tètes
Les ânes et les mulets ne sont pas compris dans ces chiffres.
LES BESOINS GÉNÉRAUX DE L’AGRICULTURE EN TUNISIE
contre un rocher à l’exposition du sud. Les jeunes bêtes n’ont d’autre refuge, pendant les mauvais temps, que le gourbi de leur propriétaire. Les jours de pluie, le sol de 1 enclos qui renferme les animaux est détrempé. Il est impossible aux bœufs et aux vaches de se coucher. La faim, la fatigue, le froid humide, soumettent à une rude épreuve la santé du troupeau, et bien rares sont les propriétaires indigènes qui ne subissent pas, du fait des intempéries, des pertes plus ou moins considérables.
Dans certaines conditions de climat et de configuration du sol, le pâturage exclusif peut parfois donner de bons résultats. J’ai eu l’occasion d’en voir un exemple à Méraissa. Le domaine est situé dans une anse du golfe de Tunis, à une petite distance de Soliman, et appartient à une association de quelques propriétaires dont M. Mille est le directeur. En dehors des surfaces destinées aux céréales, à la vigne, à l’orangerie, aux plantations d’essences variées, se trouve une superficie de 2.000 hectares de pâturage où vit en liberté un troupeau de 700 bêtes bovines, que M. Mille a créé par voie de sélection très suivie, à l’aide de reproducteurs de race indigène. Les pâturages s’étendent cl’un côté jusqu’aux bords de la mer, de l’autre jusqu’au sommet d’une colline de 380 mètres d’altitude. La plaine est réservée au jeune bétail jusqu’à l’âge de deux ans ; tous les animaux vivent en plein air, sans aucune étable; les jeunes s’abritent dans les broussailles de la plaine, les adultes sous les arbustes des collines, qui forment de véritables maquis. Ce bétail est superbe de santé et de vigueur; son pelage rappelle celui de la race Schwitz. La viande de ce troupeau est excellente et fait prime sur le marché de Tunis; depuis six ans que ce système est mis en pratique à Méraissa, aucune épizootie n’a frappé le troupeau; l’opération, financièrement parlant, est très fructueuse.
A part quelques cas particuliers analogues à celui-là, le régime de pâturage exclusif ne donne que de mauvais résultats. La race bovine indigène ainsi élevée manque à la fois de précocité et de fécondité. Les vaches ne donnent qu’un veau en deux ans; la croissance des jeunes est très lente, privés qu’ils sont d’une partie du lait par la traite des mères, qui en ont d’ailleurs très peu. Les colons un peu observateurs ont renoncé à acheter à l’indigène le jeune bétail pour l’élever. Comme reproducteur, il ne donne rien de bon. C’est par sélection des produits de leurs étables qu’ils constituent leurs troupeaux.
Le sy^tè^iO' de pâturage exclusif, «pii joint à toutes les causes de dépréciation et de pertes du bétail que je viens de signaler l’inconvénient capital de ne fournir aux terres cultivables aucune quantité de fumier, doit donc être écarté par les colons moyens, puisqu’il ne remplit pas son objectif principal, la fumure de ses terres ; il ne répond en rien aux besoins d’une exploitation à céréales. C’est le régime de la demi-stabulation que doit adopter le moyen colon; pour y arriver, il faut qu’il produise du fourrage ; c’est ce point que nous allons étudier maintenant.
L’avenir agricole de la Tunisie est entièrement dans les mains de l’Européen; il ne saurait être question, en effet, de convertir la masse des indigènes, du jour au lendemain, aux améliorations culturales : leur insouciance, leurs idées fatalistes, l’état de servage auquel les réduit la misère, sont autant d’obstacles à E abandon cl’une routine vingt fois séculaire. Le colon actif, sobre et laborieux peut être assuré de trouver en Tunisie, mieux qu’en France, une large rémunération de modestes capitaux, grâce au bon marché du prix d’achat ou de location du sol dans la Régence.
Le Su/la a un rôle des plus importants en tant que culture fourragère. Partout où croit cette précieuse légumineuse, il faut la faire entrer dans l’assolement, et tendre à la fixer dans les terres où elle n’est pas spontanée. Mais, à défaut de sulla. et même dans les régions favorables à sa crois-
sance, le colon trouvera clans d’autres récoltes le moyen d’assurer largement l’alimentation d’un nombreux bétail pendant les mois de l’année où la sécheresse réduit presque à néant la production herbacée. Les principales de ces récoltes, outre celles déjà indiquées, sont le cactus inerme, l’avoine et l’orge coupées en vert, le foin d’avoine et d’orge. Je préciserai aussi la valeur alimentaire des broussailles et arbustes (cyste, lentisque, arbousier, tamarix, etc.), cpù peuvent être d’un appoint très utile pour la nourriture du bétail à l’étable, comme elles entrent naturellement dans l’alimentation des troupeaux en liberté, ainsi que j’ai pu l’observer dans plusieurs exploitations de la région de Tunis.
L 'Opuntia vulgaris — qu’on nomme vulgairement cactus, figuier de Barbarie ou figuier d’Inde — est originaire d’Amérique. On le rencontre aujourd’hui dans presque toutes les régions chaude du vieux continent : en Italie, en Sicile, à Malte, en Espagne, en Portugal, etc., et dans toutes les parties habitées du nord de l’Afrique. Il atteint en quelques années la taille d’un arbuste élevant à quatre ou six mètres ses tiges charnues (raquettes), semées à profusion à leur surface d’aiguillons acérés dont la piqûre cause des inflammations très douloureuses. La tige principale et ses ramifications atteignent un diamètre de 10 à 20 centimètres, suivant l’âge ; le figuier épineux, planté en alignement, forme une barrière infranchissable pour l’homme et pour les animaux de grande taille; mais sa structure s’oppose absolument à l’emploi des raquettes pour l’alimentation du bétail. Heureusement, il existe une variété de cactus entièrement dépourvue d’aiguillons.
