‹ La Tunisie, pays de protectorat françaisChapitre 35 sur 76 · OFFICIER DE FORT · texte numérisé non relu

OFFICIER DE FORT

Adjim (Tunisie).

C'était le gros personnage de l'endroit.

Comme je préparais des conserves pour mon dîner, il me dit qu'il serait offensé si je n'acceptais pas le repas qu'il allait me préparer de ses propres mains. Je me soumis aux exigences de l'hospitalité. Pendant qu'il faisait sa cuisine, je m'en fus visiter le village d'Adjim. Il se compose d'une longue rue, et l'agglomération ne doit pas compter plus de 500 habitants sur les 1,500 âmes du lioumt. Les autres habitations sont éparpillées sous les oliviers et sous les beaux arbres de ce coin si fertile de la grande île.

La rue principale est bordée de petites maisons, dont la porte est si basse qu'il faut se plier en deux pour y pénétrer. La construction des maisons est d'une simplicité primitive : une voûte de huit à dix mètres, haute de deux à trois mètres, large de trois mètres, avec une porte unique pour toute ouverture. Les voûtes étant juxtaposées, les terrasses forment des ondulations entre lesquelles les indigènes se couchent volontiers le soir, quand la journée a été chaude, roulés dans leurs immenses couvertures grises.

Le burnous est rare à Adjim. Les indigènes s'enveloppent dans de grandes et lourdes couvertures de laine dont les franges, longues de jilus de soixante centimètres, pendent par derrière , jusque sur leurs talons. Ils ont vraiment grand air dans ces vastes draperies.

Après avoir j)assé une lieure dans le village, où chacun me saluait, je revins vers

le port (Marsa). Le soleil toncliait à l'horizon, incandescent, irnidiant de ses feux les montagnes du lointain, admirablement reflété dans les eaux tran([uilles du i)ort et du chenal, çà et là coupées par les piquets qui servent à tendre les filets. Une cinquantaine de barques se détachaient, comme découpées dans du velours brun, sur la nappe dorée, éclatante comme le ciel reflété en elle.

Le calme était parfait. Quelques pêcheurs rentraient; mais, comme la marée était basse, ils devaient s'arrêter à trois ou quatre cents mètres du rivage. Ils fixaient alors leur embarcation à un piquet, chargeaient leur filet et leur poisson sur le dos, et, bravement, se mettaient dans l'eau jusqu'au ventre pour regagner la rive en barbotant.

J'eus là une preuve nouvelle de l'étonnante portée delà voix humaine au-dessus de la surface des eaux. J'entendais causer ces braves gens à plus d'un kilomètre. Ils se parlaient l'un à l'autre à des distances invraisemblables, sans forcer la voix. Ia nuit survenue mit fin au charme de ce spectacle émouvant d'un jour qui s'endort et disparaît. Je rentrai chez l'officier du port d'Adjim.

La table était mise, si l'on peut appeler ainsi le simple apprêt qui consiste à mettre sur la table un mouchoir à peu près propre, et sur ce mouchoir une soupière, flanquée d'un vieux chandelier et d'une bouteille vide, qui avaient ceci de commun qu'ils portaient tous deux une bougie allumée. Un vieux couteau, une fourchette et une cuillère en fer reposaient à côté d'une assiette en terre blanche ornée de bleu, originaire des faïenceries de Bordeaux.

Salem découvrit solennellement la soupière en me disant en français : « Bon appétit !» Il me servit copieusement un potage au vermicelle, fort convenable, épicé selon la formule de l'art culinaire arabe, c'est-à-dire avec une abondance d'épices à raviver un mort. Je le mangeai avec plaisir. Puis ce fut un ragoût très convenable, sorte de poulet sauté, qui trahissait certaines notions de notre art culinaire euro})éen. J'en eus l'explication dans l'entretien que j'eus avec Salem après le repas. Il avait reçu presque tous les voyageurs français venus à Djerba, depuis Victor Guérin (en 1859), et quelques-uns lui avaient communiqué les notions culinaires, objet de mon étonnement.

Vers la fin de la soirée, il m'apporta une liasse de papiers et me dit : « Lis cela. »

C'était le dossier de son hospitalité. C'étaient ses titres à la protection et à la sympathie françaises. Tout un paquet d'attestations signées de noms connus, disant que l'hospitalité de Salem était écossaise et que ses prévenances étaient parfaites pour les voyageurs. Il tenait de ces vieux Lotophages, dont l'amabilité faillit priver le roi d'Ithaque d'une partie de ses matelots. Je compris.

