondre chaque année une somme déterminée d'argent et d'or et à retirer de la circulation une certaine quanti pièces anciennes. Celles-ci seraient admises à compléter soi caisse de garantie; mais, afin de ne pas l'exposer à deî comptes nuisibles à ses affaires et par conséquent à son cré< faudrait limiter à un chiffre, fixé d'avance, la somme t des monnaies qu'elle serait obligée de refondre ; au-delà de somme, l'État prendrait à sa charge les frais de l'opération. La banque d'émission aurait ainsi une triple utilité : a sèment du taux de l'argent pour les particuliers et pour 1 facilité des échanges, diminution considérable des frais refonte des monnaies tunisiennes, opération nécessaire au pr< du commerce et de l'industrie, et destinée à frapper d'un mortel les usuriers qui pullulent sur le sol tunisien.
DE Lanessan. — Tunisie. H
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