CHAPITRE VI
Dès le début de l'installation du protectorat français en Tunisie, de très beaux établissements agricoles furent créés par des Européens, je devrais dire par des Français, car la presque totalité des premiers domaines se trouvait entre les mains de nos nationaux. Il en est de même aujourd'hui pour les grands domaines. Je m'empresse d'ajouter que pas un seul d'entre eux ne provenait et ne provient de concessions gratuites. Les premiers avaient tous été achetés aux indigènes. C'est en grande partie à cette circonstance qu'il faut attribuer, selon moi, le rapide développement de la colonisation française dans la Régence. Ayant engagé dans l'achat des terrains des sommes souvent considérables, les colons se sont hâtés de mettre le sol en culture afin d'en tirer aussitôt que possible l'intérêt de leur argent.
Je crois utile de dire quelques mots des établissements agricoles les plus importants. Ce sera le meilleur moyen de donner une idée exacte de ce qui a été déjà fait et de ce qui reste encore à faire pour mettre en valeur le sol de la Tunisie.
I I. — Domaine de l'Enfida
Le domaine français le plus ancien et le plus considérable est celui de l'Enfida. Son acquisition remonte à l'année 1880, c'est-à-dire qu'elle est antérieure à l'établissement du protectorat. Le général Khérédine avait reçu cette propriété du Bey, en échange d'une rente viagère
(juc celui-ci stMvail à son ministre depuis un certain nombre d'années. Plus tard, tombé en disgrâce et retiré à Constantinople, le général Khérédine voulut se débarrasser d'un domaine qu'il craignait sans doute de se voir enlever un jour par le successeur de celui qui le lui avait donné. 11 i)roposa d'abord à quelques-uns de ses compatriotes de le leur vendre; mais n'ayant obtenu que des refus, il s'adressait, le 15 avril 1880, à la « Société Marseillaise de Crédit Industriel et Commercial et de Dépots », société fondée avec un capital social de soixante millions de francs. 11 s'engageait à vendre en bloc à la Société ou à tel syndicat qu'elle lui présenterait, tous les biens qu'il avait en Tunisie et dont le plus important était le domaine de l'Enfida.
Quoique le prix demandé par le vendeur (quatre millions de francs), tût avantageux pour la Société marseillaise, celle-ci avait plus d'un motif d'hésiter à accepter les propositions qui lui étaiertt faites. En premier lieu, on avait affaire à un pays encore peu connu, à des terres en majeure partie incultes et presque dépeuplées; en second lieu, il était permis de se demander si le gouvernement beylical respecterait les droits des acquéreurs . Seules, les autorités françaises pouvaient, à cet égard, calmer les inquiétudes de la Société Marseillaise; or, à l'époque dont nous parlons, des prétentions rivales s'agitaient en Tunisie, et il suffisait dun instant de faiblesse de la part de notre gouvernement pour que ce pays nous échappât, soit qu'il restât dans la situation d'indépendance où il se trouvait, soit qu'il tombât entre les mains d'une autre nation. Notre influence était, il est vrai, puissante mais elle était vivement combattue par les représentarits des autres nations, en particulier par ceux de l'Apgleterre et de l'Italie et le Bey Es-Sadock était dominé par les partis hostiles à la France. L'acquisition par des Français d'une propriété aussi étendue que celle de l'Enfida ne pouvant être envisagée par nos rivaux et par les Tunisiens ennemis de notre autorité que comme une sorte de mainmise de nos nationaux sur une partie de la Tunisie,