V 1 1. 1, E S E T É D I F I C E S PUBLICS
Le nombre des villes est grand, surtout dans les vallées et sur les hauts plateaux du Nord et du Centre, mais leur aspect devait peu varier. Quelle que soit leur origine, ccâ cités se ressemblent toutes et paraissent taillées sur le même patron. Les vieilles capitales, numides et libyques, BuUa Regia, S icc a Veneria, Capsa, sont les plus empressées à effacer, dès les premiers temps de la conquête romaine, toutes les traces d un passé pourtant glorieux. Le soin extrême que les Romains
LES GRANDS TRAVAUX DES ROMAINS EN TUNISIE 30
mettaient à respecter les coutumes et les institutions locales n’a d’égal que la hâte de ceux-ci à s’en débarrasser pour endosser la livrée des nouveaux maîtres.
Chaque bourgade africaine aspire à devenir un municipe , une commune de plein exercice, comme on dirait en Algérie. Elle veut pouvoir se parer du titre de respublicci sur les documents olliciels:elle veut avoir ses magistrats, ses prêtres, son conseil de décurions, qu’elle appelle splendidissinins ordo, comme s’il s’agissait du Sénat de Rome. Rome est la Ville par excellence , celle à laquelle toutes les autres s'efforcent de ressembler non seulement dans leur administration, mais dans leurs monuments publics. Chacune voudrait être une petite Rome.
§ 1. — Édifices affectés à la vie politique.
Le caractère des cités d’Afrique s’accuse dès l’entrée. La porte est un arc de triomphe (lig. p. .39), généralement dressé en l’honneur d’un empereur. Les monuments de ce genre sont très nombreux en Tunisie et présentent une grande variété de tvpes, depuis la simple arcade peu épaisse et sans ordre d’architecture, jusqu’il la lourde porte il triple baie, ornée de pilastres et de colonnes qui supportent le fronton surmonté d'un quadrige et encadrent des niches garnies de statues impériales. arc triomphe d’apurodisium (région dis l'enfida) (p. 30t.
Après avoir traversé l’arc de
triomphe qui se dresse à l’entrée, l’on suit une large voie dallée et bordée de trottoirs, et l’on arrive au centre de la cité, au forum. Chaque cité africaine avait son forum : ici ce sont des textes épigraphiques qui nous en révèlent l’existence, comme à Henchir-Ouclka, à Pupput ; là, les restes des portiques et des temples adjacents nous en désignent l’emplacement sur le sol : le déblayement de plusieurs d’entre eux a déjà été tenté avec succès à Gighthis, à Zita, à Simitthu. En comparant les renseignements qui résultent de leur étude avec ceux que nous fournit celui de Timgad (Algérie), l’un des plus complets et des mieux conservés que nous connaissions, nous pouvons nous représenter 1 aspect d’un forum de petite ville africaine au temps des Antonins ou des Sévères.
est
se compose essentiellement d’une aire dallée, surélevée, à laquelle on accède par un udicr et autour de laquelle court un portique à colonnes. C’est un lieu de réunion pour les habi-
CAPITOLE DE T H U G G A (DODGGA, PRÈS DE TÉBOURSOUIt) (p. 41).
lants de la ville : les désœuvrés viennent s’y promener, flâner sous les arcades, en causant des nomellt s locales, jouer a la marelle sur le bord des trottoirs. C’est aussi, comme à Rome, le siège de la vie politique de la cité. On y fait les élections, on y rend la justice, on y règle les affaires d uig( ni , c est la que se donnent les grandes lûtes, les repas publics avec sportules et distributions de cadeaux. Autour de la place se dressent les édifices appropriés à ces divers besoins : bourse
LES GRANDS TRAVAUX DES ROMAINS EN TUNISIE
pour les commerçants, basilique pour les juges, trésor de la cité, curie où se tiennent les séances du conseil municipal, école primaire tenue par le lilterator, boutiques pour les changeurs, les magistrats, et latrines publiques. Sans cesse on agrandit, on répare le forum : on l’entoure de trottoirs et de nouveaux portiques; on embellit ses rostres cl son tribunal; on l’encombre de statues dédiées aux empereurs et aux princes de la famille impériale, aux gouverneurs de la province, aux patrons du munieipe ou de la colonie, à tous les personnages qui pouvaient l’aider de leur influence, et aussi aux simples citoyens qui lui faisaient honneur par leurs mérites ou par leur fortune.
