DU CAP KADID.IA A G A B È S
Le cap Kadiclja ou Kapoudia est le point de départ d’immenses séries de bancs qui hérissent la côte et que les indigènes riverains ont su exploiter de tout temps par l’ingénieuse installation de leurs innombrables pêcheries. Aucune côte au monde n’est plus couverte de pêcheries que celle qui s étend de ce cap jusqu’à Zarzis. 6.000 pêcheurs environ, étrangers et indigènes, répartis sur 2.000 barques de pêche, exploitent ces rivages. Le groupe des îles Kerkennah, qui lait face à Sfax, est l’un des plus riches qui soient par sa faune marine ; presque tous les habitants s’y livrent à la pêche ; malheureusement, leurs nombreuses pêcheries sont particulièrement exposées aux déprédations des étrangers, Grecs et Siciliens; ces derniers, quand les hasards de la pêche aux éponges les amènent à proximité des établissements indigènes, y pénètrent hardiment, brisent les clôtures et relèvent du fond les nasses contenant les poissons.
Les dommages subis par les propriétaires de pêcheries sont toujours considérables; un établissement de ce genre, lorsqu’il est brisé et dépouillé de ses pièges, devient immédiatement improductif et nécessite de coûteuses réparations; toute réclamation des pêcheurs indigènes auprès de l’administration demeure lettre morte.
La configuration spéciale de la côte, la région variée des fonds et, par-dessus tout, le phéno-
mène exceptionnel de la marée qui se produit dans ces parages, rendent facile l’exploitation de la pèche. Ce curieux phénomène de la marée s’explique par la disposition du golfe en forme d’entonnoir et par le relèvement graduel des fonds; on n’y constate pas non plus les vents et les courants (pie l’on rencontre dans le nord, la mer est toujours clémente, et l’on n’a pas à craindre de naufrages, conditions exceptionnellement favorables.
Tous les procédés de pêche employés dans le golfe de Gabès sont basés sur ce mouvement de flux et de reflux des eaux.
Les divers engins sont presque tous invariablement construits à l’aide de côtes de palmiers préalablement divisées en brindilles reliées entre elles par de petits cordages d’alfa. La méthode employée pour la pèche du poisson ii l’aide de ces engins se rapproche beaucoup des madragues à thons ; le procédé de la cher fiat, le plus communément employé, consiste à couvrir un certain espace de mer à l’aide de ces cloisons ou panneaux de 2m,50 de hauteur sur 3 mètres environ de largeur, bordés de pieux servant à les planter dans le sable ou la vase et à les juxtaposer. Ces panneaux, qui s’appellent hasors [hassira au singulier), sont disposés suivant la forme d’un segment de polygone étoilé dont les angles saillants sont garnis de nasses placées de manière à former une petite chambre carrée, appelée chambre de la mort. La chambre de la mort est ouverte sur l’intérieur de la pêcherie. Quand le mouvement de reflux commence, le poisson se laisse entraîner par le courant qui s’établit et, sentant peu à peu l’eau lui manquer, éprouve le besoin instinctif de s’échapper; mais il se heurte à l'obstacle des cloisons, qu’il est bien obligé de suivre ; il se laisse ainsi entraîner dans la petite chambre où, croyant trouver une issue favorable dans les nasses, il s’engouffre pour y demeurer captif.
La principale difficulté de l’installation d’une cherfiat consiste dans l’orientation qu’il convient de lui donner. Il importe, en effet, que le courant descendant au moment du reflux n’entraîne pas en dehors de la limite des cloisons le poisson qui s’y est aventuré; on établit les cherfiats par des fonds un peu supérieurs à 2 mètres, de façon que le poisson pris dans les nasses ne cesse d’être dans l’eau.
Il y a encore d’autres procédés de pêche; ils se rapprochent sensiblement de la cherfiat, dont ils ne diffèrent que par la disposition des cloisons et des nasses. On emploie également les palangres1, surtout à Sfax ; les indigènes de quelques villages voisins ont également adopté ce procédé.
Les barques dont se servent les indigènes, appelées laudes, sont invariablement du même type; elles sont à fond plat, ce qui leur permet de naviguer sur la plupart des bancs sans danger de s’échouer ; il y a aussi les carèbes, qui sont des laudes d'un plus fort tonnage.
L’habileté des pêcheurs consiste dans le choix de l’emplacement, lequel doit varier suivant la direction du vent et de la mer et avec l’amplitude de la marée.