‹ La Tunisie, pays de protectorat françaisChapitre 43 sur 76 · HONITMBNTS ROMAINS DU C EXT RE-T U X I S I E N · texte numérisé non relu

HONITMBNTS ROMAINS DU C EXT RE-T U X I S I E N

L'arc de triomphe de Haïdra. i L'arc de triomphe de Trajan à Maktar.

L'arc de triomphe de Maktar. | Le mausolée tétrastyle de Haïdra.

contrôle civil est à 100 mètres de la source. C'est un grand massif de construction

aiFectaut la forme rectangulaire. A l'intérieur, ce sont des bâtiments distincts formant plusieurs cours, dont les destinations sont diverses.

Ce contrôle civil a été établi à un point central, relativement à la population indigène disséminée tout autour, mais dans un lieu désert en apparence.

Ce centre administratif renferme le contrôleur civil et sa famille, les fonctionnaires enropéens et indigènes, les spahis de l'oudjak et les serviteurs. Il y a là, constamment, une trentaine de personnes et autant de chevaux et mulets.

J'ai été reçu par le capitaine Bordier, que j'ai déjà présenté à mes lecteurs dans Tunis et ses Eiivirons. Il est de ceux qui ne peuvent s'offenser lorsqu'on les qualifie en trois mots : a c'est un type ! » Trente années de service militaire, trente campagnes... toujours turco! Le voilà encore sur la brèche, sa retraite militaire s'étant transformée en une activité nouvelle. Il est toujours utile à son pays. Là-haut, à mille mètres au-dessus de Tunis, sur son plateau de Maktar, le voilà contrôleur civil, viceconsul de France, juge de paix, horticulteur et, ne l'oublions pas, archéologue distingué, grand pourvoyeur de nouveautés, vieilles de milliers d'années, pour nos savants français. Je crois que s'il disposait d'assez d'argent il remettrait au grand jour tout ce qui reste enseveli sous le sol qui recouvre l' Oppidum Mactaritanum. Car, jalouse de sa sœur la mer, la terre, elle aussi, monte toujours et finit par couvrir les ruines ; si bien que, peu à peu, les fleurs, les arbustes et même d'abondantes récoltes (comme cela arrive au-dessus des vestiges de Carthage) remplacent les édifices bâtis par la main des hommes. Seule, la nature est éternelle en ses évolutions et en ses conquêtes.

La végétation envahissante et désagrégeante n'a cependant pas encore, ainsi qu'en d'autres lieux, fait disparaître les ruines de V Oppidum Mactaritanum. On distingue encore parfaitement la place de ses remparts qui, du côté nord, s'élevaient au-dessus d'un ravin au fond duquel coule une source. C'est là qu'est le principal arc de triomphe, encore debout, mais déchaussé à la base. Le torrent n'a pu entamer les solides fondations en blocage, qui sont à nu, à la grande joie de mon ami Saladin, lequel a pu étudier ainsi les fondations de ce bel édifice. Cet arc de triomphe est presque au fond d'un vallon. Sa situation est donc médiocrement triomphale. Sans doute il précédait une des portes d'entrée de la ville, aujourd'hui disparue, et à côté de laquelle se trouvait le théâtre. En y regardant de près, surtout quand le soleil fortement incliné vers le couchant trace des ombres tramantes, on reconnaît l'orientation des rues. Beaucoup de montants de porte sont encore debout.

Vers le sud on voit un grand édifice, le prœtorium sans doute, dans lequel on a installé l'école et le télégraphe, puis un autre arc de triomphe construit sous le principat de Trajan. Il domine la colline qui portait l'oppidum. C'est près de là qu'était le forum de l'antique cité.

