VUK DU KEP, PUISE AU BAS DE LA KASBAII. — LA GRANDE MOSQUÉE
promener debout. Cette source magnifique se déverse dans un réservoir à eau potable, dans un abreuvoir et dans un lavoir. Le surplus de l'eau va arroser les jardins. Près de la Fontaine romaine se trouve un portique long de 40 mètres et large de 6 mètres.
Les édifices byzantins sont nombreux au Kef. Il y a d'abord l'église qui porte le nom de Kasr-el-Foul. C'était une basilique de 23 mètres de long et de 16 mètres de large. Les bas côtés avaient 3", 50 de large.
La grande église s'appelle maintenant Dar-el-Kous. Elle était précédée d'un uartliex ou portique ouvert : quelque chose comme l'antichambre de la nef. Celle-ci, large de 13'",70 et longne de 11'", 80, est terminée par une abside à cinq niches demi-circulaires, disposition analogue à celle de certaines petites églises de Constautinople.
Ces quelques aperçus suffisent pour montrer de quelle importance était Sicca- Veneria, depuis l'époque punique jusqu'à la conquête arabe. Je m'anête mr cette pente facile, ce livre ne devant pas être envahi })ar les descriptions archéologiques.
Le Kef, auquel aboutissent les premières grandes et fertiles plaines qui se succèdent vers le sud, est un centre agricole important.
Grâce à l'obligeance de ]\I. Radenac, contrôleur civil, j'ai pu m'é<j[uiper convenablement pour faire l'étape assez longue du Kef au Dar-el-Caïd de la plaine du Ser» (43 kil. ). Une bonne mule pour moi, une pour mes bagages avec son muletier et on cavalier de l'Oudjak (spahi du contrôle) pour me guider. Nous prîmes, en descendant rapidement du Kef, un sentier abrupt qui abrège, laissant la route à gauche. J'avais, à ma droite, les riches plaines de Zovarine, très giboyeuses. A ma gauche s'élevait le
RUINES D U.\ MOUMX A HUILE ROMAIN SUR LES HAUTS l'LATEAUX.
Djebel-Kebmch. Vers onze heures, je fis halte sur les bords de V Oued-Lorbeus, joli ruisseau qui coule au pied d'un coteau, au milieu des tamaris. J'étais descendu à la cote 525, à 183 mètres au-dessous du Kef (708). Je passai sur un tout petit plateau, d'où je découvris la magnifique plaine du Sers, longue de plus de 15 kilomètres, qui a environ 6 kilomètres dans sa plus grande largeur. Entourée de montagnes de toutes parts, elle est l'image des plateaux qui composent la Tunisie centrale, et qui ne sont en réalité que d'immenses vallées reliées entre elles par des cols plus ou moins praticables. La plaine du Sers, habitée par les Beni-Rezg, des demi-sédentaires, est très cultivée. Cela tient à ce que ses produits peuvent encore atteindre assez facilement Medjezel-Bab, où ils trouvent la voie ferrée. Plus on s'éloigne de cette voie, vers les régions centrales qui sont également loin de la mer, plus on trouve de ces plaines incultes, si riches et si florissantes cependant du temps des Romains. Tout périclite lorsque l'écoulement des produits du sol est difficile ou imjiossible, faute de moyens de communication.
Le terrain se relève dans la plaine du Sers à la cote 600. Et désormais, jusqu'à la sortie des plateaux du centre vers Gafsa, je ne descendrai plus guère au-dessous de cette altitude.
Je fis la seconde partie de mon étape sous une pluie battante, qui ne cessa qu'au moment où nous atteignîmes Souk-el-Tleta, où se trouve le bordj de la remonte et de l'échange des courriers. Je dus prendre un chemin qui traverse des prairies inondées pour arriver à la maison habitée par le khalifat. Mon cœur de chasseur tressaillit ; j'eus pendant plus d'un kilomètre l'ineffable plaisir d'entendre le petit bêlement des grandes bécassines. Elles se levaient sous les pieds de ma mule, aussi nombreuses que les alouettes dans un guéret de France. Je n'en ai vu en aussi grand nombre qu'en traversant les marais entre Tchernawoda et Kustendjé, sur la mer Noire. Un rêve de chasseur!
Le Dar-el-Cœid est un ensemble de vastes constructions arabes entouré de très beaux arbres, dominant le marais de 4 ou 5 mètres seulement.
Mon guide, qui avait pris les devants pour demander l'hospitalité, eut à parlementer. On venait de recevoir la nouvelle de la mort du frère du khalifat, récemment nommé caïd dans le sud, et l'on était dans les plus vives manifestations du deuil.
On me reçut néanmoins et l'on me donna la chambre des hôtes, petite pièce carrée au rez-de-chaussée, en m' exprimant le regret de ne pouvoir me recevoir dans la maison à cause du deuil. On m'apporta un dîner arabe, au milieu duquel je trouvai un des plats nationaux de ma pauvre Alsace : des nouilles! fort bien faites, ma foi. J'en éprouvai un réel plaisir. Mon spahi mangea après moi, et le muletier après le spahi. Après quoi j'arrangeai une couchette sur un banc de pierre, le cavalier et le muletier s'installèrent dans deux autres coins de la pièce, et nous nous endormîmes... moi, eu entendant au dehors, entre les aboiements des chiens, le joli petit bêlement des grandes bécassines qui vérotaient dans la prairie mouillée.
