PLACE DE MAHDIA
devions rencontrer à Malidia le directeur de l'enseignement public de la Régence. M. Machuel est un arabisant en renom et surtout un pédagogue hors de pair. Auteur de grammaires arabes, qui passent pour les meilleures, à l'usage des Français voulant apprendre la langue du Coran, M. Macliuel s'est, en outre, ingénié pour enseigner le français aux Arabes par des moyens extra-grammaticaux.
Vouloir inculquer les règles grammaticales de notre langue dans les cervelles arabes, à l'aide de la syntaxe seule, est tout simplement une œuvre chimérique. Les naturels n'y comprendraient rien et se rebuteraient vite. M. Macliuel a basé sa méthode sur les aptitudes natives des indigènes, qui ont une étonnante mémoire des oreilles et des yeux, et sont très bien doués sous ce rapport.
Il leur apprend plusieurs mots français, les fait écrire sur le tableau ou dans les cahiers ; puis il les leur traduit en arabe, jusqu'à ce que les élèves les aient retenus. Chose curieuse, les petits indigènes, à la fin de ces exercices, orthograjibient presque toujours juste, et leur prononciation est à peu près sans accent.
Une école arabe-française-tunisienne sera toujours un sujet d'étonnement pour nous; en effet, nous y voyons des enfants qui, grâce à l'ingénieuse méthode, toute d'expédients cependant, imaginée par M. Machuel, apprennent plus vite et mieux notre langue que les enfants de notre propre i^ays.
Nous avons, avec M. Paul Bourde et M. Machuel, assisté à une classe de l'école de Mahdia; et, je l'avouerai, c'est avec une réelle émotion que j'ai vu s'avancer, d'un air résolu, vers le tableau noir un bambin nomade de huit à neuf ans, pieds nus, vêtu du burnous traditionnel dont il rejetait les pans sur ses épaules pour rendre la liberté à ses petits bras. La craie d'une main et l'éponge de l'autre, l'enfant se tourna vers nous, et, calme, son grand œil noir fixé sur nous, il semblait provoquer l'exercice pour lequel on l'avait appelé là.
On lui dicta une phrase entière, qu'il écrivit sans faute ; puis, pour nous montrer que l'élève avait bien compris ce qu'il venait d'écrire, on lui demanda de le traduire en arabe : ce qu'il fit aussitôt, et fort bien. Enfin, on le pria d'expliquer ce que c'était que le lion, le substantif de la phrase ; et il nous donna des détails sur le roi des animaux. Que demander de plus à un enfant de huit à neuf ans, né sous la tente ?
La grande mosquée de Mahdia est construite avec des matériaux d'anciens monuments ; on y voit des colonnes en pierre, en granit, en marbre et en porphyre, malheureusement recouvertes par l'éternel badigeon arabe, sous lequel se cachent de beaux chapiteaux romains et byzantins. Des citernes romaines à plusieurs étages, fort remarquables, se trouvent sur le plateau de la colline, à côté de la Kasbah.
J'aimais me promener autour de cette kasbah, dans le cimetière musulman, oîi s'ébattent les pluviers et où les enfants du pays s'amusent à une sorte de lawïb-tennis, en se renvoyant une balle ou une pierre avec un bâton recourbé.
A la tête de chaque tombe se trouve un pied de scille, qui fait, au printemps, comme un plumet vert au mort, et qui, en été, élève au-dessus du tombeau de magnifiques hampes fleuries, hautes de près d'un mètre. C!es panaches de fleurs se balançant au-dessus des tombes font une singulière impression. « Ce sont, me dit un Arabe, les âmes des morts qui saluent ! »
Vous avez pent-ôtre vu chez les marcliands de denrées africaines de nos grandes villes de France des oifçnons monstres, parfois gros comme la tôte d'un enfant : ce sont les scilles pancration, variété du nord do l'Afrique. La scille est une plante médicinale sur laquelle, si l'on en croit Pline, Pythagore aurait écrit un traité qui a disparu. Hij)pocratc et Galion en recommandaient l'usage. Il n'est donc pas surprenant que les habitants de Mahdia aient placé cette plante au-dessus de chaque tombe, pour le cas cil le défunt aurait besoin de soigner sa santé dans l'autre monde.
Quoi qu'il en soit, la scille et l'asphodèle, que l'on voit presque partout, sont la joie des yeux avec leurs grandes et belles fleurs courbées par le vent.
Comment n'aimerait-on pas Mahdia? Cette petite ville, charmante et proprette, entourée de jardins magnifiques vers l'ouest, possède tous les agréments. Contraste curieux, elle peut jouir simultanément du calme et de la tempête : lorsque la mer démontée donne le plus furieux assaut d'un côté du promontoire, l'autre côté est calme.
Aussi je quitte cette ville à regret pour vous conduire à Ksour-es-Sef.
La partie méridionale du Sahel, au sud de Sousse, sera bientôt desservie par un petit chemin de fer. L'initiative en a été prise par M. Ossude, l'un des fondateurs de la Société franco-tunisienne de transports, qui a déjà installé un service de bateaux à vapeur sur le lac Bahira, entre Tunis et la Goulette.
Cette voie ferrée reliera les centres de production d'olives, M'Saken, Djemal, Moukenine, Monastir, Mahdia, Ksour-es-Sef, etc., au grand centre de fabrication et d'exportation du Sahel, à Sousse. Excellente opération, entreprise sans subvention ni garantie d'intérêts de la part de l'Etat, destinée à développer extraordinairement les opérations commerciales dans le Sahel. La seule annonce du chemin de fer a pris les proportions d'une ïévolution économique dans l'esprit des indigènes. Ceux-ci en ont accueilli la nouvelle avec un véritable enthousiasme.
Il faut, pour expliquer cet enthousiasme, se rendre compte de la perplexité du cultivateur du Sahel ; en effet, lorsque novembre et décembre arrivent, la cueillette des olives et les labours le mettent dans un grand embarras* Que faire ? Ces deux opérations tombant à la même époque, il lui faut opter. C'est la cueillette des olives qui obtient la préférence, car la vente procure de l'argent immédiat, et les bêtes de travail sont alors distraites des labours pour être employées au transport des olives.
c( Ah ! sidi, me disait un indigène que je questionnais, ce chemin de fer sera un grand bienfait pour nous. Au moment de la récolte des olives, toutes nos bêtes seront disponibles, et nous pourrons cultiver beaucoup plus de céréales. »
C'est ainsi que les résultats les meilleurs sont souvent ceux que l'on n'a pas directement visés, et qui se produisent par voies détournées.
J'ajouterai que cette ligne ne manquera pas de voyageurs, les Tunisiens étant passionnés pour la locomotion facile; témoin le succès extraordinaire des tramways à Tunis. J'ai du reste constaté en Egypte, il y a près de trente ans, l'engouement des populations indigènes pour les chemins de fer.
Présentement les cavaliers et les voitures couvrent les routes et les pistes du Sahel. Que sera-ce, lorsque les voyages se feront x)lus vite et à meilleur marché !
Il est bien question de prolonger la voie jusqu'à Sfax ; mais je crois que le trafic entre Cliebbâ et Sfax sera à peu près nul, car le port de cette dernière ville attire à lui tout le commerce de la région.
Le mieux, pour desservir vite et bien Sfax, Gabès et Djerba, serait d'arrêter la voie ferrée au cap Kapoudiali, puis d'établir, de ce cap à Sfax (et même au delà), un service de bateaux ne calant pas plus de deux mètres, ce qui leur permettrait le