A l'ouest et au nord-ouest, un aqueduc immense et des mausolées. Celui que représente mon aquarelle est dans un état de conservation qui permet d'apprécier ses belles lignes ; il a même gardé son faîte pyramidal en pierres. Je crois que l'inspection des arts devrait veiller à sa conservation. Il n'est que temps, si l'on ne veut pas le voir s'effondrer. Un autre mausolée, presque ruiné, porte une inscription intéressante, l'éloge des défunts : un jeune homme de vingt ans, synthèse de toutes les qualités

humaines, et sa mère, une femme de trente ans, modèle des épouses, jamais en colère, jamais violente! Quelle merveilleuse belle-mère elle eût faiti Mais des dieux jaloux n'ont sans doute pas voulu d'une perfection semblable sur la terre, car les Parques ont tranché la vie de Pallia Saturnina, mère de Gains Julius Proculus Fortunatianus, avant que son fils ])ût songer à prendre femme. Les six niches contenaient les urnes funéraires de ces deux personnes, de leur mari et père Marcus Julius Maximus, de leur sœur dont le nom est effacé et qui mourut à vingt ans, et de deux personnes de la famille sur lesquelles il ne reste aucun renseignement. . Les ruines de Maktar méritent à tous égards qu'on les visite et qu'on les étudie.

Les Arabes appellent M. Bordier Sidi-Dsiçi (Désiré) ou Kohtan (capitaine) tout court. Il y a de nombreux capitaines dans le corps d'occupation, mais les indigènes ne connaissent qu'un seul kobtan dans toute la Tunisie. C'est lui.

Lorsque M. Bordier a été nommé contrôleur civil, il n'y avait à Maktar ([ue des pierres éparses et des monuments délabrés. Pas un lieu habitable au milieu de ces ruines. Cela n'était pas pour embarrasser le vieux turco débrouillard. Il commença par planter une tente entre les grands murs de ce que l'on croit avoir été le prétoire. Ce fut là le premier siège du contrôle civil et du vice-consulat de France à Maktar. Un peu plus tard, ayant bouché l'arc de Trajan des deux côtés, il s'installa dans cette porte triomphale. Son habitation d'aujourd'hui est presque un palais. Les salles principales sont richement décorées de peintures. J'ai passé là des jours charmants.

]y£me Bordier, que les Arabes adorent, est toujours sur la brèche pour soigner les malades et pour panser les blessés. Cette femme excellente ajoute au crédit dont son mari jouit auprès des indigènes celui que donne la grande pratique de la charité. Avec une compagne pareille, le capitaine Bordier est un homme heureux dans son isolement relatif. On n'est jamais seul quand des pauvres et des malades viennent à vous chaque jour pour demander aide.

Détail charmant, la maison du contrôle est aussi le paradis des bêtes. Un sloughi et une vieille chienne arabe ont élu domicile devant la grande cheminée de la salle à manger ; des paons et des poules viennent chaque matin tambouriner sur les vitres pour demander les miettes ; et, chose curieuse, une gazelle en toute liberté vient, dès l'aube, frapper à la porte de la cuisine. Après y avoir fureté, elle demande à entrer dans la salle à manger. Là, elle déloge les deux gros chiens, qui ont une peur bleue de ses cornes effilées. Gazelou, car c'est un mâle, se place alors devant la cheminée, où il chauffe d'abord son flanc gauche, puis son flanc droit. Lorsqu'il est méthodiquement réchauffé, il demande une caresse à la maîtresse de maison et reprend la clef des champs, libre, tout à fait libre dans la broussaille, pour revenir le lendemain matin recommencer le même manège.

On ne peut, lorsque l'on est à Maktar, se dispenser de faire une excursion à la Kessera. La Kessera est une petite ville arabe, logée dans une anfractuosité do montagne et bâtie avec les matériaux d'une ancienne ville byzantine, Civitas Chusirnesii(?n, dont on voit encore la citadelle en ruine. Au-dessus de la Kessera règne un plateau, énorme table calcaire de près de vingt-cinq kilomètres carrés, le Hammadat-el-Kessera

Ce plateau domine la vallée de l'oued Merg-el-Lil. Le site est merveilleux, d'énormes falaises sont couronnées par les remparts et les tours de la citadelle byzantine. L'eau coule abondante dans les jardins des maisons accrochées à la pente de la montagne. Ce poste commandait merveilleusement le passage des plateaux de Maktar à la vallée du Merg-el-Lil. Du plateau, qui domine toute la région, le panorama est immense, incomparable.

