CARRIÈRES
Les carrières, aux termes du décret du 10 mai 1893, appartiennent, en Tunisie, au propriétaire du sol.
En l’absence de toute législation, l’Etat n’aurait en rien à intervenir dans leur exploitation, s’il n’était, en raison de la vaste étendue des terrains domaniaux dans la Régence, le propriétaire de la plupart des carrières existantes ou à ouvrir. C’est, en effet, dans les terrains arides et montagneux, qui, n’étant guère susceptibles de culture, n’ont pas été appropriés et sont restés possessions du souverain, que se rencontrent le plus grand nombre des gisements de toute nature susceptibles d’être exploités comme carrières. C’est notamment à titre de propriétaire du sol que l’Etat a pu concéder les importants gisements de phosphates de Gafsa, dont nous parlerons plus loin.
C’est encore à titre de propriétaire que l’Etat reçoit un certain nombre de demandes d’autorisation d’effectuer des recherches de carrières. Ces autorisations sont instruites et accordées dans des formes à peu près semblables il celles des permis de recherches de mines, dont elles diffèrent cependant essentiellement dans leur principe.
Ces amodiations ou locations de carrières domaniales, consenties généralement par périodes de cinq années, font l’objet de clauses établissant un régime d’exploitation analogue à celui des carrières dans la métropole. Mais l’exploitation des carrières particulières est encore sons le régime de la liberté absolue, régime qui présente certains inconvénients et qui cessera prochainement, comme nous l’avons indiqué plus haut.
$ 1. — Plâtres.
Les gypses abondent en Tunisie. Dans le Nord, on les trouve dans les masses éruptives boueuses de Béjà et de Ghardimaou, à l’Ensarine, au Djebel-Ahmar, etc.
Dans le Sud, ils forment parfois des collines entières, et dans les terrains avoisinant les chotts, comme à Nefta, on en rencontre des couches plus ou moins régulières, de consistance telle qu’on les emploie à l’état cru comme pierre à bâtir.
La fabrication du plâtre paraît avoir un certain avenir en Tunisie, en raison du grand emploi qu’en font les indigènes et de la suppression du monopole de cette fabrication, réservé à l’Etat jusqu’en 1895.
Une société française vient d’acquérir les gisements domaniaux du Djebel-Aroussia, près Tebourba, et ne tardera pas à les mettre en valeur.
§ 2. — Marbres.
Les gisements de marbre sont nombreux; on peut citer les carrières suivantes :
1. Cliemtou. — Cette carrière fournissait, à l’époque romaine, les marbres jaunes de Numidic, si recherchés de l’antiquité. On tenta, il y a quelques années, d’en reprendre l’exploitation; d’importantes installations furent faites, et la carrière fut reliée par un embranchement de quatre kilomètres à la station d’Oued-Meliz, sur la ligne de la Mecljerdah. Malheureusement cette exploitation, qui occupait jusqu’à 150 ouvriers, a du être suspendue en 1890, à cause des veines ferrugineuses et calcaires qui sillonnent les blocs et les déprécient.
2. Djebel-Onst. — Cette carrière, située à environ 35 kilomètres de Tunis, sur la ligne ferrée de Zaghouan, fournit de bons matériaux, employés notamment pour la cathédrale en construction à Tunis.
3. Djebel-Dissa. — Cette montagne, située à peu de distance de Gabès, fournit des calcaires marbroïdes rougeâtres assez estimés.
§ 3. — Pierre à bâtir.
Les principales villes de la Régence, Tunis, Sousse, Sfax, Bizerte, Kairouan, etc., voient s’élever avec rapidité des quartiers neufs, tracés à l’européenne, dont la construction produit un appel considérable de matériaux et a donné lieu à l’ouverture de nombreuses carrières.
Ces matériaux sont généralement des calcaires.
