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J.-L. Dk Lanessan. — La Tunisie. 8

recensement rapide des douars établis sur le domaine amena à constater que les événements de 4881 avaient eu pour eilet de diminuer considérablement l'effectif de la population indigène. Avant l'insurrection, les Ouled-Saïd et les autres fractions ac^glomérées à cette tribu ou vivant côte à côte avec elle sur le domaine représentaient une population totale d'environ 9.000 âmes. Environ 3,000 individus avaient obéi aux injonctions des chefs révoltés et s'étaient retirés en Tripolitaine. Il ne restait donc plus qu'une population d'environ 6.000 âmes pour l'exploitation de TEnlida, c'est-à-dire un groupement ne pouvant guère fournir plus de 1.000 à 1.200 laboureurs ou pâtres, soit un homme pour 60 ou 70 hectares ».

La rareté de la population devait, sans contredit, être l'obstacle le plus sérieux à la mise en valeur de ce domaine, pour l'exploitation duquel se constitua la Société agricole et immobilière dont le premier président fut M. Rey et qui est présidée actuellement par M. Bohn, M. Gros étant administrateur délégué et M. Coeytaux, directeur du domaine.

Le centre administratif du domaine fut placé à Dar-el- Bey, devenu plus tard Enfidaville et c'est autour de ce centre que furent concentrés tout d'abord les efforts les plus considérables de la colonisation. Là se trouvent d'excellentes terres à céréales, des bas-fonds suffisamment humides pour constituer d'excellents pâturages, des terrains propres à la création de vignobles. Afin d'utiliser les eaux de l'hiver, des barrages intelligemment disposés furent construits sur les rivières qui traversent la propriété de l'est à l'ouest pour aller se jeter dans le golfe de Hammamet. Grâce à eux, ces eaux sont répandues, pendant l'hiver, sur les plaines avoisinantes qu'elles fécondent non seulement en les arrosant, mais encore en les couvrant d'humus entraîné des coteaux voisins. Les prairies ainsi irriguées donnent, à la fin d'avril, une coupe de fourrage qui produit jusqu'à trente et quarante quintaux par hectare. Pendant l'été, elles servent au pâturage des troupeaux.

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La Société fit aussi réparer et remettre en état une vingtaine d'anciens puits datant de Tépoque romaine ou creusés par les Berbères et en fit elle-même creuser une douzaine d'autres. Puis elle lit procéder à la ca.ptation de diverses sources, de manière à fournir de l'eau aux centres de colonisation qui ont été créés. De vastes projets hydrauliques avaient été dressés dès le début de l'occupation du domaine; on les met à exécution au fur et à mesure des besoins.

Dans la première période de son évolution, la Société s'était préoccupée surtout d'établir elle-même un important vignoble, car on croyait alors que le domaine se prêterait surtout à la culture de la vigne. Elle en complanta tout de suite 300 hectares autour de Dar-el-Bey et construisit un cellier pour vingt mille hectolitres de vin. Déjà, en 1886, le village se composait de la maison d'habitation des administrateurs, d'une église, d'une maison d'école entretenue par la Société, de quelques maisons dans lesquelles logeaient les employés et les ouvriers européens, de la maison du Caïd, d'une auberge pour les indigènes et leurs animaux et de quelques autres habitations de moindre importance. A quelque distance se trouvait un village maltais (jui fournissait des ouvriers au domaine.

Les travaux de construction et de défrichement exécutés dans les premières années, coûtèrent près de 700.000 francs. Le défrichement des terres était particulièrement onéreux.

Les vins produits par TEnfida sont de bonne qualité, surtout les vins blancs, mais le rendement n'a jamais dépassé une trentaine d'hectolitres à l'hectare. La faiblesse de ce rendement et la difficulté de placer la récolte qui se produisit bientôt amenèrent la Société à réduire son vignoble. Il ne couvre plus aujourd'hui que 90 hectares environ.

La vigne a été remplacée en partie par des arbres fruitiers, en particulier par des amandiers qui couvrent environ deux cents hectares et comptent 16.000 arbres.

La Société se livra ensuite à la plantation des oliviers. Commencée en 1907 et poursuivie activement depuis cette époque, Tolivette de rEnlida s'étend aujourd'hui sur plus de 400 hectares et compte plus de 20.000 arbres qui paraissent devoir être d'un très bon rapport.

En même temps qu'elle procédait à ces plantations, la Société continuait à faire exécuter des défrichements. « Au total, en y comprenant le vignoble, les plantations d'oliviers et d'amandiers, près de 4.200 hectares, dit M. Lotli (p. 166) ont été ainsi arrachés à la brousse. Si Ton songe que les buissons dont il fallait débarrasser le terrain étaient d'ordinaire composés de jujubiers épineux aux racines profondément enfoncées dans le sol, on pourra mesurer l'importance de la tâche accomplie. Pour extirper entièrement toute la ramification souterraine de certaines souches, il a fallu creuser jusqu'à 2 et 3 mètres de profondeur. Aux abords immédiats du village, oii l'opération, si coûteuse qu'elle fût, était absolument indispensable, le défrichement de certains hectares a coûté plus de 1.500 francs. »

Prévoyant les difficultés que rencontrerait la Société franco-africaine dans la mise en valeur de son immense domaine, je disais dans la première édition de ce livre : « Pour l'exploitation complète d'une aussi vaste étendue de terres, il faudrait des capitaux énormes et une administration tellement compliquée qu'elle rappellerait bientôt celle d'un petit Etat. Les propriétaires de TEnfida l'ont compris et se préoccupent d'attirer non seulement des ouvriers indigènes, mais encore des colons français ». L'idée capitale des premiers directeurs de l'Enfida fut d'attirer autant d'indigènes que possible sur le domaine.

