ALCOOLISME
L’alcoolisme fait malheureusement de grands ravages dans la population européenne de Tunis. Dans ce pays chaud, où l’on devrait presque complètement s’abstenir de boissons qui contiennent une forte proportion d’alcool, on trouve des cabarets oii il est possible, moyennant une somme de six francs par mois, de venir chaque jour boire tout ce que l’on peut absorber sur place. Plus l’intoxication est rapide, plus fort est le bénéfice de l’industriel. Il n’y a en Tunisie aucun droit sur les alcools. L’alcoolisme est ici une plaie terrible, et les alcooliques ne fournissent pas une longue carrière. Une habitude néfaste de beaucoup de colons est /'usage de boissons alcooliques prises sous le nom d’apéritif et spécialement d’absinthe. Ceux qui en usent perdent vite tout appétit, ils sont éminemment sujets aux fièvres paludéennes, aux diarrhées et aux insolations. Tout colon, au contraire, qui s’abstiendra de boissons alcooliques, jouira d’une aussi bonne santé que dans la mère patrie.
A Sfax, à Kerkennah, à Djerba, on voit des indigènes ivres de vin de palmier. L’ivresse produite par ce liquide fermenté est violente, mais dure peu.
Le suc du palmier est, sous le nom de lagmi, l’objet d’un commerce assez important en Tunisie. Dans le Nefzaoua, par exemple, on récolte le lagmi sur environ 3.500 palmiers chaque année. Quand la récolte de blé et de dattes a été mauvaise, on augmente encore la récolte du lagmi. Pour une période de deux mois et demi, à raison de 9 litres par jour et par arbre, cela donne, pour le Nefzaoua seul, 2.362.500 litres de lagmi, qui se vend 0 fr. 10 a 0 Ir. 20 le litre. Aux environs de Tunis,
le lagmi qu’on récolte est peu sucré; ainsi nous n’avons jamais trouvé dans cette région de vin de palmier ayant plus de 4° d’alcool; mais, dans le Sud, il n’en est pas de même, et c'est un liquide fortement alcoolique. Sur un palmier de taille ordinaire de 6 mètres de hauteur, on récolte le lagmi deux fois par jour, et voici comment on opère : on laisse les deux rangées de feuilles les plus basses, et on enlève toutes les autres. On coupe en forme de cône le sommet de l’arbre, mettant ainsi à nu le cœur du palmier, et l’on creuse tout autour une rigole circulaire. Sur un point de cette rigole, on fait une entaille dans laquelle on place un roseau qui sert de déversoir au liquide. Ce liquide va tomber dans une gargoulette attachée à l’arbre. Pour permettre l’écoulement du lagmi dans la rigole circulaire, on rase tous les jours le sommet du tronc en détachant une très légère couche du cœur de l’arbre, de l’épaisseur d’une feuille de papier. Le roseau n’est généralement pas renouvelé pendant toute la durée de la récolte.
Lorsqu’on a tiré le lagmi d’un palmier, une fois la récolte terminée, on panse la plaie en recouvrant le cœur de l’arbre d’un linge, puis de terre mouillée, et le tout d’un panier ou couffin. Les nouvelles pousses prennent naissance dans l’excavation qui servait primitivement de réservoir et dépassent le manchon de terre, qui, peu à peu, finit par tomber. Le palmier repousse ensuite, et un léger étranglement du tronc indique que l’arbre a été utilisé pour le lagmi. On le laisse reposer pendant deux ans au moins et on ne peut lui faire produire de nouveau lagmi que la troisième année. L’arbre ne donne des dattes quêtons les deux ans, et, si une récolte l’a trop épuisé, il peut mourir; 1 palmier sur 15 environ meurt ainsi en séchant sur pied; cela dépend souvent de l’opérateur qui pousse trop loin la récolte.
On boit le lagmi immédiatement après la récolte; alors d est doux. On le conserve ainsi quelques heures jusqu a la fermentation; on le boit alors à l’état de vin de palmier. Beaucoup d’indigènes préfèrent le lagmi doux au vin de palmier. Ils cherchent, en effet, en buvant ce jus sucré, il se procurer un aliment.
Le lagmi lermente sous I influence de levures qui sont apportées par les insectes — mouches, abeilles, etc. — - qui viennent se noyer dans le lagmi, oii ils sont attirés par le liquide sucré et où on les retrouve en grande quantité. Puisque le lagmi est, d’ordinaire, préféré au vin de palmier, on pourrait retarder le début de la fermentation en assurant la propreté des récipients, en changeant le morceau de sureau qui amène le suc dans ces récipients, en lavant de temps en temps les surfaces de 1 arbre qui produisent le lagmi et en les protégeant le mieux possible du contact de l’air extérieur et des insectes.
Dans le vin de palmier on trouve une flore bactérienne très nombreuse, et presque constamment une petite levure qui pousse mal et lentement dans les milieux sucrés où on la sème. Aussi il n’est pas étonnant de voir la fermentation de ce vin traîner en longueur, ce qui permet aux autres microbes de pulluler librement et de donner des produits secondaires, accessoires, auxquels on doit attribuer le goût désagréable de cette boisson. On peut produire un vin de palmier assez agréable en semant dans du lagmi des levures de vin qui poussent vite et transforment rapidement le sucre en alcool.
Pour les indigènes, ce n’est pas l alcool qui est le plus à craindre; ce qui fournit le plus d aliénés est certainement le c/unsme. L’indigène fume le kif, c’est-à-dire le chanvre, soit en le mélangeant avec du tabac, soit seul dans de petites pipes ad hoc, dont il aspire cinq à six bouffées. Il emploie aussi souvent la dura, qui contient la partie active du chanvre. On peut dire, en somme, (pie la ehira est au kif ce que 1 alcool est au vin. Pour fumer la chira , on se sert d’un narguilé
LES CONDITIONS SANITAIRES ET L’HYGIENE EN TUNISIE
spécial, qui reste au milieu du groupe des fumeurs; chacun d’eux aspire une ou deux bouffées. La chira produit une intoxication comparable à celle de l’alcool. 11 y a un chirisme chronique, comme il y a un alcoolisme chronique.
Les indigènes emploient aussi l’opium, mais pour un usage très spécial. Ils donnent constamment, et cela même dans les plus grandes familles, des infusions de tètes de pavots aux enfants pour obtenir d’eux un sommeil profond. On peut dire que chaque enfant arabe absorbe en infusion une tète de pavot chaque soir, et cela jusqu’à l’àge de deux ans.