Enlèvement de la mariée, etc
Hélas ! au moment précis où ces divertissements devaient nous initier aux joies de la vie arabe, la pluie méchante nous obligeait à garder le coin du feu dans la maison de l’instituteur ou dans le
VUE DE KAIROUAN (p. 123).
bordj du contrôle. Les nobles cavaliers de la tribu des Ouled-Aouu pataugeaient dans les flaques.
Mais le lendemain un ciel propice nous dédommagea; il nous permit de jouir tout à l’aise du magnifique spectacle qui s’offrit à nos regards jusqu’à l’ancienne acropole de la Rossera (fig. p. 119), l’une des merveilles de la Tunisie.
Aux limites du territoire soumis à son contrôle, le capitaine Bordier nous salue et nous quitte, suivi de ses escadrons. Nous sommes maintenant sur le territoire des Zlas, et le puissant caïd de cette tribu, Si Mohammed ben Khalifa, vient, à la tète de ses hommes (fig. p. 118), présenter ses hommages au Résident général.
La tribu des Zlas est particulièrement cavalière et guerrière. Son humeur belliqueuse l’a sou-
vont engagée en de périlleuses aventures. Elle s’est battue contre les tribus voisines et contre nous. Maintenant, grâce à l’intelligence et à l’énergie du caïd qui la commande, elle a accepté très
loyalement l'autorité du Bey et le protectorat de la France.
Je renonce à vous décrire la diffa qui nous fut servie au camp de Sidi-Mohammedben-Ali. Il faudrait remonter jusqu’aux fastes du moyen âge pour retrouver cette façon seigneuriale et prodigue de traiter les gens que l’on reçoit. Je ne puis énumérer ces trente-deux plats de viande et ces dix-huit variétés de pâtisserie, où les ghoraïbes de semoule, les dattes farcies et les kaaben de
gazelle occupaient le premier rang.
G A FS A (entrée DES P I S C 1 N E s ) (p. 124). . , , , ,
Apres la nuit passée sous la tente, nous
nous mîmes en marche vers les grandes plaines que nous devions traverser jusqu’à Kairouan. Sidi-
Mohammed-ben-Ali est situé presque à la limite orientale du plateau central de la Tunisie. La
INTÉRIEUR DE LA GRANDE MOSQUÉE DE KAIROUAN (p. 123).
rapidité des pentes rendit la descente (fi g. p 119) assez difficile; il fallait descendre de voiture et soutenir les chevaux.
Mais, arrivés au bas de cette série de collines, nous n’avons plus rencontré qu’une immense
mer de sable s’étendant jusqu’à la mer. C’est au milieu de cette solitude, et comme de toutes parts entouré d’un désert, que se trouve Kairouan.
Iv A I II O l! A N
Journée à Kairouan, la ville blanche et sèche, la ville de briques et de chaux (fig. p. 121). Entrée
MUSQUÉ]-; I)U BARBIER, A KAIROUAN (p. 123).
triomphale, dans les rues pavoisées de drapeaux français, parmi les turbans et les burnous, entre deux haies de tirailleurs indigènes, baïonnette au canon. Visite aux péristyles blancs de la grande mosquée (fig. p. 122), aux amusants carreaux de faïence de la mosquée du Barbier (fig. p. 123). Nous sommes guidés, dans ce pèlerinage assez profanateur, par le fils du caïd des Zlas, un beau garçon nommé Si Sadok, qui parle français aussi bien que nous. Ce simple fait en dit long sur l’évolution des mœurs qui a modifié cette ville sainte, cette Mecque tunisienne, naguère encore inviolable aux infidèles.
Le soir, après dîner, visite, dans une mosquée, à la confrérie des Aïssaouas, avaleurs de clous, mangeurs de cactus épineux, croqueurs de verre pilé.
Je rentre dans ma chambre, un peu abasourdi. Quelle chambre, par Allah! Elle m’est obli¬
geamment prêtée par un gros personnage, le gouverneur Si Sadok-Marabout. Je me reprocherais de ne point prélever sur mon sommeil, d’ailleurs très écourté par cette vie haletante, le temps
nécessaire à la description de mon logis. Cette pièce est apparemment la plus belle de la maison, si j’en juge par la profusion de meubles et d’ornements dont elle est surchargée. Le plancher, d’abord, est feutré par de moelleuses carpettes qui amortissent les pas. Où trouverait-on des tapis, sinon à Kairouan? Un revêtement de faïence pose sur les murs une jolie tonalité de nuances légères. Maintenant, faisons le tour de la chambre et regardons : un bouquet de Heurs artificielles sous globe; une lampe à pétrole, un « verre d’eau » (comme on en voit en France dans les
loteries) sur une commode (pareille à celles que l’on fabrique dans les ébénisteries du faubourg Saint-Antoine); un bureau; un piano; deux lampes à pétrole; un verre d’eau; deux verres; un coffret arabe; une pendule. De quel mystérieux hôtel des ventes sort tout ce bric-à-brac?...
