‹ La TunisieChapitre 24 sur 157 · LO · texte numérisé non relu

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lointaine. Je ne sais si les centurions de l’armée romaine regardaient avec la même attention les antiquités phéniciennes, disséminées autour de leurs casernements...

Le commandant Rébillet a décidé que nous pouvions disposer de notre après-midi. Les uns profitent de ce congé pour aller voir danser une houri villageoise, amenée spécialement pour nous par le caïd des Drides. Les autres se promènent à travers les ruelles enchevêtrées de la ville arabe.

Je vais au fondouk. On y peut toujours flâner, bavarder, écouter des histoires. Le fondouk, dans les bourgades africaines, depuis le Maroc jusqu’à la Cyrénaïque et au delà, c’est le rendez-vous des marchands, des errants; c est le lieu public oii l’on trouve des compagnons, un gite et quelquefois le reste. C’est, d’ailleurs, une bâtisse fort simple. Une cour carrée. Tout autour, des cham-

brettes malpropres , qui servent à loger tantôt des chevaux, tantôt des hommes. Au fondouk de Téboursouk, j ai trouvé d abord une famille grecque qui débite, sur le comptoir, dans des verres sales, des liqueurs de choix : brûle-gueule, tord-boyau, cassepoitrine à foison. Je ne résiste pas au plaisir de surprendre ces gens en parlant leur patois natal. Aussitôt nous devenons amis. Le père est couché sur un grabat. Il a, parait-il, la jambe cassée. Le fils a l’air d’une franche canaille. Seule, la vieille mère, embéguinée dans le costume noir des Cyclades, est intéressante par sa face de cire pâle, souffreteuse et résignée. Chez nous, les chipies ont moins de distinction.

« Ah ! dit-elle, les affaires ne marchent pas. Nous n’avons plus un seul para.

— Pourquoi donc?

— On ne boit plus. Les Arabes n’ont plus d’argent. Les soldats n’en ont pas beaucoup, et ils aiment mieux payer avec des coups de baïonnette. »

I anclis que nous devisons ainsi, dans une langue qui se souvient vaguement d’avoir été celle de Démosthène, une eflroyable borgnesse entre dans ce, « troquet » cosmopolite, en faisant des grâces. Elle est vêtue simplement d’une de ces chemises dont les femmes d’Europe ont coutume de sallubler pendant la nuit. C’est (comment dirai-je?) la principale courtisane du lieu. Le médecin du bataillon me montre une autre de ces dames. Plus exotique, celle-là. Une négresse lippue, large de poitrine, luisante de peau, forte en croupe. Elle est toute bruissante de bijoux et d’amulettes. De longues fibules d argent retiennent à ses épaules la cotonnade bleue dont se drape sa corpulence. De lourds bracelets d’argent retombent sur ses chevilles. Parée comme une châsse, elle est accroupie dans un coin du fondouk, et surveille une marmite oii cuit son dîner. Cette cuisine de sauvage sent fort bon. La femme, interpellée en arabe par le médecin, tourne vers nous ses prunelles lourdes, dont l’expression animale fait songer au regard cl’un chien souvent battu. Elle balbutie quelques paroles rauques. Le médecin m’affirme que cette pauvre diablesse, peu difficile dans le choix de sa clientèle, n’ouvrirait sa porte ni pour or ni pour argent à un chrétien.

Nous sortons de ce bouge Le soir tombe sur les maisons blanches de Téboursouk, sur les coteaux boisés, sur les terrasses calcaires d’où sortent des sources vives, sur la forêt d’oliviers qui s’étale,

CHAMEAU PORTANT DEUX FEMMES (p. 113)

au pied du village, dans la plaine. Soir lumineux, doré de clartés blondes, allégé par de fines glacures d’argent, tout à fait semblable aux divins crépuscules dont j’ai goûté la douceur et le parfum sur les routes d’Asie. .

I) K T K !! O U II SOUK A Ii É .1 A

7 Avili l. — De Téboursouk au pont de Trajan, jolie étape sur des plateaux dont les pentes descendent vers la vallée de la Medjerdah.

VUE DE DEJA (p. 114).

Mon voisin de route est un jeune Arabe, qui se nomme Sébum et qui est instituteur à Tunis. 11 parle remarquablement le français.

