‹ La TunisieChapitre 69 sur 157 · LA M AIN-D’ (EU V II E · texte numérisé non relu

LA M AIN-D’ (EU V II E

'Le colon est donc assuré de trouver en Tunisie des terres autant qu’il en voudra et de la qualité et dans la région qui lui plairont le mieux. Mais un Français qui émigre le fait avec l’espoir de s’enrichir. La terre n’est un instrument de fortune «pie si l’on en cultive d’assez grandes étendues. Celui qui la travaille de ses mains arrive à vivre; pour qu’il fasse fortune, il lui faut joindre à son travail propre le travail d’auxiliaires rémunérés.

Le colon tunisien a-t-il chance de trouver de ces auxiliaires, d’en trouver facilement, en quantité suffisante et à un prix acceptable? Aujourd’hui, après dix années d’expérience, on n’a aucune hésitation à répondre par l’affirmative. L’indigène tunisien accepte volontiers de travailler; il se plie facilement à nos méthodes, et ses prétentions ne sont point excessives.

Deux méthodes s’offrent au colon pour faire cultiver son domaine. Il a la possibilité de cultiver lui-même avec le concours d’hommes qu’il paye ou qu’il entretient, ou encore de confier tout ou une partie de son domaine à des espèces de métayers indigènes qui lui donnent après la récolte une partie déterminée des fruits de la terre. Il peut recourir indifféremment à l’un ou l’autre de ces deux procédés. Néanmoins chacun d’eux semble avoir son domaine particulier d’application.

§ 1. — Culture directe avec auxiliaires payés*

Ce procédé, qui est plus particulièrement celui des colons (les indigènes y recourent peu polti‘ l’exploitation de leurs terres), comporte l’emploi d’hommes payés ou bien à la journée, ou bien a la tâche, ou bien à l’année, ou bien encore l’emploi d’espèces de colons partiaires appelés k hammes-.

1: Les khain/nès. — Le mot k hommes semble signifier cinquième. Cinq éléments concourent a

LA COLONISATION AGRICOLE EN TUNISIE

la production d’une récolte : la terre, le capital (semences, avances), le bœuf, la charrue, le travail. Le khammès, en général, fournit le travail, le propriétaire fournit les quatre autres éléments. En conséquence, le khammès a droit au cinquième de la récolte, le proprietaire aux quatre autres cinquièmes. Par récolte il faut entendre la récolte moyenne. On estime dans plusieurs parties de la Tunisie, là où l’agronomie européenne n’a pas encore fait pénétrer nos méthodes prudentes et rationnelles, qui conjurent dans une certaine mesure les effets du climat, que les récoltes, d’année en année, se succèdent dans l’ordre suivant : une bonne, une médiocre, une mauvaise. C’est sur la moyenne de ces trois années que le khammès a droit à un cinquième. On estime que cela lui fait 120 francs par an. Son profit monte même, avec divers suppléments, à 180 francs, et même ce n’est pas là tout son profit, car le propriétaire est obligé, durant les mauvaises années oii la récolte a fait défaut, de le nourrir lui et les siens, et, si restreints que soient les besoins des indigènes, il y a encore là une charge pour le propriétaire, et par suite, pour le khammès, un bénéfice d’une importance appréciable.

Moyennant ces avantages, le khammès est tenu de faire tout ce qui est nécessaire pour que la terre donne une récolte jusqu’au moment de la moisson, et cela sur une étendue de terre égale à ce que peut faire une charrue au moment des labours. Quand vient le temps de la moisson, le propriétaire est tenu de lui donner un aide.

2. Travailleurs à la journée. — Ces travailleurs sont surtout, les uns des laboureurs, et les autres des moissonneurs. Les laboureurs gagnent de 0 fr. 80 à 1 fr. 20, sans indemnité pour leur nourriture. Les moissonneurs gagnent, suivant les localités et suivant la demande, entre 1 et 2 francs par jour. De plus, ils ont droit à une indemnité pour leur nourriture. Mais la nourriture d’un indigène représente au plus quelques sous par jour.

On pourrait encore citer bien d’autres catégories de travailleurs, travailleurs pour la culture potagère, pour les vergers, etc.

