ET LE JARDIN D’ESSAI DE TUNIS
L’arrivée des Français à Tunis et leur installation dans cette ville lui ont (ail subir une transformation merveilleuse : l’établissement de magnifiques avenues, de superbes squares et promenades ne tarda pas à montrer ce qu’on pouvait obtenir dans le pays à l’aide de végétaux nouveaux, convenablement choisis et cultivés. L’acclimatation, en Tunisie, de végétaux susceptibles d’y rendre des services est, en effet, possible dans une large mesure.
il y a d’ailleurs assez longtemps, on avait déjà introduit sur les rives méditerranéennes un certain nombre de plantes qui ont fini par changer l’aspect de ces pays : la figue de Barbarie, l’agavé de l’Amérique du Nord, l’énorme Bella sombra de l’Amérique méridionale, les Eucalyptus de l’Australie, etc. ; mais la Tunisie n’avait guère eu sa part dans cette transformation. Cependant la diversité des climats qu’on y observe autorise l’espoir d’y cultiver une assez grande variété de plantes ornementales, fruitières, maraîchères et industrielles.
Dans la zone montagneuse, dans les parties élevées, on retrouve la saison froide et les pluies abondantes, c’est-à-dire le climat tempéré froid ; on a un véritable hiver avec neige et glace. Sur ces points les cultures d’Europe s’appliquent presque entièrement, et nous n avons rien à en dire qui ne soit parfaitement étudié déjà: les légumes, les arbres fruitiers, sont les mêmes qu’en France dans la région correspondante; toutefois, pendant l’été, le soleil est plus chaud et plus brillant en Tunisie; on ne peut donc intégralement transporter les habitudes culturales, les méthodes européennes, sans des expériences préalables; mais les résultats obtenus en Europe s’appliqueront sans doute à très peu de chose près.
Il est donc certain qu’on pourra tirer de ces régions tous les produits qu’on voit de tout temps sur nos marchés à Paris : beaux légumes, fruits savoureux des pays tempérés, fleurs brillantes, dans une saison où la sécheresse a envahi et brûlé la plaine.
On pourrait dire, d’une manière générale, qu’il existe en Tunisie comme zones principales pour les plantes à expérimenter :
1° La zone clu pommier et du poirier sur les montagnes, rappelant le climat de la France centrale ;
2° La zone de /'olivier, rappelant celle de la Provence ;
3° La zone de l’oranger, qui permet la plantation des Eucalyptus, comme la région de Nice et Cannes ;
4° La zone du dattier proprement dit, c’est-à-dire celle des oasis.
Chacune de ces zones se fond pins ou moins avec ses voisines ; on peut cependant établir une sorte de classification qui aidera à séparer les cultures les unes des autres.
Dans chaque zone la sécheresse et la présence du sel introduisent des subdivisions qui ont plus ou moins d’importance pour nous, suivant l’étendue de la région ainsi modifiée.
LE JATiDIN d’essai ET I. A PÉPINIÈRE MUNICIPALE
Il est indispensable aujourd’hui de répandre dans le pays les végétaux utiles. Une action énergique, et surtout continue, est nécessaire. Pour cela, un établissement spécial est indispensable : c’est le Jardin d’essai ; il a été fondé par M. Paul Bourde, le très éminent Directeur de l’Agriculture, qui en a compris toute l’importance.
Le terrain a été choisi en plaine aux environs de Tunis; l’eau nécessaire aux arrosages y a été amenée ; un personnel des plus choisis y a été attaché.
Ainsi constitué, le Jardin d’essai fait d’excellente besogne et rend beaucoup de services. Il eu rendra encore davantage quand le fpnctionnoyient sera plus assuré et que les colons y auront eu souvent recours.
Quel est le rôle du Jardin d’essai?
Dans un pays neuf comme la Tunisie, c’est-à-dire dépourvu encore des moyens multiples d’action que l’on rencontre en Europe, le colon qui veut faire une tentative se trouve très embarrassé. Il ne peut s’adresser aux établissements de commerce, qui n’existent pas ou sont encore un peu rudimentaires ; il ne peut faire venir les plantes de l’Europe, c’est, très cher ; du reste, la loi ne le lui permet pas : aucune p/ante ne doit entrer en Tunisie1 . Le colon doit donc, à ses risques et périls, essayer de se procurer les plantes nécessaires soit par la voie du semis, soit par une méthode de propagation appropriée, bouturage, marcottage, greffe, écussonnage, etc.