« Sélami, lui dis-je en lui montrant les cheiks vénérables et barbus qui chevauchent, les uns sur des mules, les autres sur des ânes, autour du Résident, est-ce que ces vieillards éprouvent pour nous autres Français des sentiments vraiment cordiaux? »

Sélami réfléchit un instant et me répondit à peu près en ces termes :

« On raconte que le dernier bev de Constantine, El Hadj-Ahmed, accordait, tous les vendredis, une audience solennelle à ses sujets. Ceux qui croyaient avoir quelque motif de se plaindre se prosternaient au pied des coussins oii ce majestueux personnage était accroupi. Et chaque plaignant formulait ses doléances : Nous demandons la justice de Dieu contre notre caïcl , notre cheik (pu tel autre ) qui nous a lésés.

« Le chef alors était mandé. S’il n’avait pas assez de richesse ou de crédit pour payer son absolution, il était aussitôt privé de son commandement. Dans le cas contraire, les pauvres diables assez audacieux pour se plaindre étaient saisis, bâtonnés, taxés en proportion de la liberté qu’ils avaient osé prendre.

« Les I unisiens, sujets du Bey, n’ont pas besoin de cette justice boiteuse, qui fut, pen- , 7,™ — i c'ant de longues années, l’unique recours de leurs voi-

wMës

suis.

— Dis-moi, Sélami, les Turcs ont-ils laissé quelque trace de leur passage dans ce pays?

— Il y a encore parmi nous des Ivoulouglis, fds de Turcs et de femmes mauresques. Mais leur nombre diminue de jour en jour. Quant aux deys ottomans, leur mémoire est exécrée. C’étaient des voleurs, des pirates.

— Mais alors, Sélami, pourquoi dit-on maintenant que le parti des mécontents, en Tunisie, regarde volontiers vers Constantinople?

— Ah! voilà. Le sultan est bien le chef des Turcs; mais il est aussi le Khalife... »

Je n’insistai pas. Et, pendant quelques instants, je trottai sans rien dire près du cheval noir

ARRIVÉE AU KEP (p. 114)

cle Sélami.

D’ailleurs, nous descendions vers la Medjerdah. Une plaine fauve, couverte d’une couche de gravier par l’incessante alluvion du fleuve, s’étendait devant nous, toute fourmillante de piétons et

de cavaliers. Les tribus du caïdat de Béjà nous attendaient pour nous souhaiter la bienvenue. A mesure que nous avan cions, les couleurs et les lignes de ce spectacle imprévu se précisaient davantage. Les burnous blancs se détachaient du sol blanchâtre. La silhouette des capuchons pointus s’aiguisait sur l’azur tendre du ciel matinal. Les deux berges de la rivière s’animaient d’un grand remous de foule. Les Djendoubas, les Ouled-Bou- Salem , étaient venus de leurs douars, non pas seulement pour nous regarder et pour faire pétarder la poudre en notre honneur, mais surtout pour nous faire passer à pied sec la Medj erdah

En cet endroit, la rivière est ordinairement guéable. Mais les pluies récentes ont grossi les eaux. La crue nous exposerait au risque de mouiller nos bottes et de suivre involontairement la dérive, si les braves gens de la région ne consentaient à faire l’office d un gué vivant. Ils se sont mis, cinq cents et davantage, dans l’eau jusqu’à la ceinture. Ils barrent le courant. Le Résident, le premier, pousse son cheval dans la rivière. Aussitôt une grappe d hommes s’accroche a la monture, les uns pour la tirer, les autres pour la pousser, jusqu’à ce que la bête, un peu effarée, ait posé son sabot sur la terre ferme. Le second cavalier suit le même chemin, puis le troisième, puis le quatrième, jusqu’à ce que notre petit escadron ait été complètement tiré. Mais tout n’est pas fini. Maintenant, il faut remorquer à travers le fleuve jaune une douzaine de landaus qui nous suivent avec une cargaison de membres de l’Institut.

Je ne crois pas manquer de respect à ces messieurs. Mais je vyiis assure que le spectacle de

PISCINES DU KEF (p. 11G).