Les mœurs des habitants sont quelque peu sauvages, témoin leur jîlaisir favori. Lorsqu'ils sont en fête, ils allument de grands feux, puis simulent un combat en se lançant des tisons enflammés. Ce genre de distraction ne se passe jamais sans quelque accident. Mais qu'y faire ? Cela amuse ces braves montagnards.

J'ai vu Maktar avec de la neige. Lorsque je l'ai quitté, le sol était gelé et toute la broussaille était blanche. Le capitaine Bordier m'avait pourvu d'une mule au pied sûr, et il m'avait donné pour guide un des spahis de son contrôle, connaissant le chemin de Maktar à Fériana et à Gafsa. Mes étapes devaient être Shiha, Sbéïtla, Kasserine et Fériana, avant de m'orienter sur le pays des oasis, par Gafsa.

Il y a deux chemins pour aller de Maktar à Sbiba. L'un à l'est de la montagne, par le bordj Dehiche, l'autre par la vallée de la Rohia. C'est ce dernier que j'ai pris.

En quittant Maktar, on passe sur des coteaux littéralement parsemés de ruines, les fermes et les maisons de campagne qui environnaient l'oppidum. Après deux heures de marche , je traversai un col très pittoresque qui réunit le plateau où se trouve Maktar au plateau suivant. Un beau soleil avait effacé la rosée blanche, et les oiseaux chantaient de tous côtés. Au fond du ravin, dans un ruisseau qui disparaît sous les lauriers-roses, un héron s'est envolé d'épouvante à quelques pas du gué. J'avais troublé sa solitude et dérangé sa pêche. Impossible de lui en demander pardon. Il ne m'aurait pas entendu.

Au passage d'un oued, sous le côté de la falaise coloré par le soleil, sur un fond d'argile jaunâtre, j'aperçus un tableau ravissant. Trois ou quatre femmes arabes baignaient des bébés dans l'eau bouillonnante, après y avoir lavé leurs étoffes. Elles étaient débraillées, ainsi qu'un artiste pouvait les rêver. Après un moment de surprise, elles se mirent à rire et m'envoyèrent un « salem », en montrant de belles dents blanches.

— Pourquoi ne se sont-elles pas enfuies ? demandai-je au spahi,

— Parce qu'il n'y a pas d'homme de la tribu dans le voisinage. Alors cela ne les gêne pas.

J'appelai les bébés. L'une d'elles m'en amena deux et je donnai à chacun un morceau de chocolat et quelques caroubes. En s'en allant ils riaient jusqu'aux oreilles. Je leur dis bonjour, et nous nous engageâmes dans un chemin assez raboteux qui nous conduisit dans une vallée où je vis de belles ruines romaines et de nombreux dolmens.

Nous fîmes halte et nous déjeunâmes au pied d'un mausolée en ruine, qui a cela de particulier qu'il était disposé intérieurement pour recevoir tout à la fois des urnes funéraires et des sarcophages : un édicule de transition. Sans doute la famille, devenue chrétienne, conservait ses morts; mais, à côté d'eux, elle pla^it les cendres d'ancêtres païens, jadis incinérés.

LA TUNisn:.

La ville est au fond d'uu vallon délicieux, à droite.

A midi, nous nous remîmes eu selle. A une heure, nous franchissions la Rohia, large rivière dont le cours se développe dans le lit d'un splendide vallée qui, à viugt-cin<i

MAUSOLÉE ROMAIN DE VERRIUS, A FAÎTE VTRAMIDAL ET AQUEDUC. — MAKTAR.

kilomètres de là, va se butter aux ruines du Sbiba. Sur l'autre rive, je passai auprès des ruines d'un fortin ou d'une ferme fortifiée.

