LE K E F
Un rocher. Autour de ce rocher, une ceinture de remparts dont le dessin fantaisiste et délabré épuise, je crois, toutes les formes possibles du créneau, du mâchicoulis et de la barbaeane (fig. p. 112). Sur les pentes de ces rochers, des carcasses de masures en ruines d’où émergent, çh et là, les maisons neuves des colons. Sur la pointe, une vieille caserne que l’on a rajeunie pour y jucher quelques soldats de nos bataillons d’Afrique, pauvres diables et loustics inquiétants, plus connus sous le nom de joyeux. Voilà, ou peu s’en faut, le Kef (fig. p. 93 et 112).
Mais la civilisation envahit peu à peu cette solitude et apporte la sécurité, le bien-être, la santé, dans cette ville malheureuse, longtemps ravagée par des révoltes et des carnages, naguère encore dévastée par la peste, la famine, le typhus, le choléra. Ce n’est pas sans peine que l’on a pu assainir ce foyer de mort, et unir au reste du monde, par des routes, par des lignes télégraphiques, par un service postal, cette cité de misère et de colère. Pendant longtemps, les cantonniers, les postiers, les télégraphistes, furent harcelés par les indigènes, qui les guettaient pour les fusiller. En 18(36, un surveillant de la ligne télégraphique mourut au Kef du choléra. Ses collègues et ses amis furent obligés de l’ensevelir en cachette. Il fallut maintenir, pendant quinze jours, autour de sa tombe, un poste de soldats, pour empêcher les fanatiques du lieu de violer la sépulture de ce chrétien maudit.
Aujourd’hui, les gens mariés de notre caravane peuvent envoyer tranquillement à leurs épouses des nouvelles de leur santé. Les conducteurs des ponts et chaussées font empierrer les routes sans avoir besoin de déranger les gendarmes, pour qui le Protectorat a fait installer au Kef une caserne toute neuve. La ville renaît peu à peu de ses ruines et de sa crasse, fl faut venir ici pour comprendre qu’une maison d’école bien propre, même dénuée de pittoresque, a du bon.
TESTES AU CAMP DE "ZANFOUR (p. 118).
Toutes les tribus des alentours sont venues au Kcf afin de faire honneur au Résident. Voici les Ivlaa, les Mellita, les Ouled-Ali, les Ouled-Abdelleh. Dans les rues, sur les places, des cavaliers trottent, galopent, flânent, costumés de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Cette ville pauvre s'est coquettement mise en frais pour nous accueillir. Aux portes du Kef, aux abords de la route, sur les escarpements des roches, dans les brèches des murs et dans les crevasses du sol, une loule bariolée comme la djebba du prophète, bruissante comme une forêt de térébinthes, mobile comme une volée de bengalis sahariens, acclama le Résident. Les Juifs étaient venus a pied. Les Arabes, à cheval, le fusil haut ou le sabre nu, bordaient d’une double haie les talus du chemin. Quelques-uns de ces cavaliers sont bizarrement coiffés d’un diadème de plumes d autruche; d’autres tiennent, sur le poing, des faucons chaperonnés (fig. p. 113). Les tambourins, détonant par saccades, font un bruit de bombardement. Les terrasses des maisons, les créneaux déchiquetés du rempart, sont vivement coloriés de vermillon, de sali an, d’écarlate et d’or par les vêtements bouffants et les hennins pointus des femmes juives.
Place Logerot. Sur la chaussée, plantée d’arbres jeunes encore, maigres, les burnous vont et viennent gravement, attendant la fête. Quelques-uns se sont assis et patientent sur des bancs de pierre récemment installés par la municipalité française. Lentement, un groupe se forme en cercle autour d’un petit garçon d une dizaine d années qui, a cheval sur une selle trop grande, fait la fantasia, tout seul...
Une flûte et un tambourin rythment les mouvements de cet enfant, dont je vois la calotte rouge, ornée d un gland échevelé, s’élever et s abaisser en cadence, parmi les capuchons attentifs. Ce jeune cavalier, le buste serré dans une veste de soie violette, brodée d’or, les jambes bottées de maroquin doré, se hausse fièrement sur ses étriers. U est sérieux comme le khalife Haroun-al-RaschicL Fidèle aux prescriptions qui règlent les élégances sarcasmes, il a, lui aussi, voilé sa bouche d’une mentonnière de soie. Ainsi embéguiné, la cavalier arabe dissimule
aux yeux des spectateurs ces contractions des lèvres que les meilleurs écuyers, même à Saumur, évitent malaisément. 11 a l’air impassible, et les femmes des goums le trouvent beau.
Toujours place Logerot. Je rencontre un colon marchand de chevaux, agriculteur et phosphatier a ses heures. Il est un peu arrogant, bouffi, suffisant, parleur par sentences, le type de nos colons d Algérie. Négligemment, il me conte un accident qui vient d’arriver : un Arabe qui, dans le tournoi, A ient de heurter un de ses camarades et de tomber à terre fort éclopé.
INDIGÈNES PRÉSENTANT LE COUSCOUS (p. 119).
Où est-il ?
MOUTONS EMBROCHÉS (MÉCHOUI)
— Là, tout à côté, dans une écurie.
- — - Personne ne le soigne ?
— Si : les hommes de sa tribu.
— 1! faut envoyer chercher le médecin du bataillon.
— Bah ! Laissez donc. Un de plus, un de moins !... » Dans le « souk », en montant vers la Kasbah, je rencontre un officier, avec qui j’ai fait connaissance tout à l’heure, à 1 « apéritif » qui nous fut offert aimablement par le cercle militaire.
« Eh bien, mon lieutenant, vous ne vous ennuyez pas trop au Ivef?
— Ça dépend des jours. Il y a des moments où nous trouvons que ça manque un peu de Français.
— ■ Mais vous avez des fonctionnaires?
— Pas beaucoup. . .
— Et des colons ?
- — Trop. »
.le serrai la main du lieutenant, en songeant (pie si tous les colons nourrissaient de pareils sentiments pour les Arabes, et si tous les soldats étaient ainsi disposés pour les colons, la Tunisie ne serait bientôt plus qu’une petite Algérie.
Vue prise du liant de la Kasbah. D’abord, tout près de moi, les casernements neufs, accotés à
de vieux bastions arabes raccommodés par les Espagnols et cassés par les Turcs. Des terrasses (fig. p. 112), où de vieilles coulcvrincs du temps des pirates barbaresques gisent parmi les chardons. Des créneaux, qui découpent sur le ciel une fine dentelure. Des remparts qui serpentent sur des collines semées de fleurs légères. Puis, à mesure que le regard s’abaisse Vers la ville, des cases de pierre qui semblent grimper au ravin, le minaret d’une mosquée (fig. p. 112), un fouillis de logis et de ruelles, de terrasses d’où monte incessamment une musique endiablée, invisible. Et, par delà
les ondulations de la plaine, que le crépuscule a teintée de