Citons, pour Tunis, les carrières de Djebel-Djelloud, à 3 kilomètres de la ville; celle du Kcddel, près Soliman, et celle de Bordj-Toum, qui a fourni les plus belles pierres de taille de l'Hôtel des Postes; celles du cap Bon, qui ont fourni, dans l’antiquité, les matériaux de Carthage; celle de Korbous, qui fournit les matériaux du port de Tunis et ceux du pavage des rues.
§4. — Chaux hydraulique.
La région du Djebel-Bou-Kourmine, près de Tunis, fournit d’excellents calcaires à chaux hydraulique. Deux usines ont été installées pour les exploiter. L’usine Canton et Cie , établie à Hammam-Lif, comprend quatre fours ii chaux, pouvant donner une production totale d’environ 30 tonnes par jour; elle possède des broyeurs et des blutoirs actionnés par une machine à vapeur de vingt chevaux. L’usine Potin, créée en 1888, dans le beau domaine de Bordj-Cédria, comporte des installations analogues; elle livre environ 6 000 tonnes par an, au prix de 20 francs.
§ 5. — Phosphates de chaux.
Les gisements de phosphates de chaux sont très répandus en Tunisie. Les plus intéressants sont des gîtes sédimentaires, en coupes régulières comme puissance et homogènes comme teneur,
EXPLOITATION DES MINES ET DES CARRIÈRES EN TUNISIE
placées au contact des marnes et des calcaires de la base de l’Éocène. Les phosphates se présentent sous la forme d’une roche gréseuse, souvent friable, dont la couleur varie du gris clair au brun verdâtre. Ils se rencontrent quelquefois en nodules épars dans les marnes du mur de la formation.
On trouve également quelques phosphorides dans les terrains jurassiques et crétacés; ce sont des gîtes accidentels de peu d’importance et présentant toutes les allures des gîtes calaminaires.
1. Phosphates de Gafsa. — Mais les seuls phosphates qui méritent de retenir notre attention sont ceux des gîtes sédimentaires. Ils se divisent en deux groupes : l’un dans le centre de la Tunisie, se reliant aux gisements de Tébessa; l’autre, plus au sud, formant une bande qui commence h l’ouest de Gafsa et se poursuit jusque dans l’Aurès algérien.
Cette dernière bande est très remarquable, et sa situation en terrain domanial a heureusement permis de la comprendre dans une concession unique qui s’étend sur une cinquantaine de kilomètres entre Gafsa et Tamerza, à la frontière algérienne. Les phosphates y sont à peu près aussi riches que les phosphates algériens de Tébessa, exploités déjà depuis un certain temps, bien que découverts postérieurement.
Le mérite de cette découverte doit être reporté à M. Thomas, vétérinaire de l’armée, (pii signala, en 1885, les gisements de Gafsa. Si les phosphates algériens, signalés seulement en 1887, ont pu être mis rapidement en exploitation, c’est que la ligne ferrée de Tébessa à Souk-el-Ahras à Bône s’est trouvée construite et leur a offert, dès le début, le débouché qui leur était indispensable. Au contraire, les phosphates de Gafsa, situés à 250 kilomètres de la mer, se trouvaient dépourvus de tous moyens de transport, et leur mise en exploitation exigeait à la lois la construction d’un port et celle d’une voie ferrée. Une combinaison spéciale a permis de réaliser l’établissement du port de Sfax. Mais on dut lier à la concession des gisements eux-mêmes l’obligation de construire la voie ferrée.
Des pourparlers, qui n’ont pas duré moins de quatre années, finirent par aboutir, le 15 août 1896, à la signature d’une convention avec une société française. Cette société reçoit pour soixante ans la concession de l’exploitation des phosphates et du chemin de fer de Slax à Gafsa, dont elle va entreprendre immédiatement la construction.
Depuis un an déjà, sur un accord provisoire passé avec le gouvernement tunisien, la société s’est livrée à d’importants travaux de recherches et aux études du chemin de fer. Elle a reconnu jusqu’à ce jour au moins cinquante millions de tonnes, d’une teneur moyenne en phosphate tribasique de 60 pour 100.
