‹ La TunisieChapitre 67 sur 157 · X. E S TERRES · texte numérisé non relu

X. E S TERRES

La Tunisie renferme environ 12 millions d’hectares de terres, et seulement un million huit ceixt mille habitants. Parmi ces habitants, un grand nombre vivent, dans les villes, de commerce et

1. L Union coloniale française, qui s’est déjà signalée par sa propagande conscieitcieuse et efficace en faveur de la Nouvelle-Calédonie (dans l’année 1895-96, sur ses conseils, plus de 120 familles s’y sont établies, possédant chacune un capital constaté d au moins 5.000 francs, et quelques-unes beaucoup plus), l'Union coloniale a accepté du Résident général de Tunisie, M. René Millet, de faire connaître en France, par une large propagande (presse, conférences, brochures, correspondance directe), la Tunisie et ses ressources au point de vue de la colonisation, et aussi de répondre aux demandes de renseignements qui lui seraient adressées par les personnes désireuses d’émigrer. Elle a publié un Guide de l'émigrant en Tunisie, qui en est actuellement à sa 10° édition, dont l’auteur est M. Saurin, colon très estimé, auteur de remarquables travaux sur la colonisation en Tunisie et d’un plan fort curieux de métayage. Un fonctionnaire de la Résidence générale de Tunisie ( Direction de l’Agriculture) est à demeure aux bureaux de l’Union coloniale française, 56, rue de Provence, à Paris, et répond par lettre individuelle à toute demande sérieuse.

d’industrie; d’autres, le long de la mer, de pêche et de commerce, d’autres enfin d’agriculture. Cette indication à grands traits des principales occupations de la population tunisienne permet de supposer que, dans la Régeiice, d’assez grandes étendues de terres, même si elles sont occupées, ne sont pas cultivées, et que la colonisation en doit facilement trouver de disponibles. Et cette supposition est exacte.

Il y a, en Tunisie, des terres sans maîtres : environ 2 millions d’hectares, grands parcours, peu fertiles, de fait vacants, et que l’État revendique comme lui appartenant. Tout le reste est approprié.

§ 1. — La propriété.

La Tunisie connaît deux sortes de propriété : propriété commune ou indivise et propriété individuelle. La propriété individuelle, contrairement à ce qu’on pouvait observer en Algérie lors de notre occupation, est la règle; la propriété indivise est l’exception.

Il y a deux variétés de propriété indivise : l’une est la propriété en commun de la tribu ou du douar; elle est rare en Tunisie et ne se rencontre guère que dans l’extrême Sud; l’autre est une propriété privative au fond, une propriété individuelle qui, à un moment déterminé, a reposé sur une seule tête et n’est à l’état indivis que parce que les héritiers d’un même auteur ont trouvé de leur intérêt de demeurer dans l’indivision. Mais ces héritiers ne sont jamais nombreux : quelques unités, au plus quelques dizaines de personnes, jamais des milliers, comme en Algérie, même dans le cas de ces propriétés liabous dont nous allons parler tout à l’heure.

La propriété individuelle est donc beaucoup plus fréquente que l’autre, et cela est d’une importance capitale pour le colon, qui sail désormais avec qui traiter, ou pour acheter ou pour louer, et n’est pas exposé, dans l’avenir, à des revendications toujours inquiétantes. Mais il ne faut pas que ces mots « propriété individuelle » l’induisent en erreur. Aux titulaires de cette propriété, il ne rencontrera pas nécessairement que des particuliers : il aura aussi, et même souvent, affaire il X Etat et aux congrégations religieuses.

L 'Etat, par suite de causes trop longues à établir, est propriétaire de terres nombreuses, situées dans toutes les régions de la Tunisie, au nord, au centre et au sud. Une première recherche l’a déclaré propriétaire de plus de 500.000 hectares (sans parler des 2 millions cl’hectares de terres vacantes). Ces terres sont, en grande partie, incultes; l’État en fait défricher certaines étendues au fur et à mesure des besoins de la colonisation, et les met alors à la disposition des colons dans des conditions que nous indiquerons.