La chevauchée dans cette immense vallée m'a semblé interminable. On voit, dès le début, la montagne à laquelle est adossé Sbiba. Enfin nous arrivâmes ; mais, désagréable surprise, après une marche de huit heures, nous apprîmes que le douar qui devait nous donner asile s'était déplacé. Encore quatre kilomètres à faire! En arrivant on nous dit que M. Canova, l'aimable contrôleur de Kairouan, était attendu le lendemain.

Sa tente était préparée. On me l'offrit et je m'y installai, nn peu las après une marche de plus de cinquante kilomètres. Plusieurs khalifats et clieiks des alentours étaient assemblés là pour recevoir le mourakem (contrôleur). Je passai avec eux une soirée très agréable, questionné et questionnant.

Au lever du soleil nous nous mettions en route, visitant d'abord les ruines de Sbiba. C'est l'antique -S'«//(?s. Le 30 août, l'Eglise catholique honore les martyrs de Sufes. Voici en deux mots leur histoire.

L'empereur Honorius (vers 398) avait attribué les temples païens et leurs enclos aux chrétiens. Ceux-ci, en s'en emparant, renversèrent et brisèrent les idoles païennes. Il y avait alors à Sbiba une statue d'Hercule, protecteur de la patrie, que les chrétiens brisèrent. Une rixe eut lieu. Les fidèles de l'Hercule de Sbiba tuèrent soixante chrétiens. Saint Augustin, l'ayant appris, écrivit ces lignes enflammées :

(( Votre soudaine cruauté et le crime odieux qui vous rend désormais célèbres a ébranlé la terre et fait horreur au ciel. Sur vos places, dans vos temples, on voit l'éclat du sang et l'on entend des cris de mort. Ainsi vous violez les lois romaines; ainsi vous foulez aux pieds la crainte de la justice. Assurément, vous ne savez ni respecter ni redouter les empereurs. Oui, chez vous, on a fait couler le sang de soixante innocents, vos frères; et ceux d'entre vous qui se sont le plus distingués par leur ardeur au meurtre ont été admis dans votre sénat. Mais arrivons à la cause de tout ce mal. Vous réclamez votre Hercule; nous vous le rendrons. Il y a des carrières, la pierre ne manque pas ; nous avons des marbres de toutes sortes et de bons ouvriers ; nous vous sculpterons, tournerons et décorerons votre dieu. Nous y ajouterons un peu de rouge dont on peint la rougeur, et vous pourrez alors lui adresser vos saintes prières; car enfin, pourquoi faire tant de bruit à propos de votre Hercule? On peut se cotiser pour vous en acheter un autre! Mais les existences que votre main a brisées sont à jamais perdues. Pouvez-vous nous rendre tant de vies précieuses comme nous vous rendrons un Hercule ! »

Cette page, par son éloquence, par son ironie, par le dédain dont elle accable un pauvre dieu que l'on peut sculpter, tourner et peinturlurer de rouge, est de superbe allure. Et l'on comprend qu'elle ait mis en relief l'antique Su/es et ses soixante martyrs chrétiens... qui avaient bien un peu « commencé », avouons-le entre nous.

Au milieu des ruines on distingue une nymphée et les ruines d'une petite mosquée que les Arabes appellent Bjama-Sidi-Okba, du nom du fondateur de Kairouan. Les colonnes encore debout, dont les chapiteaux corinthiens gisent encore parmi les débris qui couvrent le sol, ont sans doute été empruntées à quelque édifice romain. C'est entre Sbiba et Sbéïtla que Kocéïla, le prince berbère défenseur de l'indépendance du pays, fut défait par Zohéir-ben-Khaïs.

Près des ruines s'élève un foudouk assez important, habité par quelques familles indigènes. La source qui arrose les environs de Sbiba est d'une abondance extraordinaire. Les gens du pays s'en servent pour irriguer quelques champs ; mais quelle richesse sa bonne distribution de ces eaux pourrait apporter à cette contrée ! A coloniser.