Au fond de la chambre, du côté opposé à la fenêtre, trois marches de grès m'invitent à entrer dans un réduit obscur, où flotte un arôme d’huile de jasmin et d’essence de roses. C’est l’alcôve de Si Sadok-Marabout. Un lit s’y étale, très bas, très large, près d’un divan très large et très bas. C’est là que je dormirai trois heures.
Après ces étapes dans le Sahel ombragé d’olivettes et sur les terrasses caillouteuses, sur les dalles calcaires du plateau central, l’hospitalité du résident nous Réservait de nouvelles occasions de regarder et de nous instruire : la côte barbaresque, toute pleine du souvenir des corsaires et déjà rajeunie, assainie, nettoyée, éclairée, balisée par les bienfaits de notre civilisation; Sousse (fig. p. 126 et 127), avec ses vieilles murailles turques, que débordent nos casernes; Sfax (fig. p. 124), dont nos ingénieurs draguent la jade, cl où le chemin de fer apportera prochainement les phosphates de Gafsa (fig. p. 122).
Enfin, l’accostage à l’appontement de Gabès, le débarquement sur le sable chaud, au fond de la Syrte, devant un horizon d’orage, barré par la silhouette rigide des palmiers, l’accueil des Bem-Z.d et des Uazim, farouches tribus du désert, nous donnèrent l’impression de l’Afrique redou-
table et torride. Après trente-six heures de traversée, nous étions transportés, sans transition, dans un autre pays, parmi d’autres hommes.
En 1881, Gabès n’était qu’une dune ingrate, avec un ruisseau pestilentiel, et, à côté, une caserne turque. Un homme énergique, le général Allegro, s’établit là et jura de faire quelque chose de rien. Maintenant, Gabès est une petite ville. A vrai dire, elle n’est point belle, étant plate, rectiligne, composée presque uniquement de boutiques et de cabarets. Les mercantis juifs et grecs y foisonnent. Mais à côté, il y a l’oasis. Au sortir de la grève aride et du désert accablant, on entre dans le paradis terrestre, sous la fraîcheur des palmes qui s’arrondissent comme des voûtes et s’agitent mollement comme des éventails. C’est au milieu de ces délices, au bruit limpide des eaux courantes, qu’il faudrait lire les parties lraiches de la Bible, les idylles pastorales, les scènes près des citernes et des fontaines, le labeur joyeux des femmes tissant de la toile au seuil des portes, le repos des vieillards, assis à l’ombre de la vigne et du figuier.
Les jardins de Chennini, où fleurissent des gerbes de roses; les champs de Menzel, où l’orge et le blé voisinent avec des massifs de henné... On voudrait oublier tout parmi ces moissons exubérantes et suivre éternellement, en ne pensant à rien, ces sentiers encaissés par les talus de terre battue où les Arabes captent les eaux pluviales.
Notre dernière étape fut une halte dans les montagnes des Matmatas, chez les Troglodytes (fig. p. 127). La chaîne des Matmatas est une série de mamelons qui, de loin, se colorent d’une jolie teinte bleue, mais dont le tuf jaunâtre est triste à voir de près. Il est difficile d’apercevoir de loin Hadèje, notre gîte d’étape. Pour le voir, il est nécessaire, comme on dit vulgairement, d’avoir le nez dessus. C’est un village troglodyte, creusé dans la terre. Il faut, quand on y arrive, regarder attentivement où l’on marche, sans quoi on risquerait de tomber dans un trou, au beau milieu d’une famille réunie pour le repas du soir. Autant de fosses, autant de maisons. Hadèje comprend environ une centaine de ces logis étranges. N’allez pas croire que cette architecture souterraine soit incompatible avec le goût de l’arrangement et même du confort. Le terrier où le caïd nous offre l’hospitalité est bien la demeure d’un homme, et non point la tanière d’un renard.