On en rencontre — notamment dans les environs de Kairouan — de grandes plantations qui sont, tous les deux ans, livrées au pâturage.
La plantation se fait sur un simple labour, sans défrichement préalable du sol, sauf sur la largeur des bandes qui vont recevoir les boutures. Ces bandes, espacées de 5 mètres l’une de l’autre, ont une largeur de 1 mètre. Sur la bande, les raquettes sont plantées de 3 mètres en 3 mètres. Un hectare porte ainsi 600 plants de cactus.
Il est indispensable de clore le terrain avant la plantation, afin de soustraire les cactus, dès le début, à l’avidité du bétail, qui s’en montre très friand. Pour cela, on commence par entourer le champ avec une haie sèche de faux jujubiers, qu’il n’est malheureusement pas difficile de se procurer dans les terres incultes infestées par cet arbuste. A défaut de fagots de jujubiers, on se servirait de ronce artificielle. A l’intérieur de cette première clôture, on en établit une seconde en plantant des cactus épineux. Dans l’espace de trois ans, ceux-ci ont acquis des dimensions suffisantes pour protéger complètement le champ contre toute invasion de l’homme ou des animaux.
Les boutures sont composées de trois raquettes, c’est-à-dire une raquette mère portant deux raquettes rejetons. Une seule raquette pourrait, au besoin, suffire; mais la reprise serait moins assurée. C’est la raquette mère, détachée de la plante, qui est destinée à prendre racine. On doit laisser les boutures exposées au soleil pendant au moins quinze jours avant de les planter. La reprise n est assurée que si la bouture a perdu une bonne partie de son eau, ce qu’on reconnaît a la flétrissure de sa surface.
Les soins culturaux se bornent à un buttage pratiqué la seconde et la troisième année. A partir de ce moment, la plantation n’exige plus de soins. Une plantation de cactus inerme entre en plein rapport à la cinquième année. A partir de cet âge, l’arbuste a pris un développement qui étouffe toute autre végétation, rendant, par conséquent, tout sarclage inutile.
M, Trouillet, que nous avons déjà cité, estime comme suit les frais occasionnés par la plantation d’un hectare :
LES BESOINS GÉNÉRAUX DE L’AGRICULTURE EN TUNISIE
Clôture . . . ... 200 fr.
Fumier : 20 voitures à 5 fr . 100
Labour . 20
Raquettes : 600 à 5 fr. le 100 . 30
Premier buttage . 12
Deuxième buttage . 12
Main-d’œuvre, plantation . 12
Total . 386 fr.
Le cactus croit de préférence dans les terrains secs, pierreux; il ne redoute que les sols humides et très argileux. On manque encore de chiffres précis sur ses rendements, mais on sait qu’ils sont généralement très élevés, et tout porte à croire que l’application de fumures convenables permettrait d’accroître notablement sa production. Le fruit de cactus, figue de Barbarie, entre, pour la plus grande part, dans l’alimentation de l’Arabe; jusqu’ici on n’a utilisé que la raquette pour la nourriture du bétail; il serait intéressant de faire une étude expérimentale de la valeur nutritive du fruit, sa composition chimique lui assignant un rang voisin de celui qu’occupe l’herbe de prairie de bonne qualité. On peut évaluer le rendement en fruits à 20.000 kilos à l’hectare, celui des raquettes à 25.000 ou 30.000 kilos. L’exploitation de la raquette oblige à renoncer à celle du fruit; en effet, les figues de Barbarie ne poussent que sur les raquettes.de l’année précédente ; si l’on coupe celles-ci pour fourrager le bétail, on ne peut plus attendre de récolte de figues. Il y aura donc lieu pour le colon de se décider, après expérience, pour l’un des deux modes d’utilisation des cactus. A priori, je pencherais à sacrifier les fruits à l’emploi des raquettes pour l’alimentation du bétail : d’une part, en raison de la richesse en eau de la raquette, qui en fait un aliment précieux dans la période de la sécheresse; de l’autre, parce qu’elle me semble se prêter mieux que le fruit aux mélanges volumineux d’aliments qui conviennent à l’espèce bovine.
Il est important de noter qu’on doit donner aux plantations de cactus inerme une surface double de celle dont la production annuelle est nécessaire à l’entretien du bétail : en effet, la cueillette des raquettes ne peut se faire que tous les deux ans.
La culture régulière du cactus inerme devrait trouver place dans toutes les exploitations tunisiennes. Elle présente de nombreux avantages, qu’on peut résumer ainsi :
1° Des frais de plantation peu élevés et, à partir de la quatrième année, aucune dépense autre que celle de cueillette;
2° La constance des récoltes pendant une période qui dépasse la moyenne de la vie humaine et qui atteint au moins une quarantaine d’années;
3° Le fig uier de Barbarie s’exploitant, soit par raquettes, soit en fruits, de juillet à novembre, c’est-à-dire pendant les mois les plus chauds, pendant la pénurie des fourrages, vient à point pour sauver le bétail de la misère physiologique qui décime annuellement les troupeaux indigènes.
La raquette de cactus peut être regardée comme la betterave de la Tunisie; elle a, en effet, avec la betterave fourragère une grande analogie de composition, ainsi qu’en témoigne le tableau suivant :