Dès l'aube, je fus sur pied. J'entendais les lamentations de la famille qui psalmodiait des versets du Coran en l'honneur du caïd défunt. De temps à autre, les femmes poussaient de stridents youyous. De tous les points de l'horizon on voyait arriver des files de burnous blancs. C'étaient les parents et les amis qui venaient faire leurs condoléances et assister aux festins funéraires donnés en l'iionneur du défunt. Plus on nourrit de gens, plus la mémoire du défunt est honorée. Ici l'on avait, pour satisfaire de nombreux appétits de condoléance, tué deux bœufs et sept ou huit moutons, et préparé des montagnes de couscous.
Sur l'ordre du contrôleur, on m'amena de Souk-el-Tleta de nouvelles montures. Je congédiai le cavalier et le muletier du Kef, et je m'abouchai avec mes nouveaux compagnons.
Je devais arriver dans l'après-midi à Maktar, l'étape n'étant cette fois que de 35 kilomètres. Je traversai la plaine au Sers et j'entrai dans une vallée charmante, toute couverte d'oliviers ; à 10 kilomètres, j'atteignis El Lez, où l'altitude est déjà relevée au-dessus de celle du Kef (à 720 mètres).
Lorsque l'on arrive à Ellez {El Lez), en sortant d'un bois d'oliviers, on a devant soi un ravin, au fond duquel on aperçoit une belle source, autour de laquelle sont ras-
semblés de «^^mnds matériaux, débris d'édifices anciens. Snr nne bntte se trouve le café maure, oîi l'on fait halte. Après quelques minutes de repos, j'allai visiter les fameux dolmens. On trouve les premiers en tournant à droite autour d'un jardin de figuiers de Barbarie, à peine à trois cents mètres du café. Il y en a toute une rangée sur le plateau; d'autres sont à droite et à gauche, à flanc de coteau. Il n'y a pas mieux en Bretagne. Figurez -vous des pierres énormes placées verticalement et formant des chambres et des couloirs recouverts par des dalles d'une dimension invraisemblable. J'ai mesuré un de ces monolithes, il a 6'",50 sur 4 mètres, et son épaisseur est de plus de 60 centimètres... 26 mètres carrés! L'entrée de ces édifices primitifs est sur le côté et donne accès à un couloir long d'une dizaine de mètres, qui aboutit à une petite chambre terminale, sorte d'abside. De chaque côté sont trois chambres d'environ 2™, 50 sur 2™,80. Plusieurs de ces dolmens sont encore habitables. Ces édifices rudimentaires sont certainement vieux de plus de trente siècles. Mais étaient-ce des habitations, ou ces dolmens n'étaient-ils pas plutôt des monuments funéraires?
Au Hacljar, nécropole primitive située au sud de l'Enfida, les dolmens sont bien des tombes; mais leur disposition est toute différente. Les dolmens du Hadjar sont placés sur le sol et, au-dessous, l'on arrive à un caveau oti repose le cadavre. Le caveau et le dolmen sont indépendants l'un de l'autre.
Si les dolmens d'Ellez avaient eu une destination funéraire, il faudrait admettre que leurs chambres étaient destinées à recevoir les corps. J'ai de la peine à admettre que les citoyens d'il y a trois mille ans ensevelissaient leurs morts au-dessus du niveau du sol. Si l'on trouvait dans la terre que recouvrent les dolmens d'Ellez des caveaux — avec des squelettes dedans comme au Hadjar de l'Enfida, — je m'inclinerais et ferais chorus avec ceux qui prétendent que ces dolmens étaient des tombes. D'ici là, j'y verrais plutôt les habitations des premiers sédentaires. J'émets cette opinion, mais je n'ai pas l'autorité voulue en cette matière pour en faire une question d'Etat.
Quoi qu'il en soit, ce sont des édifices prodigieux ; si ceux qui les ont construits ignoraient les règles de l'art, il faut avouer qu'ils avaient le talent de remuer et de disposer des masses colossales.
Les dolmens d'Ellez doivent être des plus anciens, puisque ceux qui les ont édifiés n'avaient pas, comme ceux qui ont construit les dolmens de Maktar, les notions élémentaires de la taille de la pierre.
Le village d'Ellez est pittoresquement assis à flanc de coteau; du dolmen qui le domine, la vue s'étend vers le nord au-dessus de la vallée couverte d'oliviers, jusqu'à la plaine du Sers. Le panorama est très beau. On voit de là le Djebel-Massoudji, dans les plis duquel devait être Zama, qui a donné son nom à la bataille fameuse dans laquelle Annibal fut vaincu. De la ville romaine que remplace le village d'Ellez, il ne reste plus trace.
En quittant Ellez, on s'enfonce dans un énorme pâté de montagnes. La route est des plus accidentées. Parfois le guide qui marchait devant moi apparaissait en silhouette sur le ciel ; quelques minutes après, je le voyais sous mes pieds, au fond de quelque ravin. D'autres fois, nous chevauchions dans des chemins glaiseux, détrempés, dans
lesquels nos montures eufouçaient leurs sabots à islus de 50 centimètres, à ce point qu'il leur fallait de réels efforts pour les arracher de cette épaisse bouillie. Ce qui rendait cette marche assez périlleuse, c'est que ces horribles chemins étaient des terrasses lar<^es de c\eux à trois mètres, avec le talus à droite et le précipice à gauche. 11 y en a comme cela un demi-kilomètre, au bout duquel je me sentis soulagé, je le confesse.
A mi-chemin de Souk-el-Djema, on aperçoit au fond de la vallée, sur la rive droite d'un ruisseau, VOiied-el- Hammam, des monuments mégalithiques comme ceux d'Ellez, des mausolées romains et les ruines d'un arc de triomphe. C'est l'henchir Hammam- Zouakra. On voit quelques vignobles arabes au bas des coteaux.