TRAVAUX D’ASSAINISSEMENT A TUNIS
Tunis était, il y a bien peu d’années encore, une ville sale entourée d’une ceinture continue de cimetières, d’orclures ménagères et d’eaux d’égout. La grande cause d’insalubrité provenait des égouts et de leurs déversements. Ces égouts, très nombreux, étaient mal couverts dans la ville et découverts aux portes mêmes, jusqu’à leur issue dans le lac; fort mal installés, leurs parois n'étaient pas même étanches; souvent obstrués, ils devenaient de larges fosses putrides, contenant non seulement les eaux ménagères et les détritus végétaux, mais encore les excrétions humaines; car le tout-à-l’égout est pratiqué à Tunis depuis fort longtemps. La plupart des maisons de la ville arabe y écoulent directement leurs matières de vidanges. Les cabinets d’aisances y sont assez proprement tenus, quoique souvent mal aérés, mais au moins ils sont fréquemment lavés. Ils sont isolés des pièces habitées, mais donnent presque toujours dans la cuisine, et leurs exhalaisons sont toujours gênantes; il n’est pas question, bien entendu, d’occlusion hydraulique.
Aujourd’hui, un nouveau réseau d’égouts est presque achevé non seulement dans la nouvelle ville européenne, mais aussi dans l’ancienne ville arabe.
Jusqu’à il y a trente ans, on consommait à Tunis de l'eau de citernes. Ces citernes, plus ou moins étanches, recevaient l’eau de pluie ; mais, d’après ce que nous venons de dire des égouts, cette eau était plus ou moins salubre. A l’heure actuelle, la ville est abondamment fournie cl’eau de source, venant de Zaghouan. On a emprunté, pour cela, l’ancien aqueduc romain, qui a été réparé et donne une eau excellente et en quantité suffisante.
11 est à remarquer que l’Arabe est, en général, peu difficile sur la qualité de son eau d’alimentation. Dans le Sud, on le voit fréquemment préférer une eau provenant d’une mare souillée par les déjections de ses animaux, des végétations cryptogamiques de toute sorte, à une eau provenant d une mare absolument limpide. C’est qu’il sait que cette eau limpide est magnésienne, par conséquent purgative. Le colon fera donc bien d’imiter l’Arabe dans son choix, mais de ne pas boire cette eau souillée sans l’avoir fait bouillir au préalable.
Il y a une trentaine d’années, l’influence européenne s’exerçant par les consuls des diverses nations, 1 œuvre d’assainissement a commencé. Depuis l’occupation française, et plus particulièrement depuis une dizaine d’années, cette œuvre a pris un grand essor, et actuellement elle progresse avec une précision et une décision qui pourraient servir de modèle a d’autres villes du continent africain et aussi du continent européen.
A l’heure actuelle, les voyageurs qui traversent la ville de Tunis dans sa partie basse, lorsque le vent y apporte les odeurs du lac, s’en vont écrivant partout qu’une ville où il y a de telles odeurs
ne peut être salubre. Nous n’irons pas aussi loin que les Tunisiens, et nous ne dirons pas que ces odeurs mêmes sont la sauvegarde de la cité. Mais il est certain qu’elles ne semblent pas avoir d’influence sur l’état de la santé publique. Il est, du reste, à remarquer que les eaux d’égout, si chargées en microbes au moment où elles se déversent dans le lac, subissent une sorte de stérilisation au contact de cette eau salée. Nous avons, de nombreuses fois, prélevé des échantillons d’eau dans les différentes parties du lac; soumis à l'analyse bactériologique, ces échantillons ont permis de constater que, tout autour de l’endroit où débouchent les égouts, l’eau est très chargée en microbes. Ainsi, à la date du 28 février, on comptait, dans cette partie, 9.400.000 germes au centimètre cube. A côté de cette zone s’en trouvait une autre, distante de 100 mètres environ du déversement de l’égout : on y voyait sourdre une infinité de bulles de gaz, et il nè restait plus, d’après l'analyse bactériologique d’un échantillon prélevé à la même date, que 14.000 germes aérobies. C'est de cette zone surtout que se dégagent les odeurs. Au delà, malgré un fond brun jaunâtre, l’eau est claire, et le nombre de germes qu’elle contient n’est plus que de 300 au centimètre cube, et cela à 250 mètres de la bouche de l’égout.
Dans un avenir très rapproché, les eaux des égouts, au lieu de se déverser directement dans le lac, seront transportées en totalilé, grâce à une machine élévatoire, sur les terrains qui avoisinent la ville. On y fera l’épandage sur une vaste échelle, comme à Gennevilliers et à Berlin. Le lac ne sera bientôt plus le dépotoir de Tunis, comme il l’a été pendant des siècles.
H est à remarquer que les habitants de ce pays sont familiarisés de longue date avec la pratique de l’irrigation à l’eau d’égout. Il est difficile de dire à quel moment on a commencé cette irrigation ; mais des personnes qui habitent Tunis depuis plus de soixante ans affirment avoir toujours vu l’eau des kandacqs être utilisée par les Arabes pour la culture maraîchère, et elles sont convaincues qu elle l’a été très anciennement : d’où il résulterait que Tunis serait une des villes oii les champs d épuration fonctionnent depuis le plus longtemps.
CONCLUSION
En somme, et après tout ce que nous venons de dire, la Tunisie mérite la qualification de contrée parfaitement saine. L’Européen peut venir en toute sécurité y établir son home. Il n’a pas ii craindre pour lui et sa famille les dangers de l’acclimatement qu’il rencontre dans nos autres possessions d’outre-mer, même les plus rapprochées.
Depuis l’établissement du protectorat, la France ne s’est pas seulement contentée d’apporter en Tunisie les bienfaits, souvent superficiels, d’une civilisation très avancée : elle a voulu faire œuvre sérieuse et profitable. C’est ainsi qu’en continuant son œuvre sanitaire d’embellissement et de repeuplement, elle peut rendre rapidement à la Tunisie sa splendeur et sa richesse d’autrefois.
Docteur Adrien Loir,
Directeur de l'Institut Pasteur à Tunis.
Avant l’occupation française, la Tunisie était, au point de vue géologique, un des pavs les moins connus du littoral méditerranéen. Aujourd’hui il n’en est plus de même, et les résultats obtenus ont permis déjà de dresser une carte géologique de la Régence au 1/800.000, œuvre assurément encore imparfaite et qui porte avec raison le titre de carte provisoire, mais qui fait le plus grand honneur à l’auteur, M. Aubert, et à ses collaborateurs.
L’exploration géologique de la Tunisie est due aux efforts combinés de la mission Cosson, à laquelle prirent part, comme géologues, MM. Le Mesle, Rolland et Philippe Thomas, et du Service des mines de la Régence, placé, de 1884 à 1892, sous la direction de M. Aubert.
Je mentionnerai encore : les recherches individuelles de M. Pomel, qui, tout de suite après l’établissement du protectorat, rapporta, d’une excursion rapide dans toute la région du littoral, des résultats d’une valeur capitale ; celles de deux ingénieurs italiens, MM. Baldacci et Zoppi, et surtout celles de M. Baltzer, de Berne, auquel est due la meilleure esquisse tectonique de l’Atlas tunisien.