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ÉTAT ACTUEL DE LA POPULATION MUSULMANE INDIGENE

Toutes les populations d’apport antérieur à l’occupation française ont, de gré et plus souvent de force, adopté une même civilisation : celle de l’Islam. Seuls les Juifs ont conservé leur

relio’ion.

Sous ce rapport, l’unité est faite. Si l’on parcourtles pays, village par village, tribu par tribu,

on trouve bien des traces du passé, traces révélées par des usages locaux ou la conservation de l’antique dialecte.

En Tunisie, ce dialecte n’a survécu que dans les Guessour du Sud et l’ile de Djerba. Il est apparenté aux dialectes des Berbères du Sahara, de Rbadamès, de l’Aurès, du Mzab, de la Kabylie. Cette langue, comme j’ai eu occasion de le montrer, possède un fond européen, déformé par des influences des races barbares anciennes, et surtout par les langues sémitiques (phénicienne

et arabe).

L’organisation patriarcale de la famille et la répartition du peuple en tribus composées de familles apparentées entre elles et descendant d’un ancêtre plus ou moins mythique ont brisé l’antique organisation du peuple en cités. Même la plupart des villages, au lieu de former un tout unique, se composent de fractions parfois ennemies, quelquefois serves, analogues aux fractions des tribus nomades. Sauf chez les Oughammas dans le Sud, les assemblées populaires, comparables à celles qu’on retrouve en Kabylie, ont sombré sous l’action des Arabes et des Turcs.

L’étude des populations musulmanes selon leur répartition géographique nous permettra de pénétrer avec plus de détails les traits caractéristiques de chaque groupe. Pour plus de clarté dans la description, on peut, à ce point de vue, subdiviser la Tunisie en trois régions : 1° l’intérieur; 2° le littoral; 3° les oasis.

§ I — Musulmans de Khroumirie et de la Tunisie Centrale.

La Tunisie centrale comprend presque tout le pays, à l’exception des oasis qui entourent les chotts et d’une bande de littoral d’épaisseur variable, qui va de Bizerte à la Tripolitaine. Dans cette zone se trouvent les fertiles plaines de la Medjerdah, de la Siliana, du Sers, etc. Malgré cela, elle est dépeuplée. Ces riches contrées ne nourrissent même pas cent mille habitants. C’est une bonne fortune pour nous, Français, que la partie la plus colonisable soit vide d’habitants. On conçoit combien il serait aisé à un gouvernement prévoyant de jeter, dans ces riches solitudes, une population européenne susceptible d équilibrer par le nombre les indigènes. Rien n’a encore été fait dans ce sens. Fera-t-on quelque chose?

La composition des populations indigènes rend compte de la stérilisation du pays. Les meilleures plaines ont, en effet, été occupées par des tribus d’origine arabe. Ces tribus — telles (pie les O.-Soltan, les O. -Ali, les Drids, les Ileddils, dans la vallée de la Medjerdah ; les Riahs, dans celle de l'Oued-Miliane ; les O.-Saïd dans l’Enfida, etc. — proviennent de l’invasion des Hillal et des Soleïm. Ces pillards, dont l’Egypte se débarrassa en les lançant sur la Berbérie, consommèrent la ruine de ce pays fertile. Us y trouvèrent des Berbères du type ibère, aux mœurs analogues, dont les Numides de l’histoire sont l’exemple le mieux connu. Ces gens étaient faits pour s’en-

GUF.RRIER KHRODMIR (p. 59).

LA POPULATION ET LES RACES EN TUNISIE

tendre. La fusion eut lieu rapidement entre les pillards. La polygamie aidant, le type arabe disparut. C’est au point cpio dans les tribus les plus pures on ne rencontre pas une proportion de plus de quinze à vingt sujets de ce type sur cent examinés.

Quant h ce type arabe lui-même (fig. p. 56), il est bien connu. Les traits les plus caractéristiques sont : un nez étroit, long, à ailes relevées, à la pointe recourbée en forme de bec d'aigle, ce nez se détachant d’un Iront étroit sans solution de continuité ; une face longue, sans pommettes bien accusées; des lèvres un peu épaisses, formant des rebords; un menton fuyant; des yeux fendus en amande, grands et foncés.