La plupart des Français qui s'établirent en Tunisie au début de l'occupation voyaient les indigènes d'un mauvais œil et s'efforçaient de les éloigner de leurs terres. Ils ne manquaient pas pour cela de motifs, tels que la crainte des voleurs et celle de la dévastation des terres par les troupeaux de chèvres ou de moutons qui suivent toujours les indigènes. Il serait difficile de nier la justesse de ces rai-

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sons; « mais, disais-je dans la première édition de ce livre, il en est d'autres, non moins justes et plus importantes selon moi, qui plaident en faveur du système mis en pratique à l'Enfida. En premier lieu, à moins d'adopter le système aussi inhumain ({u'inintelligent et impraticable du refoulement des indi2;-ènes et de leur remplacement impossible sur le sol entier de la Tunisie par des Européens, il faut songer à utiliser leurs forces, et, pour cela, il faut les fixer. Or, dans ce but, deux moyens pourraient être tentés. Le premier consisterait à concéder des terres aux tribus nomades, à condition qu'elles y élèveraient des établissements à demeure. On peut aussi fixer les indigènes au sol par l'appât d'un gain à réaliser à l'aide de leur travail. Or, la condition actuelle des kbammès est tellement déplorable que son amélioration est la chose du monde la plus facile à faire, sans qu'il en résulte aucune perte pour le propriétaire. En apportant plus de soin à la culture, le -. propriétaire retirerait de la terre des produits plus abondants et meilleurs. Il pourrait, par conséquent, en abandonner une partie aux travailleurs, non seulement sans diminuer son profit, mais même en l'augmentant dans des proportions très sensibles. Rendu plus heureux par son travail, le khammès ne manquerait pas de se fixer auprès du champ d'où lui viendrait le bien-être. En agissant comme ils le font, les propriétaires de l'Enfida ne peuvent manquer d'aboutir à ce double résultat : amélioration du sort de l'indigène et fixation du nomade au sol ; accroissement des revenus annuels et de la valeur marchande de leur domaine ».

J'ajoutais que ce dernier résultat, tout à l'avantage des colons français, ne pouvait être obtenu dans toute sa plénitude qu'à la condition d'attirer l'indigène sur les propriétés françaises et de le fixer. « Sans atteindre la surface énorme de l'Enfida, la plupart des propriétés acquises en Tunisie par nos compatriotes, disais-je, ont des étendues extrêmement considérables. Les domaines de 4, 5, 6, 7, 8 et 10.000 hectares sont les plus nombreux. Or, il n'est guère permis de croire que des propriétés aussi étendues puissent

jamais être travaillées exclusivement par des Français. Il y a [)Our cela îles motifs bien puissants : d'abord il faudrait un nombre d ouvriers très supéi'ieur à celui que nos campa2:nes déjà dépeuplées elles-mêmes peuvent fournir à la colonisation ; ensuite, le salaire qu'exigerait en Tunisie un ouvrier français serait trop élevé. Le principal avantage des pays neufs, c'est que non seulement la terre, mais encore la main-d'œuvre y sont à vil prix ; c'est ce qui séduit l'Européen et le décide à s'expatrier. S'il renonce à la patrie, à la famille, aux amis, aux habitudes contractées depuis l'enfance, à la douceur des climats tempérés, pour aller coloniser des pays moins civilisés, c'est qu'il est poussé par l'espérance de faire plus rapidement fortune dans ces contrées que dans son pays natal. En Tunisie, la maind'œuvre la plus basse est fournie incontestablement par les Arabes. Le propriétaire français qui repousse les indigènes et les éloigne de son domaine commet donc la faute énorme de se priver de l'ouvrier qu'il aurait au meilleur compte. Ajoutons qu'il se condamne, en outre, à laisser la majeure partie de ses terres en friche, car il lui serait impossible de trouver assez de journaliers, je ne dirai pas français, mais même maltais ou siciliens, pour les travailler. Seul l'Arabe se prête convenablement à ces combinaisons de culture payées en nature dont nous avons parlé plus haut, combinaisons grâce auxquelles le propriétaire peut tirer un gros béiiéRce de sa terre, presque sans faire d'avances de fonds et sans compromettre son capital. Convenablement dirigées par l'agriculteur français, ces cultures ne peuvent manquer de donner au sol une valeur plus considérable qui serait même beaucoup augmentée par le seul fait de la présence de la population attirée et fixée sur ses terres. Plus un pays est peuplé, plus en effet les produits du sol, particulièrement les produits secondaires, trouvent un facile écoulement.

« Je ne puis donc qu'applaudir aux efforts faits par le directeur de l'Enfida pour attirer et fixer sur cette propriété des familles et des tribus indigènes. Il augmente ainsi les revenus du domaine, il accroît sa valeur intrin-

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sèque, enfin il collabore dans une puissante mesure au rapprochement des colons français et des indigènes pour le plus grand profit matériel des premiers et l'avantage moral des seconds. »