Au moment de quitter Sbiba, j'ai assisté à une curieuse scène de « télégraphie

au bnrnons ». Les chefs qui nous accompagnaient, allant au-devant de M. Canova, aperçurent dans le lointain quelques cavaliers. Aussitôt les burnous s'agitèrent méthodiquement. A l'horizon, les burnous s'agitèrent de môme. Au bout de quelques minutes, mon spahi me dit :

— Ce n'est pas le mourakem.

— Comment le sais-tu ?

— Ceux de là-bas l'ont dit à ceux-ci.

— Et comment ?

— Avec les burnous.

En sortant de la plaine, la piste s'engage dans des vallées peu profondes dans lesquelles il y a de nombreuses ruines de moulins à huile romains. Nous nous arrêtâmes à l'un d'eux, et c'est sur le lit de l'antique Torcular (moulin à huile) que nous installâmes le déjeuner (voyez l'aquarelle, p. 125).

Dans l'oued que j'ai traversé vers deux heures, j'ai remarqué des arbustes assez semblables aux genêts (des retems) dont des paquets de feuilles étaient noués. C'était des nœuds de prière faits en passant par des fidèles d'Allah.

Le soir, en arrivant à Sbéïtla, que je visitai tout de suite, quoique très fatigué, j'appris de nouveau que le douar recherché avait levé le camp et s'était installé h cinq kilomètres de là, vers l'ouest.

Il a fallu remonter à cheval, presque à la nuit tombante. Ces cinq kilomètres m'ont paru d'un long ! Enfin nous sommes accueillis dans un douar de la tribu des Madjeur. J'avais, en Algérie, reçu fréquemment l'hospitalité sous la tente ; mais toujours sous des tentes bien conditionnées, bien aménagées et bien closes, avec plusieurs épaisseurs de tapis sur le sol. Pour la première fois je devais passer la nuit, près de Sbéïtla, sous la modeste tente du nomade, ouverte à tous les vents. Et, par une nuit de décembre, la perspective n'ét-ait pas précisément souriante. Il faut se faire à tout en pays arabe.

Malgré la fatigue, je ne pus résister au plaisir d'assister à la rentrée des troupeaux. Les moutons arrivaient par centaines, les agneaux gambadant tout autour en poussant de petits bêlements qui ressemblent à des cris d'enfant. Les chevreaux suivaient la masse en sautant sur toutes les pierres. Puis, graves, solennels même, venaient des chameaux, suivis de leurs inévitables compagnons, les bourriquots. Tout cela fut parqué au milieu du douar {douar veut dire cercle). Seules, les chèvres mères furent mises à part et logées sous une tente avec leurs petits.

Comme le spahi nous avait devancés, le muletier et moi, pour demander l'hospitg,lité, un feu superbe flambait déjà devant la tente qui m'était destinée. C'était une de ces tentes noires qui ressemblent à d'énormes chauves-souris aplaties sur le sol. Orientée vers le sud-est, celle que je devais occuper était pareille aux autres. On mit les chevaux et les mulets au piquet, face à la tente, à trois ou quatre mètres de la flambée.

Pour pénétrer dans mon « hôtel des quatre vents », je dus me plier en deux, car la façade présente une ouverture en arc, dont le sommet est à un peu plus d'un mètre au-dessus du sol. Au dedans je pouvais me tenir debout... au milieu seulement. On avait séparé la tente eu deux, avec une grande natte tendue verticalement, le côté gauche m'étaut réservé, l'autre étant au maître de ce logis plus aéré qu'aérien. Cependant on

avait poussé l'amabilité jusqu'à tendre verticalement, tout autour, de vieux morceaux de tapis et d'étoffe pour me garantir contre le vent qui passe sous les festons formés à l'extrémité inférieure de la toile de tente par la traction des cordes attachées aux piquets. J'étais approximativement clos de trois côtés. En face de moi, c'était à ciel ouvert. Le bord noir de la tente encadrait en ce moment un beau tableau, nos bêtes se détachant en silhouettes empourprées sur un horizon embrasé par les feux d'un soleil couchant, qui irradiait tout.