ÿ 2 Temples et basiliques.
Aux abords du forum se dresse, comme à Rome, le sanctuaire dédié à Jupiter, Junon et Minerve. Le mieux conservé de ces capitules africains est le temple corinthien de Dougga (fi g. p. 40). Admirablement proportionné et d’une grande richesse, il est placé dans une situation telle qu’on le voit de partout : il domine toute la vallée de Téboursouk. Mais c’est surtout lorsque, montant a Dougga par le sentier d’Aïn-IIedja, on l’aperçoit à distance, profilant sur le bleu du ciel ses sveltes colonnes cannelées et le triangle de son fronton doré par le soleil, que l’on saisit clans toute sa beauté l’harmonieuse élégance, l’eurythmie de ses lignes, rendue plus saisissante encore par le contraste qu’offre la forme pure et claire de l’édifice avec les masures sombres dont l’amas confus s’étage à ses pieds.
D’autres capitoles, dont je crois être le premier à signaler l'existence, ceux d ' Allhiburus, d’ Abthugni (Hcnchir- Souar), de Va/lis, présentent des dispositions particulières et typiques que leur rareté me lait un devoir de noter ici. Ce sont des temples grecs, construits sur le plan habituel, mais accostés, en outre, de deux chapelles latérales, comme si l’on avait réservé dans le même édifice, à chacune des divinités de la Triade capitoline, un sanctuaire qui lui fût spécialement réservé.
Ailleurs, à Siiffelula (Sbeïtla), la séparation est plus complète encore : les trois temples dont l’ensemble paraît former le capitole constituent des touts indépendants, qui ne sont plus reliés l’un à l’autre que par des arcades monumentales (fi g. p. 41).
Cependant le nombre des temples africains qui présentent quelque originalité est très restreint. Ceux dont le plan s’écarte du type gréco-romain habituellement adopté sont presque toujours consacrés à des divinités appartenant en propre à l’Afrique et qui représentent l’union des
BASILIQUE BYZANTINE DE SAINT-PIERRE A SICCA VENERIA (LE KEt') (p. 43).
diverses races du pays sur le terrain de la religion. Cette union est obtenue par un simple changement d’étiquette : Tanit la carthaginoise prend le nom et les attributs de la Junon céleste ( Cœles tis ); Saturne, le seigneur Saturne (. Satnrnus dominas), n’est autre que l’antique Baal Ilâman romanisé. Leurs sanctuaires, au Bou-Kourncin et à Dougga, rappellent, par leur emplacement et leurs dispositions, les traditions orientales du culte primitif, lorsqu’on adorait la divinité sur les hauts lieux, dans un enclos consacré, un temenos à ciel ouvert, où s’entassaient, autour de la table réservée ;i l’immolation des victimes, les stèles votives dues il la piété des dévots.
Mais la plupart des sanctuaires africains sont consacrés il clés dieux du Panthéon grécoromain, surtout Apollon et Diane, Hercule, Esculape, Mercure, Vénus, Liber Pater, et les Cérès ( Ccreres ). Ils sont construits sur le modèle des édifices religieux de la Grèce et de Rome et reproduisent presque toujours le même type : qui en connaît un les connaît tous.
A partir du milieu du troisième siècle, l’on n’en construit plus guère, lis disparaissent à mesure que le christianisme se développe : les uns sont désaffectés, d’autres font place à de somptueuses basiliques chrétiennes, construites parfois à leurs dépens.
LES GRANDS TRAVAUX DES ROMAINS EN TUNISIE
C’est ainsi que le Dar-el-Kouss du Ivef, la basilique de Saint-Pierre de Sicca Vencria (fig. p. 42), que le Service des Antiquités de Tunisie vient de faire déblayer et d’identifier, fut bâti au cinquième siècle avec des matériaux provenant d’un temple de la Piété de l’Empereur (Pietizs Augusta).
Les ruines des basiliques se rencontrent fréquemment sur le sol de la Tunisie. Le nombre de celles qui ont déjà été reconnues est considérable. Il s’accroît chaque jour, à mesure que l’exploration archéologique du pays sc complète. Elles sont de toutes les tailles, elles affectent toutes les
AMPHITHEATRE ROMAIN A TIIŸSDRUS (HL DJEM) (p. 44).
formes, depuis l’humble église de A lliage, qui reproduit la basilique païenne, rectangulaire avec une abside au fond et deux rangées de colonnes séparant la nef des bas côtés ; depuis les chapelles trifoliées comme celle de Ksar-IIellal, dans la vallée de la Siliana, ou quadrifoliées comme celle de Maâtria, — jusqu’à l’immense basilique métropolitaine de Damous-el-Karita à Carthage, avec son atrium à ciel ouvert, ses portiques, son baptistère et ses sacristies.