Les Berbères du type ibère, ou Numides (fig. p. 57), r . ’ se différencient

de ces Arabes par leur petite taille. Leur peau

est assez bistrée. femme kiiroumir allaitant son enfant (p. 59). Leur tête est très allongée; elle est renflée postérieurement; la saillie de l’occiput, d’ordinaire en chignon, est très forte et se

grande place de testour (p. (31). trouve beaucoup plus relevée que chez les Européens du Nord. Le front est étroit, souvent bombé en verre de montre.

Les orbites sont petites, assez enfoncées, l’œil et les cheveux sont foncés. Le nez est séparé du front par une forte dépression. Le menton est carré, la mâchoire puissante, aux angles très écartés, ce qui élargit la face, déjà rendue plus large par l’écartement des zygomas. On a ainsi une l'ace courte, en dysharmonie avec une tète longue.

Cette association d’éléments batailleurs et pillards a occupé les meilleures plaines. Les cultivateurs primitifs en ont été expulsés. Leurs débris se sont réfugiés dans les régions plus pauvres ou moins accessibles. Cette migration, jointe au peu de sécurité, a déterminé chez eux un retour progressif à la barbarie. Tel est le cas des tribus rejetées dans les forêts de Khroumirie et le pays des Mogods (fig. p. 58, 59).

Plus au sud, cette désorganisation est plus facile

à observer. En effet, les indigènes sont d’autant plus sédentaires et industrieux

que

le

avs

GO

est plus abrupt, c est-à-clire plus sûr. Les Frechichs et les Majeurs sont nomades, tandis cpie les Ayars, les Yaliias, les Zlass-Sandasscn, Kaoubs et Touazines sont presque sédentaires. Les montagnards de la Kessera, et surtout ceux du Bargou, habitent des acropoles peu accessibles.

A ce groupe appartenaient les vaillants Berbères de l’Ousselet. Ceux-ci, après de longues

BÉDOUINES DEVANT LEUR TENTE- (p. 61).

luttes pour leur indépendance, finirent par succomber sous les attaques des forces beylicamp. Les survivants furent déportés dans des villages de la vallée de la Medjerdah et du cap Bon, où ils forment, aujourd’hui encore, des quartiers séparés

Pour ne rien négliger, ajoutons que les tribus berbères que nous venons d’étudier renferment — tant en Khroumirie que sur les plateaux du Centre tunisien — un élément blond très

GOURBIS DE PIERRE RECOUVERTS DE CHAUME, PRÈS DE SOUK-EL-ARBA (p. 62 et 63).

appréciable, croisé le plus souvent avec le type ibère. Citons, parmi les groupes les plus clairs de ces régions : les Mogods, les Meknas, les gens de Béjà, ceux des villages de la Basse-Siliana, du Bargou, de la Kessera, les Ouled-Ayar et les Majeurs (fi g. p. 53 et 55).

Quelques groupes de Juifs vivent, de toute antiquité, sous la tente au milieu de certaines de ces tribus.

On rencontre plusieurs villages au milieu de cette désolation. Ceux ci sont l’œuvre de Maures

BÉDOUINES DEVANT LEUR GOURBI, FORMÉ DE BROUSSAILLES (p. 62 et 63).

en tuiles imbriquées, comme en Europe, au lieu d’avoir des terrasses. Enfin, M. le docteur Carton faisait remarquer récemment la ressemblance du minaret de la grande mosquée de Testour avec certains beffrois des Flandres, élevés, eux aussi, par des architectes espagnols (fi g. p. 49 et 59).