Le premier soin de la Société franco-africaine fut, en efîet, d'attirer et de fixer sur le domaine del'Enfida le plus grand nombre possible d'indigènes. « Elle leur consentit, dit M. Lotli (p. 106) des baux de location au prix de 25 piastres ou 15 francs (par méchia) soit 1 fr. 50 l'hectare dans les terrains non irrigables. Un supplément de 5 piastres était exigé pour chaque méchia en terrain irrigable, soit 18 francs ou 1 fr. 80 par hectare. En raison de l'état de détresse où ils étaient peu à peu parvenus par suite de l'insécurité régnant dans tout le pays et aussi de leur humeur batailleuse, les Ouled-Saïd ne possédaient plus que quelques milliers de têtes de bétail. Il était donc urgent de les encourager à reconstituer leurs troupeaux . Dans ce but, la Société consentit à ne recevoir comme redevance annuelle de pacage ou « acheba » qu'un agneau par cent brebis et un chevreau par cent chèvres. » Elle supprima en outre la « mahouna » ou coutume en vertu de laquelle chaque cultivateur doit une journée de labour et une journée de moisson au propriétaire pour chaque méchia cultivée. « L'influence de ces mesures ne tarda pas à se faire sentir. La majeure partie des 3.000 dissidents réfugiés en Tripolitaine revint s'établir sur le domaine. » En 1886, lorsque je visitai FEnfida on estimait à une douzaine de mille le nombre des indigènes qui s'y étaient établis à demeure.

Trois villages de Berbères (Takrouna, Djeradou et Zeriba) qui existaient depuis longtemps dans les parties montagneuses du domaine se relevèrent rapidement à la suite de la mesure bienveillante par laquelle la Société leur accorda la libre jouissance de l'emplacement de leurs habitations et des terres avoisinantes . La plupart des hommes de ces villages devinrent locataires du domaine. Indépendamment de l'élevage et de la culture, ils se livrent volontiers à l'apiculture et cueillent l'alfa. C'est près du

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village de Zeriba que se trouve la source thermale de Hanijiiani Zeriba.

On avait établi à Dar-el-Bey un marché où se rendaient tous les dimanches plusieurs centaines de marchands dont un grand nombre venaient de fort loin. J'y ai vu, il y a près de trente ans déjà, des gens de Nebeul, avec leurs légumes et leurs poteries, des habitants du Sahel avec leur huile d'olive, des juifs ambulants avec leurs vêtements, leurs étoffes, etc. Un grand mouvement se fit ainsi rapidement, chaque semaine, autour du chef-lieu de i'Enfida. Attirés par les Européens et par les bénéfices que ceux-ci leur procuraient, les indigènes tendaient de toutes parts à pénétrer dans le domaine, et la Société franco-africaine donnait ainsi un très bel exemple à nos colons.

En dehors des habitants des villages berbères, les indigènes de I'Enfida vivent à peu près tous sous la tente ou dans des gourbis en branches et se déplacent avec leurs troupeaux sur le domaine, mais presque tous tendent à se fixer au sol. «Leur tendance au sédentarisme, fait observer M. Loth (p. 113), s'affirma dès qu'ils eurent la certitude de récolter en toute sécurité le produit de leurs semailles. Sans doute, beaucoup d'entre eux continuent à faire transhumei- leurs troupeaux, mais ces déplacements qu'imposent les nécessités climatériques sont effectués dans un rayon extrêmement court. Ce n'est plus que du demi-nomadisme. Cette population, vivant autrefois presque exclusivement des produits du pâturage, se transforme peu à peu en groupements de paisibles agriculteurs menant de front les travaux de la terre et les soins à donner aux troupeaux. »

Le nombre de leurs têtes de bétail s'est accru au point d'atteindre aujourd'hui le chiff"re de 115.276, dont plus de 77.000 moutons, près de 28.000 chèvres, près de 5.000 bœufs, près de 1.400 chevaux et près de 2,700 chameaux. 11 y faut ajouter près de 2.000 ruches d'abeilles. « Sans doute, dit M. Loth, les efforts tentés pour atténuer les funestes effets de l'imprévoyance n'ont pas toujours été couronnés de succès. Il arrive encore que faute d'abris les troupeaux des indigènes sont décimés par le froid et la

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maladie, que dans les années sèches la terre insuflisamment préparée ne donne pas de rendements suffisants, mais cependant chaque année on constate que l'étendue des terres cultivées augmente de quelques méchias, le troupeau de quelques centaines de têtes ».

La meilleure preuve que l'on puisse donner du progrès réalisé par la culture indigène dans le domaine est fournie par l'élévation graduelle du revenu des locations de terres faites par la Société aux indigènes. En 1882-83 « le total des perceptions effectuées n'avait pas atteint 40.000 francs ; en 1883-84, le montant des locations et des droits de pacage s'éleva à 72.640 francs... Dans l'année agricole 1886-87 les recettes atteignirent 126.000 francs, c'est-à-dire trois fois plus qu'en 1882-83 (p. 114) ». En 1908-09, elles ont atteint 257.781 francs. « Pendant la longue période qui s'étend entre ces deux dates, il y eut parfois des fléchissements déterminés par de mauvaises conditions climatériques, mais le mouvement général ascensionnel persista toujours. Le total des revenus fournis par les locations en vingt-neuf ans donne une moyenne annuelle de 150.000 francs. En prenant seulement les dix premières années, la moyenne ne dépasse pas 79.000 francs. Pour la période de 1890 à 1899 elle s'élève à 163.000 francs. Et enfin de 1899 à 1908 elle atteint le chiffre de 193.000 francs. 11 y a donc progression constante, attestant la remise en exploitation de la plus grande partie d'un sol resté jusqu'alors inculte et la collaboration toujours plus grande de la population indigène. » M. Loth rappelle qu'au cours de la dernière session de la conférence consultative, M. de Carnières, président de la Chambre d'agriculture de Tunis, fit observer à ses collègues combien la collaboration des indigènes à l'œuvre de colonisation agricole des Français contribue à l'amélioration du sort matériel de la population indigène de l'Enfida, et il conclut que cette collaboration des indigènes à l'œuvre de colonisation de la France est « l'explication la plus véridique que Ton puisse donner des heureux changements économiques survenus dans toute cette partie du Sahel ».