§ 3. — Théâtres et hippodromes.
A côté des édifices publics affectés à la vie politique et religieuse de la cité, d’autres, aussi nombreux et plus luxueux encore, étaient consacrés aux plaisirs. Les Romains de Tunisie, comme ceux de la ville éternelle, ne pouvaient sc passer cle jeux et de spectacles. Ils se passionnaient pour les représentations dramatiques, les mimes, les luttes d’athlètes, les combats de gladiateurs et de fauves, les courses de chevaux ou même de chameaux. On s’étonne aujourd’hui de retrouver dans les ruines d’infimes bourgades les restes d’un théâtre, d’un cirque, d’un hippodrome. Ces édifices se bornent en général à reproduire le plan et les dispositions des types gréco-romains connus; mais ds surprennent par leur nombre, leur richesse, leurs proportions énormes.
Le plus colossal, l’amphithéâtre de Thysdrus (El Djem), sc dresse au sommet d’une colline qui
domine au loin toute la plaine environnante (fig. p. 43). Il écrase de sa masse gigantesque le misé rablc village arabe construit à ses pieds avec ses débris. Presque aussi haut que le Colisée de Rome, auquel il ressemble beaucoup, il décrit une vaste ellipse dont le grand axe mesure 150 mètres environ, le petit axe 125. Il avait quatre étages, dont trois subsistent en partie. L’intérieur du monument a beaucoup souffert du temps et de la main des hommes : les escaliers se sont effondrés; les gradins ont été arrachés. Malgré cela, l’aspect grandiose et la belle ordonnance de l’ensemble suflisent a produire une impression saisissante de grandeur et de force.
C’est, au contraire, par l’élégance de scs proportions et la grâce de son décor que se distingue
THEATRE DK T II U G G A (DOUGGa) (p. 44).
le théâtre de Doitÿÿa (fig. p. 44). Il est admirablement conservé. Les vingt-cinq rangées deTgradins de 1 hémicycle sont presque toutes intactes. Elles étaient couronnées par un portique actuellement écroulé, d’où l’on embrassait d’un coup d’œil l’ensemble de la salle, l’orchestre pavé de mosaïques et encombré de bases honorifiques supportant des statues, la scène richement ornée, le mur du fond avec ses trois absides, ses portes, ses escaliers, ses colonnades, et, par delà, l’admirable panorama qu offrait la vallée de 1 Oued-Khalled avec ses villas étagées et scs jardins au premier plan, scs champs de blé, ses forêts d oliviers, scs bourgades éparses dans le lointain et le cirque de montagnes bleuâtres qui ferme l’horizon.
Le théâtre de Dougga avait été offert en cadeau par un citoyen de Dougga, L. Marcios Quadratus, a sa ville natale. Il en est de même pour , presque tous les autres édifices de cette cité. Le temple du Capitole avait été construit aux frais de L. Marcius Simplex Regillianus ; L. Octavius \ ictor Roscianus avait fait élever le temple de Saturne; Q. Gabinius Rufus Félix Beatianus Libe-
LES GRANDS TRAVAUX DES ROMAINS EN TUNISIE
rails, celui de Cœlestis. L’hippodrome était dû à la générosité de T. Œbutius Ilonoratus et de P. Sabonius Institor.
Ce fait n’est point particulier à Dougga. 11 se reproduit dans toutes les cités africaines. Il va entre elles comme une émulation de magnificence. Chacun veut cpie sa patrie soit la plus somptueuse, qu’elle ait plus grand air ([lie ses voisines. Tous s’appliquent, dans la mesure de leurs res-
MOSAÏQUE TROUVÉE DANS LES RUINES ü’uNE MAISON ROMAINE A T II A B A R K A (p. 40).
sources, à l’embellir et à l’orner. Les plus riches font construire un temple, un cirque, un théâtre ; d'autres, moins favorisés de la fortune, se contentent d’une chapelle, d’une porte triomphale, d’un exèdre sur le forum ou d’une modeste fontaine.
Vît