« Donne-moi du papier et de l'encre. »

C'était prêt. « Voici», me dit-il avec un large sourire qui rendait aimable et bonne l'expression de sa figure de forban.

Je lui remis une attestation aussi flatteuse que possible, et puis nous nous couchâmes, lui dans sa chambre, moi dans la salle à manger, après nous être souhaité des kyrielles de bonsoirs, non cependant sans avoir goûté de nouveau au vin blanc de Djerba, dont il est fier. Ce vin, une sorte de marsala, pourrait être un vin de premier ordre s'il était mieux fait et mieux soigné.

Le lendemain matin, Salem me procura un de ces ânes de haute taille fort en

renom en Tunisie, et qui sont la monture préférée des Djerbiens. Un second âne portait mes bagages : avec un Arabe par-dessus, me servant de guide.

Je serrai la main de Salem Guerfalah, le remerciant sincèrement; et en route pour Houmt-Souk !

Le chemin d'Adjim à Houmt-Souk est réjouissant. Il traverse une des parties les plus fertiles de l'île et permet d'apprécier les mœurs et le genre de vie de sa population agricole. J'ai déjà dit qu'elle était en grande partie éparpillée. On voit à chaque instant une maison isolée au milieu des arbres. C'est charmant! Toute la terre arable de l'île est cultivée aussi bien que possible. Le propriétaire, vivant au milieu de sa propriété, en prend grand soin. Il y cultive des arbres fruitiers, des plantes maraîchères, des céréales et même des fleurs et des plantes d'agrément, sous les palmiers et les oliviers qui couvrent la contrée.

J'ai fait une remarque intéressante dès cette première traversée de l'île. Les femmes de la campagne sont coiffées de petits chapeaux de paille coniques, évasés et pointus, qui rappellent le ireTacroç des femmes représentées par les figurines en terre cuite de Tanagra. Entre les filles des champs de Djerba et les figurines de Tanagra il y a une similitude absolue.

Les maisons isolées diffèrent de celles d'Adjim, collées l'une à l'autre et se soutenant mutuellement, par l'adjonction de contreforts puissants qui leur donnent l'aspect de minuscules chapelles. Leur construction est très simple : deux murs se terminant en demi-cercle, l'un devant la maison, l'autre derrière. Entre ces deux façades, selon la profondeur que l'on a voulu donner à la maison, deux ou plusieurs arceaux à plein cintre, solidement construits, s'élèvent au-dessus des murs latéraux à la hauteur des sommets des façades. D'un cintre à l'autre on place des troncs de palmier très serrés les uns contre les autres. Là-dessus, on tasse de l'argile et l'on blanchit le tout an lait de chaux. Ce n'est pas plus compliqué que cela. Les maisons des tisserands, devant abriter l)lusieurs métiers, sont parfois d'une grande longueur et composées de nombreux arceaux, comme le montre l'aquarelle de la page 113. Ces maisons seraient le type des habitations byzantines que les Arabes ont trouvées dans l'île lors de l'invasion.

Seules, les mosquées et les habitations qui y sont annexées ont le caractère sarrasin : toits en terrasses, étages superposés, multiplicité et forme particulière des baies. J'en donne un type dans la mosquée de Gazim que j'ai rencontrée en route, vers Houmt-Souk. L'on compte plus de trois cents petites mosquées sur l'île de Djerba, l'éparpillement des habitants ayant amené celui des édifices religieux. En gens pratiques, les Djerbiens ont multiplié les mosquées pour en avoir à proximité de leurs habitations aux heures de prière.

On passe aussi par une zone aride et caillouteuse, où se trouvent des fours à chaux ; mais bientôt la terre redevient plus fertile et le sol se couvre de jardins et de maisons de cultivateurs.

L'arrivée à Houmt-Souk^ par terre, est idéale. C'est tout à fait la ville d'Orient telle qu'on se la figure. Une ville aux terrasses blanches, au-dessus de laquelle se balancent de nombreux palmiers. Telle la ville orientale classique.

J'ai reçu l'hospitalité dans la maison de France de Hounit-Souk, chez M. Hart-

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