Les congrégations possèdent des biens d’une étendue assez considérable. Dans le nord de la Régence, elles ont environ (contrôles de Tunis, de Bizerte et de Béjà) 15.000 hectares (sur 4 millions). Dans le Centre et dans le Sud, elles occupent des étendues bien plus vastes. Ces congrégations religieuses sont des congrégations indigènes, relevant de la religion musulmane et qui ont été instituées dans des intérêts publics : religion, assistance, éducation, etc. Leurs biens leur viennent de fondations pieuses, lesquelles constituent ce qu’on appelle des biens /tabous.

Il y a deux espèces de biens liabous : les liabous publies et les liabous privés. Line personne en mourant lègue la nue propriété de ses biens à une congrégation et l’usufruit à ses héritiers ; c’est là un liabous privé ; mais, quand le dernier des usufruitiers est mort, Lusufruit va à la congréga-

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tion, qui possède alors la totalité des droits sur les biens, et de privé le habous devient public. Il y a encore d’autres origines aux biens habous, mais celle-ci est la plus ordinaire.

§ 2. — L’étendue des propriétés.

Comme dans tous les pays, on distingue en Tunise la propriété petite, moyenne et grande. Il faudrait y ajouter, pour être complet, la propriété géante (Centre et Sud), qui comprend parlois jusqu’à 50.000 et 100.000 hectares d’un seul tenant dans une même main. D’une façon générale, on peut, avec une exactitude suffisante, dire que le Nord est la région de la petite et de la moyenne propriété ; le Centre et le Sud, la région de la grande propriété. Mais on demande quelques explications complémentaires :

1. Nord. — Le Nord comprend, nous l’avons déjà dit, environ 4 millions d’hectares. Là-dessus, la moyenne et la petite propriété peuvent réclamer entre 700.000 et 750.000 hectares; le reste est de la grande propriété.

La grande propriété dans le Nord dépasse rarement quelques milliers d hectares, 4 ou 5.000; là-dessus, une partie seulement est mise en valeur, rarement plus de 3.000 hectares, le plus souvent beaucoup moins. Et même ces dimensions sont exceptionnelles; ordinairement, la grande propriété dans le Nord va de 200 à 500 hectares. Elle comporte des pâturages et des céréales.

Partout où la terre est de bonne qualité, la grande propriété est entamée : le domaine ( enclur ) est alors morcelé en propriétés de modique étendue : 30 à 60 hectares ; c’est là ce qu’on appelle la moyenne propriété. Ce genre de propriété se prête à la culture telle que la comprend l’Européen,, culture intensive plutôt qu’extensive ; elle comporte des pâturages, des céréales, de la vigne.

La où la terre est de qualité supérieure, ou bien dans les régions plus voisines des villes, on voit se constituer la petite propriété de 1 à 10 hectares, et qui comporte la culture arbustive, les vergers et la culture maraîchère.

Naturellement, cette propriété, moyenne et petite, attire avec soi une population considérable. Dans le nord de la Régence, exception faite de la population urbaine, c’est la petite et la moyenne propriété, avec ses 750.000 hectares sur 4 millions, qui, en regard de la grande propriété, prend de beaucoup la plus forte proportion de la population. Cela laisse, on le conçoit, de vastes espaces disponibles dans la grande propriété pour la population immigrante de l’avenir.

Il y a plus, — et les chances du colon de trouver de la terre à son gré augmentent d’autant, — la petite et la moyenne propriété, depuis pas mal d’années déjà, perdent du terrain au lieu d’en gagner. 11 fut un temps oii, le blé tunisien se vendant très bien en France et en Italie, les cultivateurs gagnaient beaucoup d’argent et achetaient de la terre par petits lots prélevés sur les enchirs de la grande propriété. Un grand ministre tunisien, Ivhérédine, poussa beaucoup à ce morcellement. Mais, par suite de la concurrence des blés de Russie, d’Asie et d’Amérique, les blés tunisiens virent baisser leurs prix. Les cultivateurs, qui, même sur leurs petits domaines, en restaient aux procédés de la culture extensive, firent de mauvaises affaires; les prêteurs d’argent survinrent, et aussi les usuriers, et, avec les petites propriétés qui étaient sorties du morcellement de la grande, ils refirent des domaines compacts de grande étendue. Suivant un document quasi officiel, il y a du, durant les vingt dernières années, parmi les indigènes, plus de remenibrenienls que de démembrements de la grande propriété.

