ET RÉCIPROQUEMENT
En présence de tels résultats, on peut être sur que le commerce entre la France et la Tunisie ira en croissant. Il est naturellement impossible d’indiquer à chaque commerçant ce qu’il pourrait vendre ou acheter en Tunisie comme produit nouveau ; il appartient à celui qui veut entrer en relations d’affaires avec ce pays de consulter les statistiques de commerce, d’examiner la liste des marchandises qui s’y vendent, et choisir celles qui, fournies actuellement par l’étranger, pourraient être avantageusement fabriquées en France; il appartient au négociant qui dispose de capitaux de se rendre sur place, d’v prendre des échantillons des articles étrangers et de chercher à fabriquer ces mêmes articles aux mêmes conditions et même à de meilleures que ses concurrents, sans oublier ces deux principes : 1° qu’il faut se plier au goût des indigènes (combien de fois ne l’a-t-on pas répété?) et leur fournir des articles peu artistiques, si tel est leur goût, et 2° imiter servilement les articles que les étrangers vendent dans le pays. C’est là le seul moyen de faire concurrence. Les objets artistiques et chers seront vendus plus tard, lorsque le pays sera plus prospère et que les habitants se seront faits aux modes françaises. Pour le moment, il faut s’assurer de plus en plus le marché en luttant avec l’étranger; la France a réussi à attirer à elle la plus grande partie de l’exportation tunisienne; elle a lait beaucoup dans la création et. le développement des industries; c’est ainsi que les colons ou industriels français ont créé en Tunisie la fabrication de la chaux et du ciment, des briques et tuiles, des carrelages en ciments comprimés, des liqueurs, des boissons gazeuses, des foudres et futailles, de la glace artificielle, l’imprimerie, la lithographie; c’est ainsi qu’ils ont développé et perlectionné d autres industries, comme celles de la savonnerie, de la minoterie, des pâtes alimentaires et surtout de l’huile d’olive, dont la fabrication représente 125 établissements européens, possédant 18 machines a vapeur, d'une force de 3.146 chevaux, 222 broyeurs d’olives et 532 presses à huile; mais la France peut encore faire davantage. Pourquoi ne demanderait-elle pas à la Tunisie une partie du blé qu elle achète à la Russie, aux Indes, à l’Amérique? Les blés durs de la Tunisie sont, en effet, très recherchés pour la semoulerie. Pourquoi les parfumeurs français ne s’approvisionneraient-ils pas de fleurs en Tunisie? On cultive dans les jardins de Sfax le fenouil, la coriandre, le cumin, la rose, l’églantine, la fleur d’oranger, le jasmin et la cassie, et on y fabrique des essences qui sont recherchées dans tout l’Orient. Pourquoi les savonniers et les labricants d huile français ne viendraient-ils pas fonder de nouvelles usines dans un pays où ils auraient la matière première en quantité et de bonne qualité? Pourquoi l industriel du. Nord ne prendrait-il pas son lin en I unisie ou n’y établirait-il pas une fabrique de fil? Combien de cultures ne pourrait-on pas développer dans ce pays, et
notamment Y orge, qui non seulement sert à la nourriture des chevaux, mais est très recherchée en Europe pour la brasserie; Y avoine et le maïs, dont les surfaces ensemencées sont encore bien faibles; les légumes frais, la pomme de terre, les asperges, les tomates..., qui se vendraient comme primeurs en France; le coton, dont la culture était, paraît-il, autrefois assez répandue; les condiments, auxquels le climat chaud et sec de la Tunisie communiquerait des qualités aromatiques toutes spéciales; Y olivier lui-même, les plantes à essence, que seuls les indigènes utilisent jusqu’à présent; Y arachide, le sorgho, le pavot à opium, le mûrier, qui permettrait peut-être l’élevage du ver à soie; le citronnier, Y oranger, le figuier, le caroubier, le grenadier, les fruits avec ou sans noyaux, parmi lesquels il faut citer les amandes, les pistaches, les olives de table, et enfin les fruits qui poussent en France, comme les abricots, coings, pêches et prunes. Les forêts sont appelées à se développer, surtout dans le Nord; le sumac pousse à l’état sauvage sur les montagnes des Ourazlas; le chêne-liège est à peine exploité. Combien d’exploitations a développer ou a entreprendre, comme Y élevage du bétail, l’extraction du goudron, qui serait fourni par le pm d’Alep et le -genévrier de Phénicie; la pêche, le parcage des huîtres, dont certaines, qui produisent des perles, ont été signalées dans le golfe de Gabès! Combien d’industries nouvelles a créer! Les tortues de Pile Djerba fournissent des écailles très fines; le thon, qui se trouve sur toutes les côtes, ferait d’excellentes conserves; dans un autre ordre d’idées, on n’a pas encore songé à faire du raisin sec, qui est d’une consommation universelle. Enfin le pays renferme, outre d’immenses gisements de phosphate sur un grand nombre de points de la Régence, des mines de zinc, de plomb, de cuivre, de fer, qui ne sont pas encore l’objet d’une exploitation très active. Des gisements de calcaires asphaltiques ont été reconnus près de Tunis.