A ces travaux de recherches vont succéder les travaux de construction de la voie ferrée et ceux de la mise en exploitation des gisements.
C’est un capital d’une vingtaine de millions, entièrement français, qui sera dépensé dans une colonie française et qui, indépendamment des bénéfices qu’il procurera à la métropole, aura l’immense avantage de commencer la mise en valeur d’une région à qui ses ressources propres ne permettaient pas de longtemps d’envisager une aussi favorable perspective, — cela sans qu’il en coûte un centime au trésor français ni au trésor tunisien.
2. Autres gisements de phosphates. — Les gisements de phosphates du centre de la Régence sont moins bien connus que ceux de Gafsa, et leur mise en valeur n’est pus aussi proche. Les parties
respectées par les érosions y oui, en effet, une étendue bien moindre que la bande continue des phospates de Galsa; la teneur et les épaisseurs des couches y sont, en général, moins belles, les accès souvent difficiles. Il faut enfin regretter l’éparpillement des efforts qui sont faits en vue de cette mise en valeur. Personne n’ignore, en effet, que l’exploitation des phosphates, par les frais d’installation qu’elle exige, les moyens de transport d’un établissement très coûteux qu’elle nécessite presque toujours, l’importance des marchés de vente qu’elle doit traiter, est, au premier chef,
une grande industrie, qui ne saurait se créer et vivre sans capitaux considérables. 11 importe donc
que tous les gisements d une même région, qui forment une unité économique au point de vue de l’exploitation, soient réunis dans la même main. Dans tous les cas où la diversité des propriétaires du sol amène la diversité des exploitants dans une région donnée, il est indispensable qu’un travail de groupement s’effectue, et peut-être même que le législateur intervienne pour poser, à ce sujet, certains principes généraux.
Sous le bénéfice des observations qui précèdent, on doit signaler les gisements ci-après, qui ont donné lieu à quelques travaux de recherches.
Ce sont les gisements de Kalaa-es-Senam, près de la frontière algérienne, à 40 kilomètres au nord de Tébessa; ceux de Kalaa-Djerda, à 24 kilomètres au sud-est des premiers, et ceux de Thala.
Ces trois groupes pourraient peut-être par leur réunion donner lieu à une affaire viable.
Les gisements de la région du Kef, encore peu étudiés, devraient être mis en relation avec le
port de Tunis. On a également exploré les gisements de Sidi-Ayed dans la vallée de l’Oued-Siliana, au sud de Tcstour. Citons enfin, pour terminer, ceux de Nasser-Allah, au nord-ouest de Ivairouan.
CONCLUSIONS
Le coup d’œil que nous venons de jeter sur l’état actuel de l’industrie extractive dans la Régence de Tunis, montre que cette industrie ne présente, pour le moment, qu’une bien faible importance. A part ies transports auxquels elle donne lieu, elle n’occupe guère que quelques centaines d’agents el d’ouvriers. Il n’y a là rien de comparable à l'industrie de la pêche, par exemple, qui fait vivre plus de 60.000 personnes sur les côte de la Régence.
Mais on peut dire que l’exploitation des mines et carrières, en Tunisie, n’est pas encore sérieusement organisée, et il est permis d’entrevoir pour cette industrie un avenir très satisfaisant. Cette richesse future découlera probablement de deux facteurs principaux : la calamine, minerai de valeur, mais peu abondant, dont les amas, en raison de l’impossibilité de formuler des règles pour les explorer, sont loin d’être encore bien connus, et les phosphates, minerai de moindre valeur, mais en grandes masses, qui paraissent destinés à alimenter, pendant de longues années, une industrie puissante et rémunératrice.
Par contre, il est moins probable que les gisements ferrugineux de la Khroumirie puissent, de longtemps encore, faire l’objet d’une exploitation avantageuse.
E. de Fac.es,
Ingénieur des Ponts et Chaussées, à Tunis.