L'habitation la plus courante est la tente (fig. p. 00), formée de longues bandes d’étoffe. Cette bande d’étoffe varie en largeur et en longueur, selon les ressources. On la soutient au milieu par des pieux toujours trop courts pour que l’on puisse pénétrer autrement que le corps courbé en deux, Le pieu central est plus long que ceux placés devant ou derrière. Aussi les voyageurs n ont ils pas manqué de rappeler les citations de Salluste sur les habitations, en forme de carène de

LA POPULATION ET LES RACES EN TUNISIE . 01

d’Espagne réfugiés. Au siècle dernier, Desfontaines constatait que beaucoup d’entre eux connaissaient encore l’espagnol. Depuis, les exactions du système gouvernemental tunisien les ont ruinés. Ils sont redevenus aussi barbares que leur entourage. Disons de suite que les villages créés par les Maures Andalous sont remarquables par la régularité des rues. Leurs maisons sont couvertes

navire, des naturels du pays. Une murette de pierres sèches ou de simples branchages ferment cette tente par derrière. Là vivent pêle-mêle, en promiscuité, les membres d’une famille. Les grands seigneurs, frottés à la civilisation, se sont fabriqué des tentes en toile, très élevées et divisées à l’intérieur en véritables chambres.

BÉDOUINE VÊTUE DU P E P LO S (p. 63).

Les populations plus spécialement berbérisées occupent de préférence, comme habitations, des buttes (pie nous appelons gourbis, mot inusité en Tunisie. Voici comment on les construit. On creuse à une profondeur de 50 centimètres environ une superficie de terrain en forme de quadrilatère allongé dont les petits côtés seraient arrondis. Cette surface est celle qu’occupera l’habitation. Le sol sera en contre-bas. Les parois sont confectionnées soit en pierres retenues par delà boue, soit, dans les régions à sol argileux, en briques laites de paille et de terre et séchées au soleil, soit en simples broussailles. La toiture est en diss ou en paille. La porte s’ouvre sur

LA POPULATION ET LES RAGES EN TUNISIE

une face latérale (fig. p. 60 et 61). La saleté règne en maîtresse clans ces demenr peu d’élévation, les cigognes, respectées des indigènes, viennent nicher sur ces toits.

Enfin, les restes de centres berbères, tels que les villages de Ileydous, Toukkaber, Chaouach, les villages du Bargou et ceux de la Ivessera, sont juchés en acropoles au sommet de pitons peu accessibles et entourés, comme supplément de défense, par d’épaisses plantations de cactus épineux. O11 n’v accède que par d’étroits sentiers pénibles à gravir et partout dominés par les murs à pic du village.

L’industrie est presque nulle. Les femmes confectionnent avec des métiers des tissus de poils de chèvre ou de chameau, pour faire des tentes, des sacs, des vêtements. Leurs métiers, aussi primitifs que ceux de l’ancienne Egypte, se composent de deux morceaux de bois qui soutiennent la trame.

Elles fabriquent des nattes par des procédés analogues. En Khroumirie, les hommes portent des ceintures de guerre en cuir, d’où tombent de nombreuses franges également de cuir. Ils ornent au couteau des cannes, des flûtes et îles cuillers. A Béjà, ils font même des espèces de sabots en bois tout sculptés.

Ces dessins sont toujours géométriques.

Le costume est assez uniforme. Toutes les campagnardes tunisiennes portent le même. C’est, à peine modifié, le peplos de la Grèce antique. Deux pièces indépendantes, d’une étoffe de laine bleue, le composent. L’une est passée sur la partie antérieure,

1 autre sur la partie postérieure du corps. Il n’y a aucune couture. Des fibules primitives d’argent, et plus souvent de cuivre, servent à fixer ces deux pièces l'une à l'autre au niveau des épaules (fig. p. 62 et 63). La place de la fibule n’était pas identique chez la Grecque. Chez celle-ci, elle se fixait sur le sommet de l’épaule, laissant le cou également dégagé en avant et en arrière. La Bédouine attache ses fibules au-dessous de la clavicule. La pièce postérieure de son peplos couvre donc le cou en arrière et les épaules, en constituant des sortes de manches.

es. Malgré leur

BÉDOUINE PORTANT SON ENFANT (p. 63).

Le devant du cou reste dégagé. Ce vêtement, chez

1 Africaine, n arrive qu a mi-jambe. La Grecque le portait plus long, il descendait aux chevilles. Lue ceinture de couleur rouge, attachée sur le côté à un anneau de cuivre, fixe a la taille

ce vêtement léger. Souvent entr’ouvert, il laisse apercevoir, sur les côtés, la poitrine et les cuisses de la femme.