Je suis heureux de voir dans ces faits la justification des ol)seivalioiis que j'avais présentées dans la première édition de ce livre. Après avoir reproduit ces observations, M. Loth ajoute (p. 116) : « Les calculs précédents dénionlrent que M. de Lanessan ne s'était pas trompé. Ce (ju'il écrivait en 1887 est aujourd'hui vérifié. Voir notamment plus loin, dans le journal d'un colon de l'Enfida. ce que dit M. Emile Coeytaux de la disparition presque totale des khammès à El-Kley ».

M. Coeytaux dit, en elFet (p. 150), au sujet de la maind'œuvre et des khammès de son domaine d'El-Kley : « Comme main-d'œuvre ce sont les indigènes que j'ai toujours emplovés, particulièrement les Mehedbi, domiciliés dans la région. Je suis arrivé à faire tracer une ligne droite à la charrue par mes laboureurs et sans aucun jalon; à régler une Bajac double aussi bien que pourrait le faire un Européen ; à l'époque des moissons, ce sont eux également qui me conduisent mes moissonneuses-lieuses. J'ai comme engraisseurs deux Arabes qui se relèvent de deux heures en deux heures et qui font le graissage de cette machine. La presse à fourrage est également équipée et servie par des indigènes. Les khammès Mehedbi n'existent presque plus à El-Khlev. Plusieurs de ces anciens prolétaires possèdent aujourd'hui des troupeaux de moutons, des vaches, des bœufs de labour, des animaux de trait ».

En même temps qu'elle s'efforçait de fixer les indigènes au sol, la Société franco-africaine tenta d'attirer des Européens. Mais il n'y avait alors dans la Régence qu'un petit nombre de gros colons fixés dans les environs de Tunis d'où il était difficile de s'éloigner car il n'y avait pas de routes. Quant aux agriculteurs français, ils ne pensaient pas à la Tunisie et il faut ajouter que le protectorat ne faisait rien pour les y attirer. Il craignait de renouveler, au détriment de la Tunisie, les expériences de colonisation officielle faites en Algérie,

Plus audacieuse que l'administration, la Société de l'Enfida fit d'abord un essai de colonisation avec une centaine de Maltais, hommes, femmes et enfants, qui furent logés

dans des baraques àEl-Khley. On donna à chaque famille, en toule propi'iélé, une vache, deux bœufs, ving-t-cinq brebis, un lot de terre cultivable de 5U hectares et des avances en argent, à raison de trois francs par jour et par famille. Dans chaque lot, un puits avait été creusé en vue de la culture maraîchère. L'argent fut mangé, le travail ne fut fait que très incomplètement et, au bout de deux ans, le village ne contenait plus personne. La Société avait dépensé 40.000 francs en pure perte.

Une deuxième expérience fut faite avec des habitants de l'île de Pantellaria, qui sont très misérables. Elle eut lieu à Rey ville. Il fut alloué à chaque famille des terres payables en dix ans à raison de loO francs l'hectare. L'expérience fut contrariée par Finclémence des premières années et la majeure partie des colons disparut. Trois ou quatre familles seulement « plus tenaces et disposant peut-être aussi de ressources pécuniaires un peu plus grandes » s'obstinèrent et finirent par réussir, à partir de 1889, grâce à quelques bonnes années. « Les maisons des anciens colons reçurent de nouveaux habitants, le village devint prospère; depuis il n'a pas cessé de l'être. Dix ans plus tard la terre valait 350 francs Thectare. On ne peut en trouver aujourd'hui à moins de 500 francs. Le succès de Reyville détermina, en 1900, la création de Bou-Ficha, où fut organisé un centre de colonisation comptant quarante fermes. Aux Pantellariens vinrent se joindre quelques Siciliens. Tous ces nouveaux immigrants acquirent des lots urbains payables 1 franc le mètre en dix ans sans intérêt, et des lots de culture d'une superficie de 10 hectares à 300 ou 350 francs, payables un quart au comptant, le reste en dix ans avec 6 p. 100 d'intérêt. » Ces colons plantèrent d'abord exclusivement de la vigne et leur vignoble atteignit une contenance de 500 hectares. Une crise vinicole ayant troublé leurs efforts, ils renoncèrent à faire du vin que, d'ailleurs, ils réussissaient mal, produisirent du raisin de table dont ils trouvaient un écoulement facile à Tunis et à Sousse et s'adonnèrent à des cultures variées ; ils créèrent même des vergers à fruits et des olivettes. « Sur une longueur de

deux kilomètres, aux abords de la station de Bou-Ficha, de part et d'autre de la voie ferrée, la caiiij)ag"ne change d'aspect, grâce aux persévérants efforts des petits colons italiens et donne vraiment Tidée de ce que devait être le pays tout entier au temps de la domination romaine (p. 124). » M. Lolh ajoute que l'un de ces petits colons « a réussi à transformer ses dix hectares en un jardin si merveilleusement agencé (ju'on lui offrait récemment de ce coin charmant une vingtaine de mille francs «.

A Enfidaville, la Société essaya d'abord sans succès de faire de la colonisation avec les ouvriers italiens du domaine; puis elle y installa des familles choisies avec soin et, après quelques épreuves, elle a obtenu de bons résultats. M. Loth fait remar(juer avec raison que cette petite colonisation n'a pu réussir que grâce à la situation particulière dans la(]uelle se trouvaient les familles. « Avec des colons, dit-il, se contentant d'être un peu moins mal que dans leur patrie, le système de morcellement inauguré à Rey ville et à Bou-Ficha auprolit des Siciliens était possible. Avec des cultivateurs français quittant leur pavs pour trouver aux « colonies » plus de bien-être, des combinaisons de ce genre étaient irréalisables » (p. 126). 11 faut noter que les expériences de petite colonisation dont il est question ci-dessus sont les seules qui aient réussi depuis trente ans sur le domaine de l'Enfida.