M. Oppert, un peu inquiété par ce sport nouveau, cahoté, en pleine eau, par des chevaux échevelés et une voiture un peu dégingandée, et montant sur les coussins pour éviter un bain de pieds, n’était point un spectacle banal. La procession des landaus serpenta dans les Ilots limoneux de la Medjerdah. Cette opération fut presque aussi longue que le passage du Rhin. Lorsque le dernier attelage, activé par de vigoureux coups de fouet, eut grimpé la berge septentrionale, une même pensée vint à l’idée de tous les voyageurs. Nous ne venions pas seulement d’assister, comme acteurs et comme témoins, à un épisode amusant, pittoresque, et qui sera pour nous tous, dans les soirées de notre vieillesse, une inépuisable source de récits. Nous avions aussi constaté, une fois de plus, le bon vouloir de ces populations, qui auraient pu, en nous laissant seuls en tète-à-tète avec les eaux courantes, nous mettre dans un cruel embarras...

Au pont de Trajan, nous retrouvons le chemin de fer.

Et, à deux pas de la voie ferrée, voilà qu’une fête arabe éclate en détonations précipitées, retentit en clameurs de bienvenue, se déploie en flottements d’oriflammes et de banderoles. cavaliers chassant au faucon dans

- LES PLAINES DU SERS (p. 115 et 1 17).

Le blanc domine : blancheur du sable, blancheur des burnous

(dont le soleil indulgent efface les taches), blancheur des petits ânes trottinant, où s’étalent des cheiks considérables; blancheur de presque tous ces fins chevaux, qui viennent peut-être de labourer la terre, et qui, une fois sellés, bridés, pomponnés, se rebiffent comme s’ils allaient galoper contre les infidèles dans les escadrons du sultan Saladin. Parmi toutes ces blancheurs, le hàle des faces maugrabines, la noirceur des barbes, l’éclat des yeux noirs, ressortent en oppositions nettes, sous les capuchons pointus. On entend un bruit d armes, un froissement d’étriers, un brouhaha de conversations gutturales, un remuement de multitude. Peu a peu, la foule, sans cesse grossissante, s’immobilise en cercle autour d’un pré d’herbe rasé où les cavaliers de la fantasia commencent à caracoler. Un chameau, dont la démarche fait osciller, en des mouvements de tangage et de roulis, un baldaquin de soie rouge (fi g- P- HO), dépasse, de la tète et de la bosse,

1 assemblée des hommes et des chevaux, et promène par-dessus les curieux son cou allongé, CUISINE EN PLEIN ATR AU CAMP DE ZANF0UR (p- lisses gros yeux étonnés, sa lippe morne. Un nègre, étriqué dans un sayon de cotonnade blanche, ceinturé de deux ou trois peaux de lapin, coiffé d’une tiare empennée où étincellent des verroteries, danse une bamboula burlesque, en rythmant, avec des castagnettes de 1er battu, la cadence disgracieuse de ses pieds lourds. Près de lui, grimace une négresse constellée et cliquetante de pendeloques. Ce couple horrible induit l’imagination dans l’Afrique profonde, vers Tombouctou, dans le pays noir où, sous le dur soleil, au milieu des brousses malsaines, une humanité inférieure, presque animale, gesticule et souffre obscurément, au son du tam-tam et du balafon. J’aime mieux 1 Alrique arabe, le pays des beaux chevaux et des cavaliers intrépides

Oli ! l’admirable cavalier rouge et vert ! Son cheval noir, caparaçonné de soie, se cabre, s’enlève, pointe, saute, s’agenouille, se relève, et, à chaque mouvement, fait frissonner des reflets de pourpre, des étincelles d’émeraude. L’homme est droit sur sa selle, les genoux pliés, les pieds fermes sur les étriers d’argent. Très jeune, fier, les traits immobiles, la tête serrée par le turban, la bouche voilée par une mentonnière de soie blanche qui cache tout le bas du visage , il est charmant et superbe. C’est le cavalier sarrasin, tel qu’on le voit passer, muet, mystérieux, gracieux et terrible', dans les chroniques du temps des croisades. Ici, il s’amuse, il jongle avec son sabre, il se divertit à dompter son cheval, tandis que la flûte chevrote obstinément ses trilles, et que les coups sourds des tambours couvrent à peine de leur rumeur lourde les y ou- y ou miaules par les femmes !...

Quel dommage de quitter cette féerie! Mais il faut nous rendre à Béjii (fig. p. 111), où nous attend la réunion des colons de cette riche l égion agricole, visiter la ville, en gravir les hauteurs,

puis, enfin, aller coucher à Sosk-el- Arba.

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