La tête est entourée [d’un turban. Un voile flottant, d’ordinaire rouge, recouvre la tète et

les épaules. D’énormes boucles d’oreilles, en lorme d’anneaux, pendent de chaque côté de la lace. Leur poids déchirerait les oreilles; aussi les femmes les attachent-elles par des cordons à leur turban. Des colliers, dans lesquels entrent des morceaux de corail, du cuivre, de l’ambre, - — et jusqu’à des boutons de cuivre de nos troupiers, — ornent le cou de ces femmes (Fig. p. 64).

Le costume des hommes est le burnous bien connu (fig. p. 65 et 66). Par-dessous, on met une chemise de cotonnade. Le possesseur d’icelle ne la quitte jamais. C’est elle qui le quitte, usée et pourrie, mais vierge de tout lavage. La tète est recouverte de la

chéchia. Un turban de coton blanc s’enroule tout autour en nombreuses spirales, surtout en Khroumirie. Il produit des déformations de la tète, comparables à celles qui s’observent chez les populations des environs de Toulouse. Chez les Arabes, le turban est en corde de poils de chameau.

I.cms pieds sont protégés par des savates jaunes dans les contrées relativement civilisées. Les plus primilils mettent des sortes de chaussons de laine tressée, à semelles en cuir vert. Les jambes sont nues. I ne chose les surprenait d ailleurs beaucoup au début de l’occupation : c’était de nous

voir avec les extrémités trop couvertes et la tète aussi exposée a 1 air. Eux agissent inversement.

Les gens riches s’habillent d’ordinaire à l’instar de Tunis. Hommes de cheval, ils revêtent de brillants costumes, surtout pour les fantasias. Ces fantasias ne sont pas seulement des courses lolles, exécutées en faisant parler la poudre. Les grands seigneurs de la tente leur préfèrent l’exhibition de montures bien dressées, faisant des changements de pas ou passages, des danses, etc. Ces jours-là, on met au cheval une selle d’ordinaire de velours rouge, richement brodée en or ou en argent. Sa croupe est recouverte d’une étoffe de soie, ornée de grelots

BIJOUTERIE D’UNE BÉDOUINE TUNISIENNE . (p . 64).

de cuivre. Le cavalier, chaussé de bottes rouges, revêt un gilet

CAVALIERS DE FANTASIA (p. 64).

d une veste de soie jaune brochée. Une ceinture de cuir, ornée de dessins, lui serre la taille, (hg. p. 64). Enfin, tout le long de la frontière algérienne, il est d’usage de se coiffer, clans ces circonstances, d un bonnet conique, en plumes d’autruche, rappelant par sa forme les bonnets à poils

LA POPULATION ET LES RACES EN TUNISIE

de l’ancienne garde impériale. Ces fantasias séduisent les touristes ou personnages oflîciels en voyage. Elles ne sauraient pas masquer à l’observateur consciencieux la barbarie de ces gens. Il existe un profond contraste entre ces rares cavaliers un peu brillants et le peuple, à moitié nu, qu’ils dominent, peuple grattant à peine la terre, abrité sous quelques tanières primitives, enclin à demander au vol ce qu’il ne peut se procurer par sa civilisation rudimentaire. Où cet état de barbarie se révèle, c’est dans la céramique. Le tour du potier, déjà connu en Europe à l’époque du bronze, n’a pas encore pénétré chez ces sauvages. Leurs ustensiles se font à la main. Les procédés, la forme, l’ornementation, rappellent ceux de la pierre polie en Europe. Playfair compare l’état social des tribus de la Khroumirie à celui des sauvages des iles Andaman.

Dans cette région encore couverte d’anciens monuments mégalithiques, on voit survivre bien des pratiques qui rappellent les procédés d un autre Age.

§ 2. — Musulmans du littoral.

BÉDOUIN EN MARCHE (p. 64).

s’élevait dans un pays abandonné,

On constate une différence profonde entre les populations du littoral et celles du ccn-

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