On y a fait aussi des essais de colonisation dite « moyenne », c'est-à-dire portant sur des étendues de 150 à 200, 300 et même 800 hectares. « Deux lots de 300 hectares et un lot de 800, un lot de 100 hectares, un autre de o30 furent cédés en toute propriété movennant le quart du prix de vente payable comptant et les trois quarts restants en dix annuités portant intérêt annuel de 6 p. 100, Producteurs de céréales, éleveurs de bétail, les possesseurs de ces divers lots ont assez bien réussi pour que le problème de la moyenne colonisation française à l'Enfida puisse être considéré comme résolu. »

La solution du problème a dû être cherchée dans un traitement spécial des terres et un choix particulier des

semences, adaptés aux conditions dans lesquelles se trouvent le sol et le climat de l'Eniida. Il fallait découvrir les procédés de culture qui conviendraient le mieux à des terres sèches et à un climat chaud avec des pluies rares. La solution fut donnée par un travail raisonné du sol, ayant pour objet de lui permettre d'emmagasiner et de conserver la presque totalité des eaux pluviales et par l'emploi de variétés de céréales résistant à la sécheresse et se développant aussi vite que le nécessite la courte durée de la vég-étation. D'après les expériences faites par MM. Achille Coeytaux et Dehrit à Upenna et à Bou-Ficha, il faut ameublir la terre et la rendre perméable aux pluies par « trois labours pendant l'année de jachère, un premier exécuté immédiatement après les semailles, avec une Brabant n° 42, le second croisant le premier au printemps, et le troisième enterrant la semence en automne » (p. 127).

Grâce à ces procédés, sept métayers européens sont établis aujourd'hui sur le domaine de l'Enfida. « Les résultats obtenus sont assez satisfaisants pour que le colon réalise des bénéfices suffisants, en même temps que la Société obtient une redevance au moins double de celles que lui procurent les contrats de location aux indigènes » (p. 130). On lira dans la brochure de M. Loth, avec beaucoup d'intérêt, le journal dans le([uel M. Coeytaux, directeur actuel du domaine de l'Enfida, donne un récit détaillé des efforts qu'il a faits et des résultats qu'il a obtenus pendant neuf années, sur un terrain qu'il avait pris en location pour dix ans. Le lecteur en déduira sans peine que tout colon intelligent doit réussir, à la condition de déployer une grande activité, et de tenir un compte très exact des diverses conditions spéciales de sol et de climat qui existent dans ce domaine.

Les résultats favorables obtenus par les colons français ont déterminé l'administration à faire achat de plusieurs milliers d'hectares du domaine, dans la région voisine de Zaghouan, pour établir des centres de colonisation française. Le premier de ces centres fut établi, en 1909, à Segermès, ancienne colonie romaine, sur des terrains

avant une surface de 3.500 hectares et s'étendant sur une loni^ucur de 8 kilomètres, entre Bou-Ficha et Zaghouan, en travers delà voie ferrée qui doit relier ces deux localités. Il y fut constitué quinze lots de culture que Ton vendit à raison de 40 à 180 francs l'hectare suivant la valeur des terres. Tous les lots sont aujourd'hui cultivés en céréales. D'autres terrains ont été achetés, dans le môme but, par l'administration du protectorat à la Société de l'Enfida et l'on a projeté la formation dun nouveau centre de colonisation européenne à Zeriba où près de 11.000 hectares vont être mis en vente en une quarantaine de lots.

L'immense domaine se morcelle ainsi petit à petit pour le plus grand avantage de la colonisation. Il importe de noter que la plupart des lots vendus et mis en culture sont entre les mains de colons français.

J'ai parlé en premier lieu du domaine de TEnfida parce qu'il est de beaucoup le plus considérable de tous ceux qui existent en Tunisie ; mais, s'il n'a pas de rivaux pour l'étendue, il en a pour la richesse et les soins apportés dans la culture.

Deux immenses propriétés françaises, de plusieurs milliers d'hectares chacune, furent constituées, dès les débuts de l'occupation, sur le cours de la Medjerdah. La vallée qui s'étend de chaque côté de la portion intérieure de la Medjerdah est l'une des plus belles et des plus riches de la Tunisie; c'est aussi l'une des mieux cultivées par les Arabes. Dans les parties basses qui environnent Utique, elle donne des fourrages excellents ; partout ailleurs, elle produit des céréales. La propriété de Sidi-Tabet, située dans le fond de la vallée, à une douzaine de kilomètres de l'embouchure de la rivière, à six kilomètres d'Utique, mérite une mention particulière en raison des conditions dans lesquelles on l'a créée.

§ II. — Domaine de Sidi-Tabet

Le domaine de Sidi-Tabet, situé à 21 kilomètres de Tunis, sur la route de Tunis à Bizerte, s'étend sur une sur-

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face de 5.300 hectares. Il fut concédé en 1877, par décret beylical, à un Français, M. de Sancy, puis transféré en 1880 à la Société franco-africaine, à la condition qu'on y établirait un haras pour la production de chevaux à Taide du croisement des races arabes avec les races ang'laise et autres, et une étable modèle pour le croisement de la race bovine arabe avec les races européennes.