Un coup d'œil à ce spectacle inattendu, et je continuai l'inspection des lieux. Sur le sol, une natte et un vieux coussin touareg. Je fis rentrer mes deux valises et mes couvertures, et j'installai cet appartement meublé d'un nouveau genre.

lia nuit vint subitement, sans crépuscule, comme cela arrive dans les pays qui se rapprochent de l'équateur. Le feu éclairait alors nos bêtes au piquet, qui mangeaient l'orge répandue à leurs pieds sur un bout de natte. Le feu flambait superbement. Dans le compartiment voisin, les femmes préparaient le couscous qui devait m'être offert. Devant la tente, des broussailles sèches formaient une sorte de courette au milieu de laquelle était le feu. L'un après l'autre, les Arabes vinrent s'accroupir en s'adossant aux haies sèches. Ils venaient de faire rentrer les troupeaux. Chacun d'eux, en arrivant, quittait ses savates, quand il n'était pas pieds nus. Il relevait ensuite son vêtement aussi haut que cela était possible sans offenser ma pudeur ; puis il passait deux ou trois fois sa jambe nue dans le milieu de la flamme du grand feu qui pétillait devant nous. Il se flambait à peu près comme on flambe une volaille.

Puis les bavardages commencèrent. Et ce que ces gens sont bavards et rieurs ! C'est incroyable. J'en comprenais assez pour savoir qu'il s'agissait de moi. On commentait mon voyage, on pesait mes références. La lettre arabe que le spahi avait montrée me présentait sans doute comme un ami du résident général ; car on parlait fort de Vouzir (vizir... ministre).

L'heure du repas arriva ; une femme vint apporter le couscous sur un plat en terre vernissée monté sur un pied, une autre apporta une sorte de fricassée de volaille. Le maître de la tente prit ces plats des mains des femmes et me les présenta en me souhaitant bon appétit. J'en mangeai avec plaisir. Rien n'ouvre l'appétit comme dix heures de chevauchée.

Lorsque j'avais fini, le plat passait au chef de la tente, puis à d'autres, puis aux domestiques, qui jetaient le reste aux chiens par-dessus les haies sèches. C'est la hiérarchie dans la nourriture, qui commence par le cheik et finit par le chien.

J'avais une petite provision de boîtes de sardines. J'en fis ouvrir une, et, après en avoir mangé, je donnai la boîte à mes nouveaux amis. Ils s'en pourléchèrent. C'est un vrai cadeau à faire. Ils trempent leur galette dans la boîte et finissent par en frotter le fond jusqu'à propreté parfaite. Pensez donc ! une huile exquise et du poisson : deux choses qui sont le rêve gastronomique de l'indigène.

Mon dîner pris, je restai encore quelque temps à me chauffer, en écoutant les bavardages des Arabes assis tout autour du feu. Puis ils s'en allèrent à l'anglaise, comme on dit dans le monde, à mesure que le sommeil les touchait. De mon côté, je fis mes préparatifs, ayant toujours eu pour principe ce vieux dicton : (( Comme on fait son lit, on se couche. »

Une femme du douar m'avait apporté une belle bouteille de lait, que je mis soigneusement sur une de mes valises, à côté de ma lampe à alcool, pour avoir du lait chaud le lendemain ir ''.tin.

Vers neuf heures, le spahi et le muletier vinrent se coucher à mes pieds, roulés dans leurs burnous et ressemblant à des sacs mal remplis.

Je jetai un dernier coup d'œil au ciel magnifiquement étoile par l'ouverture de la tente qui encadrait plusieurs constellations, et je m'assoupis. J'avais compté sans les chiens, qui se mirent à aboyer furieusement. On eût dit une meute rapprochant. Que chassaient-ils ainsi? Je l'ignore. Les Arabes m'ont dit que c'étaient des chacals et des hyènes qui en voulaient aux chevreaux et aux agneaux et rôdaient autour du douar. Je le veux bien ; mais, ce que je sais, c'est que pendant plus de deux heures le vacarme ne cessa pas. De guerre lasse, cependant, je finis par m'endormir.

