‹ La Tunisie, pays de protectorat françaisChapitre 33 sur 76 · FEMME DE D .1 E R B A · texte numérisé non relu

FEMME DE D .1 E R B A

la coutume qu'avaient déjà les bons matelots de son temps, de « tirer des bordées » dès qu'ils mettaient un pied sur le solide. Les capitaines de navires qui ont éprouvé des mésaventures analogues à celle que raconte Homère se compteraient par centaines de mille, depuis ces temps reculés. Et c'est le sagace Athénée qui nous met sur la voie. Que ce soit le vin de palmier, ou le liquide obtenu par la macération d'un fruit quelconque, il est hors de doute que les matelots en question s'étaient tout simplement grisés en débarquant chez les Lotophages, et qu'il a fallu les ligoter pour les ramener sur les navires du roi d'Itliaque.

Comment voulez-vous vous y retrouver, après la simple citation d'un texte qui remonte à 2,800 ans et qui ne porte rien de précis, alors que j'ai là, sous les yeux, en écrivant ces lignes, dix volumes qui reproduisent à la file la même erreur sur une opération très facile à vérifier de nos jours dans les oasis : la fécondation des palmiers?

Djerba portait primitivement le nom libyen de Meninx; les Grecs rapj)elaient Brachion, à canse des bancs qui l'environnent.

Cette île fameuse devait avoir tons les bonheurs, elle donna naissance à l'empereur Trebonius-Gallus et à son fils Volusianus, qui moururent en 254, après avoir régné un an. Cela suffit pour la faire baptiser à nouveau et la faire appeler Girba ou Gerba.

Djerba subit le sort commun. Des Romains, elle passa aux mains du roi barbare Genséric. Les Vandales en furent à leur tour chassés par les Byzantins de Bélisaire. Au vu'' siècle, les Arabes s'en emparèrent. Pendant plus de quatre siècles.

UN CHAMP d'orge A DJERBA.

la possession en fut disputée par les diverses dynasties arabes de la côte orientale. Prise par Roger de Sicile en 1135, reprise par les Almohades en 1210, reprise par Roger de Loria, elle devint son apanage en 1 284. C'est ce capitaine du roi d'Aragon qui éleva la forteresse que l'on voit encore à Houmt-Souk et que les Arabes appellent Bordj-el- Kebir.

Les descendants de Roger de Loria perdirent l'île en 1333. Alphonse V d'Aragon la reprit en 1432 et bâtit près ai' EUKantara le BorcJj-CasHL Nous la voyons attaquée par les Espagnols en 1510, sous Ferdinand le Catholique, par Pierre de Navarre, qui dut se rembarquer, vaincu par la chaleur et la soif qui avaient exténué ses soldats. Il fut vengé par Charles-Quint, qui s'empara de l'île en 1521 ; mais, trois ans après, le fameux corsaire Kheir-Eddin , connu sous le nom de Barberousse, en chassa les Espagnols. Le terrible Dragut, lieutenant de Barberousse, tenant en échec toutes les flottes européennes, Charles-Quint résolut d'en finir avec lui. L'amiral André Doria par-

vint à bloquer la flotte de Dragnt entre Bordj-Castil et le port d'El-Kantara. Dragut amusa l'ennemi par une défense de Bordj-Castil et, pendant ce temps, il fit creuser en arrière un chenal qui permit à ses bateaux d'entrer dans la mer intérieure de Bou-Grara, de gagner le large par le chenal d'Adjim et de reprendre résohiment l'offensive, menaçant de bloquer Doria à son tour. L'amiral espagnol dut abandonner Djerba. En 1659, Philippe II envoya une flotte importante à Djerba, avec dix mille hommes, commandés par le duc de Medina-Cœli.

Dragut y régnait en maître. Il laissa les Espagnols s'emparer de Bordj-el-Kebir, pour les y paralyser aussitôt, les assiégeant par terre et tenant la mer avec une importante flotte turque qui dispersa les galères chrétiennes.

La capitulation du duc de Medina-Cœli mit la plus grande partie de l'armée aux mains du terrible corsaire. Ivre de sang, Dragut fit décapiter ses prisonniers et fit, avec les têtes de ces malheureux, élever aux pieds de Bordj-el-Kebir une pyramide de 130 pieds de circonférence à sa base, haute de 30 pieds, que l'on voyait encore il y a cinquante ans. C'est M^'^ Sutter, évoque de Tunis, qui obtint du bey de détruire cet horrible trophée et d'enterrer les tètes dans le- cimetière de Djerba.

En 1574, Djerba tomba définitivement entre les mains des Turcs. Sous cette domination, l'île prit un développement commercial extraordinaire. Elle était, il y a une centaine d'années, le pays le plus florissant de l'Afrique. C'était le point de convergence des grandes caravanes venant de toutes les directions du continent noir. On y voyait des Chouas, des nègres du Kanori, des Touaregs, des Sénégalais, des gens du Bornou, du Kanou, du Wadaï, du Darfour, du Kordofan, du Fezzan. Les caravanes qui y aboutissaient faisaient tout à la fois le commerce des riches produits de l'intérieur de l'Afrique et le trafic des esclaves. Lorsque la caravane était menacée, les négriers armaient la marchandise vivante pour défendre l'autre.