Le vieux caïd est très fier de sa maison. 11 l’a pavoisée de palmes en notre honneur et a placé à l’entrée de sa fosse hospitalière une sentinelle avec un fusil. A l’entendre, les Troglodytes auraient bien tort de renoncer à leurs installations. « Nos maisons, dit-il, sont, en hiver, chaudes comme des hammams, et, en été, fraîches comme la neige des cimes... »
Toujane est le plus singulier paysage que j’aie vu en Tunisie. Un ravin qui s’ouvre brusque-
INDIGÈNE DU PAYS DES MATMATAS VENANT DE CAPTURER DES PETITS CHACALS (D. 125).
RUE A D J A R A (OASIS DE GABÈS) ( p. 125).
ment, entre deux pics, et qui laisse voir, dans sa vaste échancrure, la mer lointaine et l’étendue infinie du désert. Sécheresse dorée. Splendeur éblouissante. Aridité magnifique... Tout à coup, l’horizon se voile d’un nuage épais qui se lève de terre et qui, de loin, ressemble à une fumée
place publique a djemmàl (au sud de sousse) (p. 124).
violette. Ce nuage court vers nous et obscurcit bientôt toute la perspective. C’est la pluie, disent les gens du pays. Et ils sont contents. Un tambourinier nègre danse de joie et nous donne une aubade de sa façon, tandis que nous attendons, sous une tente, la fin de 1 ondée.
V U 13 G 13 N É a A L 13 DE LA VILLE
Notre petite troupe, précédée et suivie de spahis rouges et bleus, suit le fond du ravin, entre les deux pics de Tou jane. Au sommet de ces deux pointes, on avait perché, en des temps anciens, des châteaux forts, des ksar. L’abandon de ces bâtisses et la descente des habitants vers les plaines où ils creusent leurs gîtes, en disent long sur la pacification et la sécurité croissante du pays.
Béni-Zelten fut la dernière étape de notre voyage dans le Sud. — J’arrête ici ces notes. Au
delà de ce point, ce sont les contrées vagues et mal délimitées, les solitudes infestées de Touareg, le mystérieux hinterland où les puissances rivales voudraient nous couper la route. Les peuplades qui habitent cette extrême pointe de la Tunisie m’ont semblé douces, bénignes, malgré le souvenir
SIESTE DANS LE PAYS DES MATMATAS (p. 125).
récent des insurrections, malgré le voisinage de la frontière tripolitaine. qui offre toujours un asile aux insoumis. Dix fois, les tribus des Matmatas auraient eu l’occasion de faire un mauvais parti à notre troupe pacifique, dénuée d’armes, escortée par quatre ou cinq spahis. Ils ont été hospitaliers
ET DU PORT DE SOUS SE (p. 124).
et bons. Seulement, dans presque tous les hameaux, ils réclamaient vivement auprès du Résident général. A Toujane, une assemblée de notables, drapés comme des empereurs romains, vint présenter une série de doléances. Ils criaient tous ensemble : Sidi Louzir! S idi Loit zir (seigneur vizir). Ils demandaient l’exonération du service militaire, dont le gouvernement veut étendre les charges, précisément cette année, jusqu’à leur district. Le Résident appela un des spahis rouges qui nous accompagnaient : « Regardez cet homme, dit-il aux mécontents. Trouvez-vous qu il a 1 air
malheureux? » Et, s’adressant au spahi, magnifique gars, stature de géant, face de prospérité : « Voyons, Hussein, dis-leur un peu comment vous êtes traités à la caserne. » Hussein prit la parole. Et jamais le prestige de l'uniforme, la propreté de la chambrée, les délices du rata, ne furent plus éloquemment décrits.
Je voudrais que cette scène familière fût l'image, en raccourci, de notre politique dans l’Afrique française. 11 faut que tous les indigènes qui viennent avec nous, chez nous, puissent faire à leurs compatriotes un rapport favorable sur ce qu’ils ont entendu, vu et senti. 11 faut attirer, gagner par l’exercice équitable de l’autorité, par le culte passionné du droit et de la justice, ces populations que nous avons affranchies de l’insécurité et de la misère. Le protectorat ne serait qu’une étiquette illusoire, vainement inscrit sur les protocoles des diplomates, s’il n’était pas conforme à la définition que son nom même lui impose, — s’il n’était pas, dans toute la force du terme, une tutelle.
Gaston Deschamps,
Docteur ès lettres,
Ancien élève de l’Ecole d’Athènes.
LES CONDITIONS SANITAIRES ET L’HYGIÈNE
La Tunisie a toujours été considérée comme un pays parfaitement sain. Au temps de l’occupation romaine, on mourait, paraît-il, de vieillesse dans cette partie de l’Afrique du Nord.