J'avais à peine perdu conscience de cette chasse fantastique, lorsque je sentis quelque chose de frais et d'humide sur mon visage, avec un souffle chaud. J'étendis machinalement la main et je saisis (je vous le donne en mille !...) le museau d'un tout petit chevreau, qui se mit à crier. Il avait léché tout un côté de ma figure. Le pauvre petit avait-il pris le bout de mon nez pour une des tétines maternelles ? Je serais tenté de le croire.

Je regardai. Mes compagnons de route ronflaient et, devant la tente, un brasier tout rouge était ce qui restait du grand feu. Autour du brasier les chèvres-mères et leurs chevreaux formaient le cercle, comme tout à l'heure les Arabes du douar. Derrière elles, les silhouettes sombres de nos montures se découpaient sur le ciel d'un bleu profond et velouté, piqué de mille diamants scintillants.

Je me rendormis, m'étant habitué aux aboiements des chiens. Combien avais-je dormi lorsque je me sentis violemment bousculé et fus réveillé par un bruit de bouteilles et de casseroles renversées ? Je ne puis le dire. Toujours est-il que je sentis plusieurs quadrupèdes sauter par-dessus moi les uns après les autres. Qu'était-il arrivé ? Je fis de la lumière. Tout le monde avait été réveillé par la bousculade. Sckovf dib: j'ai vu le chacal, s'écria le muletier.

Je n'avais pas vu le chacal, mais je vis ma bouteille de lait, ma lampe à alcool, mon verre et ma bouteille de Saint-Galmier gisant, renversés ou cassés, sur mes couvertures, et la toile du fond détachée, couchée par terre.

Suivant les Arabes, un chacal, serré de près par des chiens furieux, s'était faufilé sous la tente, avait sauté par-dessus moi, et la meute, à ses trousses, avait renversé toute la boutique. S'il en est un, parmi mes lecteurs, qui peut dire qu'il a servi d'obstacle de course à un chacal et à une meute le pourchassant, qu'il se nomme !

Après ce singulier incident, tout rentra dans le calme et je dormis jusqu'à l'aube, les poings fermés.

Je fas réveillé par les mille bruits du douar qui se font entendre dès que l'horizon se colore du côté du levant. Les silhouettes de nos bêtes se détachaient alors sur le ciel teinté par l'aurore. Les chameaux grommellent, les ânes brayent, les chevaux hennissent, dans les troupeaux ce ne sont que bêlements et chevrotements ; les femmes vont chercher de l'eau ou allument les feux, auxquels les bergers viennent flamber leurs tibias avant d'aller courir dans la rosée. C'est le retour de la lumière et de la vie.

Après avoir pris nn chocolat... sans lait... je me mis en devoir de visiter Sbéïtla.

Quelles ruines superbes ! Ijg soleil couchant m'avait fait voir trois temples d'or. Ils étaient roses sous les rayons du soleil levant, et d'un rose intense, exquis comme celui du cœur des roses. Je devais voir plus tard des montagnes avec ce coloris féerique.

Les trois temples présentent à l'arrivant leurs faces postérieures. Les façades sont à l'intérieur d'un vaste enclos quadrangulaire renfermant plusieurs édifices, une église et une porte triomphale. Au dehors de cette enceinte, les restes d'un théâtre, un superbe arc de triomphe, un pont-aqueduc jeté sur les rochers entre lesquels coule l'oued Sbéïtla, le» pavage en dalles d'une rue et une quantité incroyable de pierres, de débris de vaisselle et de fragments d'architecture épars sur la rive droite de l'oued témoignent de l'importance et de la richesse de l'antique Sufetula.

