PRESSE A ALFA
rochers ou des l)ranches de palmier. C'est là qu'on les capture. Dans les eaux plus profondes, on immerge une sorte de palangre le long de laquelle les hameçons sont remplacés par des gargoulettes ouvertes à leurs deux extrémités (fabriquées à Djerba). Lorsque l'on juge que les poulpes ont eu le temps de se loger dans ces singuliers abris, on relève la palangre.
La préparation des poulpes est assez curieuse. Ou commence par les décapuchonner, (;n enlevant la membrane dure qui recouvre la tête. On les saisit ensuite par là, et on les frappe à tour de bras contre la terre. Cette opération violente a pour but d'en terminer avec la vie de l'animal et d'assouplir les chairs. A ce battage succède un malaxage qui s'opère sur le sol et dont l'office est de foire dégorger. Puis on les suspend à des cordes, en plein soleil, i>onr les faire sécher. Les pouli)es, rigides et desséchés comme des stockfisch, sont en grande partie expédiés en Grèce, où ils constituent le i»lat de carême par excellence des pauvres gens.
Le marché de Sfax voit chaque année de 30 à 35 tonnes de poulpes, d'une valeur d'environ 20,000 francs. I^a poche des éponges et des poulpes occupe un millier de marins du golfe de Gabès.
De Sfax à Gabès, le chemin par terre est encore moins attrayant que celui de Kapoudiah à Sfax. J'ai sous les yeux l'excellent et consciencieux livre de l'archéologue Victor Guérin. Il a, comme disent les chasseurs, fait à peu près chou blanc durant ce trajet. C'est à chaque arrêt la monotone constatation de débris informes, de blocs enfouis dans la terre, de décombres et de petits matériaux épars et confus, empruntés à des monuments anciens; mais rien d'intéressant, en somme.
Pour me servir de ses propres termes, ce ne sont le plus souvent que des « plaines immenses qui fatiguent le regard par leur affreuse nudité; où pas le moindre arbuste no récrée la vue ; où, seules, des touffes d'alfa et de plantes aromatiques croissent çà et là ». Ajoutez à cela que c'est la contrée tyi-k de sEuuiujiuiE tunisienne.
de prédilection des scorpions et des vipères à cornes, aux piqûres mortelles, et vous comprendrez que je me ferais un cas de conscience de vous engager à entreprendre ce voyage par terre, fût-ce dans le but d'y faire des découvertes archéologiques.
J'ai lu les livres des archéologues qui ont visité ces ingrats parages, et je dois constater qu'ils en sont tous revenus bredouille, comme Victor Guérin. Ib se rejettent alors, par manière de consolation, dans d'interminables discussions : les uns affirmant, les autres niant que les débris informes trouvés sur tel point appartenaient à telle ou telle localité romaine mentionnée par les auteurs anciens, et ils se battent alors à coups de table de Pentinger, d'itinéraires de Ptolémée ou d'Antoniu, de relations de Pline et de toutes sortes de textes romains... avec citations des Arabes Bekri et Edrisi, par-dessus le marché. Comme je n'ai pas l'autorité suffisante en cette matière, comme les questions soulevées sont de celles dont la solution est de pure
virtuosité archéologique; comme, surtout, le gain d'une des causes débattues n'intéresserait pas un lecteur sur mille, je crois devoir vous épargner la description de ce fastidieux trajet.
Il y a bien, entre Sfax et Gabès, les intéressantes ruines de Thina et le groupe des petites oasis de M'touïa, d'Aïounet et d'Oudreff. Mais on peut visiter les ruines de Thina en y allant de Sfax, dont elles ne sont qu'à dix kilomètres, et les petites oasis en question ne sont qu'à une vingtaine de kilomètres de Gabès.
Pour Thina, tout au moins, nous ne voyons pas de batailles d'archéologues. Les ruines sont celles d'une ville, et le nom actuel de Thina est assez près du nom de la cité romaine que les auteurs anciens orthographient : Thœna, Thœnœ ou Thenœ.
La route qui conduit de Sfax à Gabès débute sur une sorte de plage marécageuse au bout de laquelle se trouve le nouveau Jardin public créé par la municipalité. Là commence la zone méridionale des jardins de la banlieue de Sfax. Au sortir de ces jardins se trouve le beau vignoble d'El-IIadjeb créé par MM. de Lespinasse et Pic.
Ce vignoble, avec cinquante hectares de vignes en production, et en excellent état, situé à 380 kilomètres au sud de Tunis, est le premier grand vignoble créé au delà de l'Enfida. C'est le premier vignoble de culture européenne que le voyageur rencontre en remontant du Sud vers le Nord. Les bons cépages européens y viennent à merveille. On y cultive aussi le fameux cépage arabe qui s'appelle Vllasli et qui fait un excellent vin blanc, déjà connu sous le nom de vin de Thina '^. Non loin de ce domaine, vers le sud-est, on voit les monticules qui accusent l'emplacement de l'antique Thasna.