Dans cette voie, combien peu sont aptes à se diriger, ou à diriger les ouvriers arabes et même maltais que l’on rencontre en Tunisie !
Supposons qu’un colon veuille essayer de faire une plantation d’abricotiers, dans une région déjà sèche et voisine des oasis, où l’abricotier peut réussir très bien (ceuxd’El Kantara sont célèbres en Algérie), et qu’il veuille essayer d’obtenir de beaux fruits soit pour l’exportation de primeurs, soit pour les dessécher et les préparer à l’état de pruneau, les fuils réalisant sous cette forme un bon prix. Il devra tout faire de' lui-même. Réduit à ses propres forces, il ne peut ni choisir ses arbres, ni même se procurer les premiers éléments de sa plantation : les sujets à écussonner, les greffons île la variété la meilleure (le semis ne reproduisant pas fidèlement la plante).
C’est le Jardin d’essai qui devra lui fournir ce dont il a besoin ou, du moins, dans un délai
1. Cette interdiction a été édictée pour préserver la Tunisie du phylloxéra.
L’ACCLIMATATION VÉGÉTALE EN TUNISIE
déterminé, pour la somme la plus faible possible. Il devra lui fournir aussi des indications sur les résultats obtenus déjà et en faire profiter libéralement toute la colonie.
L’établissement d’une collection complète de végétaux utiles est à peu près impossible en Tunisie, puisqu’on ne peut faire venir du dehors les plantes qui manquent; mais le Jardin devra être aussi riche que possible en végétaux variés, cultivables, utilisables en Tunisie, et là les difficultés commencent: où se les procurera-t-il.’ comment et par quelle voie ? Quels seront-ils? Quels sont ceux sur lesquels il devra insister particulièrement?
Le Jardin, pour la préparation de ses plantes, procède de deux manières :
La voie du semis est la plus rapide et la plus expéditive; c’est celle qui est applicable aux végétaux qui se reproduisent par graines; on les rencontre à la pépinière et on les #ède au prix de 5 centimes dans le vase à fleurs où elles ont été semées. C’est d’un bon marché extrême, c’est le prix du pot lui-même1. Le colon soucieux d’éviter les frais de transport ou d’achat étudiera sur place au Jardin les opérations de semis et de culture de ces plantes en pots.
La seconde méthode est celle de la greffe, pour les plantes qui ne se reproduisent pas fidèlement par semis. Les orangers et citronniers, les caroubiers, amandiers, etc., se multiplieront ainsi; il faut un bon porte-greffe; il convient, en outre, de choisir pour greffons les variétés les meilleures. Par ce moyen, une seule plante, quelque éloignée qu’elle soit, peut fournir de nombreux greffons utilisables en un point quelconque de la Régence2.
Il serait désirable que les meilleures variétés fruitières fussent réunies au Jardin d’essai et mises ensuite à la disposition de tous ceux qui en auraient besoin. De grands efforts ont déjà été tentés dans ce sens.
On trouve aussi à Tunis un service très important, celui de la Pépinière municipale, qui permet d’établir dans d’excellentes conditions de réussite les plantations des avenues. Les résultats en sont très remarquables dès aujourd’hui et seront splendides dans l’avenir. On aurait tort de croire que ce service fait double emploi avec le Jardin d’essai. En effet, le but qu’il vise est parfaitement défini et déterminé, les travaux qu’il exécute se résument en la production d’un nombre restreint de plantes d’ornement ou d’alignement. Le parc du Belvédère, quelles que soient ses collections, ne peut évidemment pas se proposer le même but que le Jardin d’essai. Il est placé sous la direction d’un ingénieur des ponts et chaussées; on sait les services immenses rendus à la ville de Paris par les ingénieurs de ce corps éminent, dont M. Alphand a été la personnification la plus illustre. Ils ont lait beaucoup à Paris, et peuvent faire également beaucoup à Tunis; les résultats déjà obtenus en peu d’années montrent ce que l’on est encore en droit d’attendre de ce personnel d’élite.
1. De ces petits pots on peut tirer des plantes qui deviennent de grands et beaux arbres. Témoin les plantations du chemin de fer de Bone-Guelma.
2. La méthode du marcottage peut d’ailleurs, dans certains cas, remplacer le greffage; elle est trop connue pour qu’on y insiste ici.