Enfin, la Tunisie elle-même pourrait développer son commerce avec Tripoli, qui fait annuellement un chiffre d’affaires de plus de 22.000.000 de francs, dont 1.500.000 avec la Régence.
L’Europe fabrique couramment des marchandises uniquement recherchées pour le commerce soudanien : cotonnades, soieries, quincaillerie, etc., marchandises dont la couleur, la longueur, le pliage, sont en conformité avec les usages du pays.
La Tunisie en produit aussi une notable quantité, tels que les tissus indigènes de laine et de coton, les étoffes, les couvertures, les haïks, les burnous du Djérid, des Matmata, de Djerba, de Kassen-Kellah ; les tissus de soie, les chéchias, les vêtements en étoffes indigènes et européennes, pour la confection desquels Tunis a une spécialité reconnue. Il faut donc que la Tunisie vienne en concurrence avec l’Europe pour tous les articles du commerce saharien et soudanien.
Qu’on ne s’attende pas à trouver ici l’énumération complète des débouchés que peut offrir le pays.
C’est a chacun de s’enquérir de ce qu’il peut faire en Tunisie, et pour cela il faut consulter les statistiques et les rapports commerciaux qui abondent en France, tant ceux qui sont publiés par les Ministères des Affaires étrangères, des Colonies, du Commercé, des Finances, de l’Agriculture, que ceux qui sont mis à la disposition du public par la Direction de l’Agriculture et du Commerce de Tunis. 11 faut, au simple vu des statistiques, c’est-à-dire de la liste des marchandises, de leur importance au point de vue des transactions et de leur origine, que le négociant voie sur quels articles il peut exercer la concurrence. C’est ainsi qu’il verra que la France a à subir une sérieuse concurrence pour les tissus de coton; les tissus de chanvre, lin, jute; la bijouterie, les meubles, les fruits, les fromages, les vins, les fils de .coton. Il s’apercevra aussi en lisant les rapports commerciaux que 1 usage de la bière augmente, que les sirops et la confiserie offrent un
débouché qui prend de l’importance; que les alcools ne viennent pas de France; qu’on vend en Tunisie du poisson salé, des conserves à l’huile, des cotons filés en masse, qui viennent surtout d’Angleterre et de Malte; des bois de construction fournis par la Suède et la Norvège, des meubles qui sont italiens, des tissus de coton et de toile qui viennent d’Angleterre.
Il verra qu’on importe en Tunisie des cartes à jouer, des papiers à cigarettes, de la bonneterie, des galons or et argent faux, des tasses à café en porcelaine, des verres de lampe, de la tabletterie, miroiterie, de la houille, de la serrurerie, coutellerie et articles de ménage, des jeux d’enfants, des verres à vitres, de la poterie en terre commune, des carreaux et pavés céramiques et de la gobeleterie qui ne viennent pas de France.
Les débouchés sont tout indiqués. La France possède ou fabrique, elle aussi, tous ces articles; qu’elle lutte donc avec les autres pays, comme elle lutte pour s’assurer le monopole des lissus de laine et de soie. La France fournit bien les draperies de choix et les belles étoffes de laine pour robes et manteaux; mais l’Angleterre, l’Autriche et l’ Italie expédient plus de la moitié des tissus de laine, qui sont de qualité médiocre, mais courante.
Enfin, il ne faut pas que le commerçant français se contente de rechercher quels sont les articles qu’il peut vendre dans le pays concurremment avec l’étranger; il faut qu'il voie quels sont les articles nouveaux qu’il peut y importer et les matières nouvelles qu’il peut en tirer; il s’en apercevra au fur et il mesure que la population européenne s’accroîtra, que la population indigène se rapprochera de plus en plus des Européens pour les mœurs et les habitudes, au fur et à mesure que le pays s’enrichira, c’est-a-dire que ses besoins deviendront plus nombreux.
G. Wolf rom,
Attaché à la Résidence générale à Tunis.