L'abolition de la traite mit fin aux beaux jours de Djerba ; les caravanes, n'ayant plus de nègres pour les défendre, ont pris d'autres directions. Lors de l'insurrection de 1864, pendant laquelle les Djerbiens avaient pris fait et cause pour un mahdi, les représailles furent épouvantables. Les soldats recueillirent par pleins sacs les bijoux des femmes, dont ils arrachaient les boucles en déchirant les oreilles. La plus grande partie des ruines que l'on voit à Djerba date de cette funeste époque, où. l'île se dépeupla, beaucoup de Djerbiens étant allés chercher fortune au loin. Aujourd'hui, l'île de Djerba renaît en quelque sorte sous l'impulsion de l'administration française.

Djerba a un périmètre de près de 170 kilomètres et sa population est d'environ 45,000 habitants, très disséminés sur l'île, sur laquelle il y a peu d'agglomérations pouvant prendre le nom de village ou de bourg.

Les habitations sont groupées par quartiers. Le quartier s'appelle Oumt ou Houmt. L'endroit où résident le caïd et le contrôleur civil, vice-consul de France, et oîi mouillent les bâtiments qui font le service de la côte, s'appelle Iloumt-Souk (le quartier du marché).

L'île de Djerba est à ce point entourée de bancs, que les navires qui calent plus

de cinq mètres doivent mouiller à sept ou huit kilomètres de la terre. I^a Compagnie transatlantique, ne pouvant charger et décharger par tous les temps à un pf)int aussi éloigné, se résolut à placer, en 1881, à ce mouillage, un grand jK^nton fixe, oii voyageurs et marchandises peuvent attendre que le temps soit devenu plus maniable.

On a sans doute accepté l'atterrissement d'Houmt-Souk par pure habitude, cette localité ayant de tout temps été le centre administratif de Tîle ; mais les atterrissements de Tropnna ou de Sidi-Djamoui' — garantis contre les gros temps d'Est et de Nord-Èst, les plus fréquents dans cette région — eussent été plus pratiques. Il faut espérer que, dans quelques années, lorsque les dépenses les plus pressées seront faites, on songera à aborder l'île par le chenal à^Acljim. C'est par là que j'ai accosté.

Nous venions de visiter les jardins et les oliviers de Sfax. M. Fidelle, contrôleur civil, et M. Gau, vice-président de la municipalité, avaient eu l'amabilité de nous accompagner, le commandant Melchior et moi. Au retour de cette charmante ])romenade, le commandant Melchior devait, vers dix heures du soir, lever l'ancre et diriger le D'Estrêes sur le chenal d'Adjim, où il avait à prendre livraison de i)ierres destinées au musée du Bardo.

— Vous devriez venir avec moi à Djerba, vous regagneriez Houmt-Souk à cheval.

— C'est accepté.

A dix heures, j'étais à bord du D'Estimées. A onze heures, le stationnaire avait le cap sur l'île des Lotophages. La nuit était délicieuse. Je m'arrachai de la passerelle pour aller me coucher. Je dormis à poings fermés ; mais j'étais impatient, et je fus debout dès l'aube. J'assistai à la toilette quotidienne du navire et aux divers lavages du matin. Après le déjeuner nous approchions du chenal. Nous avions marché très lentement, parce qu'il était inutile d'user du charbon pour arriver trop tôt. Enfin une ligne de palmiers qui semblaient plantés dans la mer apparut : c'était Djerba. Comme le chenal n'était pas encore balisé, le commandant faisait sonder à droite et à gauche, continuellement. Nous allions au pas, c'est le cas de le dire. L'excellent marin en profitait pour étudier et relever les fonds du chenal

Moi, j'en profitai pour m'instruire sur l'état des côtes du golfe de Gabès. Le commandant a eu l'obligeance de déployer toutes ses cartes et de me donner des renseignements précis que j'utilise ici. Je l'en remercie.

En examinant la carte, il semble qu'on a enlevé une pièce du continent pour la placer dans la mer, laissant à droite et à gauche d'énormes promontoires qui vont presque rejoindre la pièce détachée. Celle-ci est l'île de Djerba : le vide laissé est la mer de Bou-Grara. Cette mer intérieure est reliée à la grande mer par le chenal d'Adjim, au nord, et par celui d'El-Kantara, au sud. La surface de la mer de Bou-Grara est, jwur le moins, six fois celle du lac de Bizerte. L'accès pourrait en être facilité par des travaux relativement peu importants.

La largeur navigable du chenal d'Adjim (pour les navires calant trois mètres) est de trois cents mètres. 11 est aujourd'hui balisé; mais, lorsque j'y ai pénétré avec le D'Estrêes, il fallait faire marcher la sonde à bâbord et à tribord, car, brusquement, les

soudes passaient de fonds de vingt mètres à des fonds de deux à trois mètres. Il y a même, dans sa partie la plus étroite, un rocher en forme d'aiguille, dont la pointe est à peine à l'",50 sous l'eau et qui est immédiatement entouré de fonds de quinze à vingtcinq mètres. Il est marqué sur la carte. — A ftiire sauter.

Aux heures de marée, les courants sont très forts.

La mer de Bou-Grara serait un refuge admirable pour dix flottes, et il en coûterait peu de la rendre accessible. Si un port était créé au fond de cette mer intérieure, vers l'ouest, les caravanes y aboutiraient aussitôt, à n'eu pas douter, et le commerce du sud renaîtrait sensiblement.

La largeur du détroit d'Adjim est d'environ 2,500 mètres. A l'est, l'île plate et

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