Cette obHgation constituait une charge énorme. Pendant longtemps, le haras ne donna que des résultats déplorables. On y achetait de vieux étalons de course dont les produits n'avaient aucune des qualités à exiger des chevaux dans un pays oii il faut se préoccuper beaucoup plus de créer des animaux de fatigue que des hôtes de luxe et de course.

« Aujourd'hui, écrivais-jeen 1887, les choses vont mieux, mais les conditions imposées par le gouvernement beylical n'en sont pas moins contraires aux véritables intérêts de rétablissement », et je demandais que l'on consacrât « le haras et l'étable de Sidi-Tabet au perfectionnement des races indigènes ». « Celles-ci, disais-je, sont depuis des siècles en voie de dégénérescence par suite du peu de soins dont elles sont entourées, mais elles ont acquis, de par les mêmes influences, des qualités spéciales qui les rendent aussi propres que possible au pays. Bêtes à cornes et chevaux sont d'une solidité et d'une rusticité remarquables. Les bœufs se contentent de paille et de maigres herbes qu'ils ramassent à grand'peine dans les champs ; les chevaux vivent de quelques poignées d'orge distribuées deux fois par jour, d'un peu de paille, et ne boivent qu'une seule fois par vingt-quatre heures. Malgré une si chétive alimentation, les bœufs sont assez beaux ; ils ne maigrissent d'une manière sensible que pendant les mois d'août et de septembre, les pâturages étant alors entièrement desséchés et épuisés. Quant aux chevaux, ils peuvent faire tous les jours, si on l'exige, des étapes de huit et dix lieues sans repos. Ce qui manque le plus à ces animaux, c'est la taille. Il serait aisé de la relever par la sélection, aidée d'une nourriture suffisamment substantielle. Ce procédé vaudrait mieux que des croisements qui ne peuvent manquer de

déterniiiK^r une diminution Je la rusticité. Or, cette qualité est altsoluiiient indispensable dans un pays où les fourrages et les pâturages sont rares, et oia la température est souvent excessive.

« En choisissant comme sujets des étalons et des juments arabes d'une taille élevée, comme on en produit aujourd'hui en Algérie pour notre cavalerie; en mettant ces étalons à la disposition des Arabes, qui ne manqueraient certainement pas de leur amener des juments, on ne tarderait pas à élever la taille moyenne des chevaux tunisiens. Ils pourraient alors être achetés pour les services qui demandent de la force et pour la cavalerie. Comme ils augmenteraient de valeur, les indigènes seraient intéressés à soigner davantage les produits de leurs écuries et ils y mettraient sans aucun doute quelque amour-propre.

« Ce que je viens de dire du perfectionnement des chevaux peut s'appliquer aux bêtes à cornes. C'est bien plus à la sélection et au régime alimentaire qu'au croisement qu'il faut demander l'amélioration de la race bovine de la Tunisie. J'ai vu, il est vrai, à Sidi-Tabet, de très jolies bêtes obtenues par le croisement de la race charolaise avec la race tunisienne. Mais ces produits exigent des soins très grands, qu'il serait difficile aux indigènes de leur donner. Il est même permis de se demander si à la deuxième ou troisième génération les métis ne perdraient pas, sous l'influence du climat, une partie des qualités qu'ils ont à la première.

« Tel est, à mon avis, le principe sur lequel devrait être organisé le haras do Sidi-Tabet pour rendre à la Tunisie des services réels et pour rapporter à ses propriétaires des bénéfices dénature à encourager leur entreprise. Cela n'empêcherait pas de faire des expériences de croisements entre les races africaines et celles de l'Europe.

« Parmi les clauses imposées à la Société, il en est une particulièrement défavorable à l'entreprise de Sidi-Tabet et contraire aux intérêts de la Régence, c'est celle qui interdit aux propriétaires du haras de faire des mulets. En effet, le mulet et la mule sont rares en Tunisie; ils y

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sont très estimés el alloigiienl des prix éhivés. Or, on fait peu de mules dans la Régence. Presque toutes celles qu'on y trouve viennent de la Sicile. Est-ce pour pi'otéger le commerce italien qu'une influence hostile à la FYance a fait inscrire dans le cahier des charges de Sidi-Tahet l'interdiction de faire des mulets? Je l'ignore, mais tout permet de le supposer. Quoi qu'il en soit, la situation prépondérante que la France occupe aujourd'hui en Tunisie nous impose le devoir de faire tomher toutes les barrières qui ont été autrefois dressées contre notre œuvre de colonisation. » Les desiderata que j'exprimais en 1887, dans la page ci-dessus, ont été réalisés, car je lis dans la brochure de M. Loth sur l'Enfida et Sidi-Tabet (pubhée en 1910, p. 184) : « Le haras, agrandi à plusieurs reprises, possède un effectif permanent de quarante juments poulinières, dont trente sont de pur sang arabe. Ces bêtes sont le produit d'une sélection minutieuse, et il est difficile de rencontrer une jumenterie présentant un pareil ensemble d'animaux. Trois étalons de pur sang arabe sont ég;alement attachés au haras où fonctionne une station de monte, chaque année, de janvier à fin avril. Il y a. en outre, trois élèves étalons. Parle croisement d'un baudet appartenant à l'une des meilleures races d'Europe avec des juments barbes bien choisies, on obtient des mulets très recherchés dans toute la Tunisie.

« L'élevage des bovins est pratiqué avec la même méthode scientifique. M. Duprez (le régisseur de Sidi- Tabet) se préoccupe surtout de sélectionner les races du pays... La bouverie compte plus de trois cents bêtes à cornes.