2. Centre et Sud. — A l’inverse du Nord, on peut dire que, dans le Centre et le Sud, la grande, quelquefois la très grande propriété est la règle, et la moyenne et la petite propriété, la très petite exception. A cela, une cause physique : la rareté de la pluie. Dans le Nord, il tombe 50, GO et jusqu’à 90 centimètres d’eau, et cela permet des cultures variées et des récoltes à peu près assurées.

Dans le Centre, il ne tombe que de 20 à 35 centimètres d’eau ; cela ne suffit plus aux céréales; à Ixairouan, on n’ose espérer qu’une récolte tous les trois ans; à Sfax, qu’une tous les cinq ans. Il en résulte que les terres sont le plus souvent des parcours à moutons, que la population est clairsemée ; que le propriétaire, clans les cultures, est obligé de couvrir de grands espaces, de façon que le peu d’eau qui tombe ne soit pas disputé par des plantes trop serrées. Ces circonstances climatériques ont amené la constitution d’immenses domaines (enchirs) de 10.000, 50.000 et même 1.00.000 hectares : autour de Sousse, le domaine de l’Enfida (100.000 hectares), de Lalla Azia (50.000); plus au sud, de El Amra (75.000 hectares), de El Houareb (25.000), de Chérahil (enchir domanial, 70.000).

Enfin, au Sud, il ne tombe plus que 15, 12, 8 centimètres d’eau par an; on n’ose plus alors compter sur la pluie, et la culture n’apparait guère que dans les régions où jaillit une source plus ou moins abondante, qui, si elle est continue, provoque la création d’une oasis : telles les oasis de Gabès et du Djérid, région de propriétés minuscules, où tout le monde est à l’aise, tant le sol est fertile sous l’action combinée du soleil et de I eau.

Toutefois, dans cette région du Centre et même du Sud, il faut noter deux particularités importantes :

Autour de Kairouan et aux envirpns de Sousse, il tombe encore assez, et assez régulièrement, de pluie pour que l’habitant cultive les céréales : il en résulte qu’aux environs de ces deux centres il existe quelques propriétés (que dans cette région on qualifie alors de moyennes) qui comprennent de 200 ;i 500 hectares.

La seconde particularité est bien plus digne d’attention : cette région du Centre et du Sud semble être le terrain de prédilection de l’olivier. L’olivier existe dans toute la Régence, et dans le Nord on en compte de très importantes plantations, des forêts, comme on dit en Tunisie. Mais ces plantations sont anciennes, et, pour des causes diverses, — • impôts cl’une part, et, d’autre part, incurie des propriétaires, ■ — • mal tenues. Au contraire, dans les régions dont nous nous occupons en ce moment, Sahel tunisien (autour de Sousse), le long de la mer, de Sousse à Sfax (non sans quelques interruptions) et autour de Sfax, les plantations sont relativement récentes, beaucoup même tout à fait nouvelles, et elles ont été faites et sont entretenues avec un soin et une compétence remarquables. De Sousse et de Sfax la forêt d’oliviers s’étend, par une quantité de routes et de chemins, depuis le rivage jusqu’à 40 ou 50 kilomètres clans les terres, et une population énorme s’est massée dans ces deux villes ou à l’entour. La petite propriété y a pris un développement extraordinaire. Chacun a son verger d’oliviers; la faible importance des pluies oblige à les planter clairsemés (16 ou 17 a l’hectare), et des mesures pratiques sont prises pour que rien ne se perde de l’eau qui peut tomber; mais l’arbre gagne à cet espacement régulier, et le revenu, au bout de quelques années, est très satisfaisant.

Deux circonstances ont beaucoup contribué au développement de la culture des oliviers. Le gouvernement a eu la sagesse de mettre à la disposition de la culture des terres immenses au prix minime de 10 francs l’hectare, et, outre les indigènes, les capitalistes européens ont pu mettre de

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l’argent dans ces entreprises, grâce à un contrat de bail à comptant dont nous parlerons plus loin, et qui leur permet, sans résider dans le pays, de faire exploiter leur domaine, avec des chances suffisantes de fidélité et, partant, de profit.

De tout ce qui précède, il résulte que la population n’est pas très abondante; dans le Nord, région la plus peuplée, on compte environ 4 habitants au kilomètre carré; les habitants sont massés autour des villes ou le long de la mer; il y â de la terre disponible en quantité. Comment le colon va-t-il pouvoir l’acquérir ?

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