Les ruines de la forteresse se trouvent éloignées de la mer. Ce fort doit commander la route de Taparura à Tacapa, qui se confond avec le tracé actuel de la route de Sfax à Gabès. On y voit encore les restes d'un épais mur d'enceinte, qui donne à la ville antique un diamètre d'environ un kilomètre.
La beauté des fragments de poterie, dont le vernis est d'une finesse remarquable, la netteté de la taille des débris, la pureté des rares inscriptions qu'on y découvre, font croire que la Thaena des Romains était un emporium riche et florissant aux premiers siècles de notre ère. C'était une colonie romaine et un évêché byzantin. Nul ne le conteste, et je me contente de cette certitude pour engager vivement M. le vicomte de Lespinasse, tout voisin de ce champ d'exploration, à continuer sur Thina la recherche des vestiges de l'antique Thœna.
C'est à Thina que l'on place généralement l'extrémité orientale du fameux fossé creusé par Scipion le Jeune — lors du partage de la Numidie entre les fils de Massinissa — afin de marquer la limite du territoire romain et du pays des Numides.
Lorsque la domination romaine engloba les pays au sud de Thœna, ce fossé, inutile comme marque de frontière, servait encore, au dire de Pline, à distinguer l'Afrique ancienne (du nord) de l'Afrique nouvelle (du sud).
1. L'exemple d'El-Hadjeb a porté. Il y a, aux environs de Sfax, un vignoble de six à huit hectares à M. Bernard; un de trois à quatre hectares à M. Brial ; un d'environ vingt hectares à l'agent consulaire d'Italie ; un de cinq hectares à M. le comte du Paty de Clam et un de cinq à six hectares à M. le vicomte de Lespinasse.
Il n'est plus trace de cette antique démarcation, sans doute supprimée comme inutile, comblée peut-être aussi par les sables qu'apporte sans cesse le siroco, et sur lesquels la végétation désertique aura opéré un nivellement définitif. Chercher les restes d'une ville ou d'un monument, la situation d'une colline ou d'une montagne... s'explique; mais s'escrimer pour découvrir les traces d'un trou ou d'un fossé datant des Romains, et que les sables mouvants ont pu combler en moins d'un demi-siècle, me paraît être du domaine des illusions.
H y a, sur cette fastidieuse route de Sfax à Gabès, entre Thina et le groupe des trois petites oasis, deux points dont il convient de dire un mot : Mahrès et la Skrira.
A trente-quatre kilomètres de Sfax, à vingt-quatre kilomètres de Thina, « sur l'affreux chemin que nous connaissons », disent les auteurs d'un livre plein de renseignements, MM. le docteur F. Laffitte et J. Servonnet, se trouve Mahrès, gros village qui compte un millier d'habitants, dont la défunte Compagnie franco-anglaise avait paralysé le développement.
On y confectionne des nattes blanches très épaisses, très larges et très solides. On y tisse également des couvertures grises communes que l'on appelle barracas.
Et c'est tout. Rien de pittoresque, si ce n'est un petit port abritant une trentaine de loudes ou de barques. On ne connaît pas le nom de l'antique bourgade sur l'emplacement de laquelle s'élèvent les masures de Mahrès.
« Au delà de Mahrès, disent MM. Laffitte et Servonnet, dans leur Golfe de Gabès, le pays qu'on traverse prend un aspect de plus en plus sauvage et désolé. La plaine, nue et aride, s'étale, jaunâtre, à perte de vue, mouchetée de touffes d'alfa et d'autres plantes appartenant à la flore saharienne. Çà et là, de rares accidents de terrain : ce sont des dunes basses, formées par le sable que le vent du désert a accumulé autour de buissons de jujubiers sauvages, épineux et rabougris... Péniblement impressionné par la vue de ce morne paysage, le voyageur détourne malgré lui ses yeux attristés, et c'est avec un véritable soulagement qu'il les repose sur l'immensité bleue de la mer. » Il faut avouer que cette description n'est pas engageante pour les chevauchées artistiques ou archéologiques.
A quatre-vingt-dix kilomètres de Sfax et à cinquante kilomètres de Mahrès, se trouve la Skrira ou Marsa-Skrira (petit port). C'est là que la fameuse Compagnie franco-anglaise, justement cassée aux gages comme forclose, incapable et nuisible, avait établi le centre de son exploitation d'alfa. C'est là qu'elle avait fait aboutir un petit chemin de fer aujourd'hui disparu. La Skrira, d'où on expédie encore beaucoup d'alfas, a eu son moment d'éphémère splendeur. L'on vient d'y creuser des puits qui lui feront grand bien.
La Skrira est le point de la côte le plus rapproché par rapport à Gafsa; mais le port est petit et le mouvement commercial serait à créer. Le point d'embarquement des phosphates découverts non loin de Gafsa, des fourrages de Kalla et des alfas de cette contrée est plutôt Sfax, où la rade est magnifique et où le mouvement commercial est déjà considérable.
LES liAVANDIÈUES DE li ' 0 U E D-G A B È S.