« En dehors du contrat passé avec le gouvernement, une intéressante tentative est poursuivie depuis huit ans à l'aide du zébu. Le croisement de cet animal avec des vaches de race tunisienne ou de race italienne a donné d'excellents produits. Les défectuosités de la vache tunisienne ont été corrigées, et l'on remarque dans les croisés zébus des formes plus développées, une force et une ag^ilité plus grandes. Ces animaux, sobres et endurants à la

.1.1, Dk Lankssan. — La Tunisie. li

130 LA TIINISIK

J'aligue, résistent bien aux maladies fréquentes et habituelles en Tunisie. De plus, la vitesse du pas des croisés zébus dépasse aux labours celle du mulet. Leur dressage est relativement facile, ils s'attellent à la charrue et même à la voiture, car ils trottent. Enfin, leur poids de viande dépasse 70 p. 100. »

Ail mois de mai 1913, à la suite dune convention passée entre la Société franco-africaine et le gouvernement, celui-ci a pris à son compte le haras et la jumenterie ainsi que la majeure partie du domaine, en reconnaissant à la Société un droit absolu de propriété, conformément au droit commun, sur 1.335 hectares sur lesquels se trouvent les bâtiments de l'administration, les divers services, les écuries, étables et bergeries, le cellier, le magasin à fourrages,^ etc. Les terres reprises par le gouvernement et qui s'étendent, après un achat de oOO hectares, sur 3.300 hectares doivent être alloties graduellement en vue de la création d'une trentaine de fermes françaises.* Le haras et la jumenterie sont placés sous la direction d'un spécialiste qui lui-même dépend du directeur de l'élevage, M. Ducloux. Celui-ci, vétérinaire de l'armée, a rendu déjà de grands services en Tunisie dans le domaine de l'élevage. C'est à lui qu'est due la création des. petites stations de remonte dans lesquelles des étalons sont mis à la disposition des juments indigènes.

La Société a conservé surtout les terres en plaine, irrigables et submersibles par les eaux de la Medjerdah et les coteaux qui se prêtent le mieux à la culture de la vigne. D'après une note que le directeur de l'exploitation, M. Duprez, a bien voulu me remettre tout récemment, lés terres à céréales occupent environ 500 hectares ; les vignes irrigables et submersibles, 90 hectares ; les vignes de coteaux, 175 hectares ; les prairies et luzernières, 150 hectares ; les terres de parcours pour les bestiaux, 300 hectares. Les eaux d'irrigation sont puisées dans la Medjerdah au moyen d'une machine qui donne 400 à 500 litres à la seconde. Une voie Decauville de O^jGO dessert la majeure partie de l'exploitation. On a construit 15 kilo-

L AGRICULTURE EUROPÉENNF. 131

mètres de chemins d'exploitation bordés d'arbres et 8 kilomètres de canaux en ciment armé pour la distribution de l'eau d'irrigation. Une école et un bureau de postes et télégraphes fonctionnent depuis plusieurs années.

« Toutes les variétés de céréales, dit M. Lolh ip. 183), sont produites à Sidi-Tabet, mais on sème de préférence l'avoine, plus rémunératrice et craignant moins que le blé les. effets de la rouille et de la coulure provoquées par le voisinage de la Medjerdah. En raison de la compacité des terres, les rendements en orge sont très irréguliers. Cependant la Société a introduit sur le domaine une variété d'orge noire, précédemment inconnue en Tunisie, qui a donné 32 quintaux à l'hectare... Dans le verger avoisinant le bordj, les orangers, amandiers, cognassiers, néfliers forment un cadre charmant. » Dans les surfaces irrigables on a créé des prairies artificielles constituées par un mélange d'avoine, de fenugrec, de sarrazin et de vesces et des luzernières oii l'on fait jusqu'à sept coupes par an. Le maïs, le sorgho, la betterave alternent avec les luzernières. La vigne produit environ ol hectolitres à Ihectare. La direction attache une grande importance au développement des troupeaux de bœufs et de moutons. Ces derniers sont au nombre de plus d'un millier : ils sont obtenus par le croisement de brebis algériennes à courte queue, sélectionnées, avec des métis mérinos de la Crau.

A Sidi-Tabet, comme à l'Enfida, la Société franco-africaine s'est attachée à fixer des indigènes sur son domaine, avec la préoccupation principale de s'assurer de la maind'œuvre. Plus de douze cents individus, hommes, femmes et enfants sont aujourd'hui fixés au sol et entretiennent plus d'un millier de ba^ufs et vaches, 300 chevaux ou mulets, 100 ânes et 2.000 moutons. Sur les terres qu'ils ont prises en location, ils récoltent plus de 25.000 quintaux de céréales.

D'après M. Loth (p. 191) : « Plus de 400.000 francs ont été consacrés aux constructions et abris, aux aménagements de fosses d'écoulement, de routes en pistes, aux plantations d'arbres de grande venue (eucalyptus, frênes, peu-

132 LA TlINISIF.

pliers, saules, acacias, mûriers, vernis du Japon, caroubiers, etc.). La création et la mise en état du vignoble, l'aménagement des canaux d'irrigation, etc., ont exigé, d'autre part, une mise de fonds d'environ 600.000 francs. Enfin, 500.000 francs ont été consacrés à diverses autres améliorations, ce qui donne un capital de premier établissement de 1. 500.000 francs... Parla bonté de ses cultures, l'importance des plantations, l'ouverture de nombreux chemins carrossables en toutes saisons, la diversité des essais, l'intensité de l'élevage, le domaine de Sidi-Tabet constitue pour la colonisation française la meilleure des leçons de choses ».