3. Travailleurs au mois et à l’année. — Les travailleurs au mois et à l’année sont, non plus des spécialistes (laboureurs, moissonneurs, pioeheurs, etc.), mais des ouvriers bons à tout faire, que les indigènes appellent agir. Ils sont entièrement à la disposition du propriétaire et doivent être aptes à tous les travaux. Suivant les cas (habileté, rareté, etc.), ils reçoivent une rémunération annuelle qui varie de 120 à 240 francs par an, sans autre indemnité. Le travailleur au mois gagne environ 30 francs par mois.

4. Agvililtadu. — Enfin, il y a une autre catégorie de travailleurs appelés agvilutadu. Ce sont des hommes qui s’engagent à faire les labours et se mettent à la disposition des propriétaires pendant trois mois de l’année, délai qui n’est si long que parce que, les pluies arrivant à des époques irrégulières, il n’est pas possible de prévoir exactement à quel moment pourront s’exécuter les labours.

§ 2. — Culture par l’intermédiaire d’indigènes associés1.

Le fermage, tel que nous le pratiquons en Europe, n’est pas très répandu parmi les indigènes. Si le colon veut un fermier qui lui paye chaque année une somme d’argent, il le trouvera plutôt parmi les Européens que parmi les indigènes.

En revanche, il trouvera des métayers ou des associés qui se lieront à lui par des contrats très usités en Tunisie, et qui offrent une grande variété. Il serait inutile d’étudier ici tous ces contrats, dont les termes varient d’un lieu à un autre, et sur lesquels le colon, à peine débarqué en Tunisie, trouvera les plus amples renseignements. Bornons-nous ici, pour fixer dès à présent les idées, à déterminer les traits principaux des deux contrats les plus intéressants : l’un le contrat de khamessa, l’autre le contrat de m’gharcia.

1. Khamessa. — La plupart des propriétaires indigènes cultivent à l’aide de khammès, comme les propriétaires français cultivent à l’aide d’ouvriers à la journée. Le khammès, le plus souvent, est un homme qui a besoin de se procurer tout de suite une certaine somme d’argent pour payer une dette, acheter une femme, etc. 11 va trouver un propriétaire, demande cette somme, et, en échange, s’engage à travailler pour lui. A partir de ce moment, il ne peut plus quitter son maître avant de s’ètre libéré envers lui. Le maître lui fournit une paire de bœufs, une charrue, le terrain, la semence et les avances nécessaires, c’est-à-dire, en général, du blé et de l’orge (environ 36 litres par mois de chacun), quelques litres d’huile, une paire de chaussures et un vêtement tous les ans. Ces avances grossissent d’autant la dette du khammès. Comment dont le khammès s’acquittera-t-il? Le voici : le khammès est tenu de faire tous les travaux de culture qui concernent l’étendue de terrain à lui confiée (environ 10 à 12 hectares), sauf la moisson, pour laquelle le maître doit lui fournir des auxiliaires. En dehors de ces travaux, le maître ne peut rien exiger du khammès, et, s'il l’emploie à d’autres travaux, il est obligé de le payer; de plus, le khammès est libre d’aller travailler au dehors à la journée quand il n’a rien à faire pour son maître. Les travaux supplémentaires qu’il accomplit ainsi, soit sur le domaine, soit en dehors, et aussi le prix de sa part dans la récolte, servent à éteindre sa dette.

Un décret du 13 avril 1874, dû au grand ministre dont nous avons déjà cité le nom, Khérédine, a codifié toutes les obligations respectives des deux parties du contrat de khamessa, et nous dispense d’en dire davantage à cette place.

2. Contrat de m gharcia. — Le contrat de m’gharcia est une variété très lâche du contrat de khamessa, appliquée à la culture des oliviers, des cactus, des figuiers, des orangers, etc., mais principalement des oliviers. En principe, le propriétaire fournit la terre nue à un cultivateur qui s’engage à y planter des oliviers. Au bout d’un certain temps, la propriété est partagée dans une proportion à déterminer entre les deux parties.

L’olivier ne rapporte guère avant 10 ou 12 ans. L’opération est donc à assez long terme. Voici comment elle s’établit dans le centre et dans le sud de la Régence, qui sont les parties du pays où le colon rencontrera le plus facilement les terres disponibles.

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