Cette leçon de choses est d'autant plus intéressante qu'elle est donnée dans l'une des régions de la Tunisie les plus favorisées au double point de vue de la nature du sol, de la facilité de l'irrigation et de l'inondation et de la quantité des pluies qui tombent chaque année. Celles-ci sont presque aussi abondantes que dans la région de Mateur qui est la partie la mieux arrosée par la pluie de la Régence. Or, il apparaît bien clairement qu'à ces conditions excellentes de sol et de pluie il faut encore ajouter l'irrigation et des soins très assidus, qui entraînent de très grosses dépenses. Et il en faut conclure qu'en Tunisie, comme partout ailleurs, on n'obtient rien de la terre sans sueur et sans or.

!§ III. — Les principaux domaines des Européens

L'histoire de toutes les autres propriétés européennes dont nous allons parler confirme pleinement cette vérité.

Au nord-ouest de Tunis et au voisinage delà Medjerdah, indépendamment du domaine de Sidi-Tabet, il s'est constitué une dizaine de propriétés oi^i Ton cultive à la fois les céréales et la vigne. Le domaine de Saint-Cyprien, dont l'étendue est de 1.800 hectares, appartient à la Société des fermes françaises de Tunisie et a pour directeur M. Saurin. On y cultive les céréales et près de 90 hectares de vignes qui produisent surtout des raisins de table.

L AGRICUI/l'URE EUROPÉENNE 133

Le domaine de Bellevue (500 hectares! qui appartient à MM. Licari, négociants en vins à Tunis, produit des céréales et du vin. Il va été planté 165 hectares en vig-nes. Les E tic kirs Kediet En/iesoura/i et Nahli, dont la surface atteint 1.107 hectares et qui appartiennent à M. Amaury de Givenchy, produisent des céréales et un millier d'hectolitres de vin dont près de 200 hectolitr-es en vin hlanc d'Alicante. La surface cultivée en vignes rouges est de 28 hectares. L'un des domaines les plus importants de cette région est celui de M. Billy, memhre de la Chamhre d'agriculture, et de la Conférence Consultative. La vigne y est cultivée avec beaucoup de soin et donne des vins réputés. Il existe encore dans la région de la Manouba six ou sept domaines de moindre impoitance (36 à 135 hectares) où des Européens cultivent les céréales et la vigne.

Dans la région de Téhourba, à une distance de 20 à 40 kilomètres au nord-est de Tunis, se trouvent quelques grands domaines favorisés par la qualité des terres et par des pluies régulières. Le domaine de Shuiggui qui appartient à la Société immobilière du même nom, dont M. Paul Leroy-Beaulieu est administrateur et M. Seguin régisseur, s'étend sur près de 6.000 hectares dont 400 sont cultivés en vigne. Une partie de la propriété est en montagne.

Le domaine de Bordj-el-A/nri, sur la route du Kef, entre Saint-Cyprien et Massicault, dont la surface est de 3.050 hectares et qui appartient à MM. Canino et C'" a été divisé en un grand nombre de petites fermes cultivées par des Italiens qui y font de la vigne et des céréales. Les vignes donnent 8 à 0 000 hectolitres de vins rosés, rouges ou de liqueur (type marsala) et 180 quintaux de raisins de table.

Le domaine de Chaoaat, sur la route de Bi/erte, près de Djedëida, qui appartient aux héritiers de M""'Lagrenée et s'étend sur 2.000 hectares entièrement cultivés, contient 82 hectares de vignes en grande partie rouges. La culture des céréales s'y fait conjointement à celle de la vigne.

Le domaine de Djedeïda et Bejaoua (4.000 hectares)

134 LA TUNISli:

appartient à la Société pour Tapprentissage agricole en Tunisie. L'Alliance israélilc universelle y afondé, en 189o, une l'ertne-écolt; oij Ion cultive surtout des céréales et 30 hectares de vignes.

Parmi les domaines de cette région ceux de l'Omnium mobilier tunisien méritent une mention spéciale. Cette société, fondée au capital d'un million cinq cent mille francs, a entrepris l'exploitation de grands domaines. Ceux-ci ont, en général, leur autonomie et ont constitué des sociétés filiales dans lesquelles l'Omnium est largement représenté. Les principaux domaines ruraux de l'Omnium sont : LiB domaine de Saida comprenant 1.300 hectares de terre dàlluvion de la Medjerda, près de Djedeida, domaine loué à un locataire commandité par l'Omnium. — Le domaine de Djaffar (100 hectares) dans la plaine de FAriana. — Le domaine de Sidi-Salem, comprenant 550 hectares dont 16 de vigne dans la plaine de Mateur. — Le groupe de Draa-ben-Ioftdcr , Deroidch et Charchara, comprenant 7.000 hectares, principalement en brousses, adossé au massif de Zaghouan, dans une région favorisée par les pluies. La guerre a interrompu la mise en exploitation de ce groupe sur lequel 1.000 hectares environ ont reçu la charrue française. — Le domaine de Ghéradoc comprenant environ 7.000 hectares, dans la région de Sbeitla. Il est remarquable par sa richesse en eau courante pendant toute l'année. — Une partie du domaine de VOued-Meiah, partie indivise d'une propriété située à 20 kilomètres de Gabès, comprenant 20.0(J() oliviers en rapport, et 4 puits artésiens donnant environ i.OOO mètres cubes d'eau d'irrigation par vingt-quatre heures. Deux de ces puits ont été forés par la Société. La superficie est de 1.000 hectares. — Le domaine de Terre Noire (350 hectares) sur les coteaux ({ui limitent à l'est la plaine de Mateur.

Les propriétés qui ont fait l'objet de hliales sont :

Le domaine de Montarnaud, exploité par la Société

Martinier et C'^ Société en commandite au capital de

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