Les auteurs anciens n'en parlent pas ; mais Sufetula est mentionnée par les Itinéraires et par la Liste des Èvêchés. D'où l'on pourrait déduire que, ville romaine d'une certaine importance, puisque ses habitants avaient le droit de cité romaine, Sufetula ne devint une cité florissante et renommée qu'à l'époque byzantine. Voici ce qu'en dit Édrisi : ce Sobeitla était, avant l'islamisme, la ville de Gergès, roi des Romains d'Afrique ; elle était remarquable par son étendue et par la beauté de son aspect, par l'abondance de ses eaux, par la douceur de son climat et par ses richesses. Elle était entourée de jardins et de vergers. Les musulmans s'en emparèrent dès les premières années de l'hégire et mirent à mort le grand roi Gergès. »

La fin tragique de ce Gergès se prêterait à l'affabulation d'un drame émouvant et, mouvementé. Gergès — ou mieux Grégoire, — gouverneur de l'Afrique byzantine, révolté contre son souverain, s'était déclaré prince indépendant, battant monnaie lors de l'époque de la première invasion sarrasine, en 647. Apprenant que les envahisseurs arrivaient par la Tripolitaine, Gergès alla à leur rencontre et une lutte formidable s'engagea, non loin de Sbéïtla, entre musulmans et chrétiens.

On raconte que la fille de Gergès combattait aux côtés de son père et que celui-ci promit de la donner en mariage, avec cent mille pièces d'or, à celui qui lui apporterait la tête du général musulman Abdallah.

Zobéir, un jeune guerrier arabe, conseilla à Abdallah, qui commandait les musulmans, de renverser la proposition. Celui-ci promit à son tour de donner la fille de Gergès et cent mille pièces d'or à qui lui apporterait la tête du prince chrétien.

Dans cette lutte acharnée on mettait bas les armes, par tacite entente, quand le soleil de midi dardait sur les combattants exténués ses rayons écrasants. Se basant là-dessus, Zobéir n'engagea que la moitié des Sarrasins, laissant l'autre au repos pendant le combat du matin. A midi, lorsque les chrétiens eurent quitté leurs armures et se furent retirés sous leurs tentes pour se reposer, les troupes fraîches de Zobéir fondirent sur leur camp et y firent un épouvantable carnage. Gergès fut tué, et sa fille, qui avait combattu à ses côtés avec une rare vaillance, fut faite prisonnière.

Abdallah l'offrit à Zobéir. Suivant la légende, celui-ci la refusa en disant, dans son enthousiasme religieux, qu'il avait combattu pour un autre prix que celui de la possession d'une simple mortelle.

Est-ce que l'affabulation d'un drame ne permettrait pas de présenter Zobéir subjugué par la beauté, le courage et la vaillance de la fille du patrice Gergès, et se refusant, dans un accès d'admiration, de respect et de générosité, à user de ses droits sur cette admirable fille ?

Les chrétiens qui avaient échappé au désastre se réfugièrent à Sbéïtla ; mais la ville fut prise, saccagée et livrée au pillage. La ruine date de là. Le mur qui formait la cour des trois temples, et qui n'était primitivement qu'un péribole, était devenu l'enceinte d'une véritable forteresse pendant la période troublée qui précéda la ruine définitive de l'opulente cité.

Le sol romain est à peu près de deux mètres au-dessous du sol actuel, et des fouilles bien conduites y feraient faire sans aucun doute de précieuses découvertes.

A Sbéïtla, comme dans toute cette région couverte de ruines d'édifices antiques, on remarque que les pierres des édifices restés debout se sont colorées superbement, comme dorées par le soleil ; tandis que celles qui gisent sur le sol, entre les herbes et les arbustes, sont blanchâtres et livides : des pierres mortes.

Je conseille la lecture du livre de Victor Guérin et les récits de MM. Gagnât et Saladin dans le Tour du monde ^, pour la description minutieuse des monuments de Sbéïtla au point de vue archéologique. Il ne m'est pas permis de donner dans ce livre des développements techniques, mieux en place dans les comptes rendus de missions scientifiques en Tunisie.

La seconde nuit a été plus calme sous la tente. Comme la nuit précédente, les chiens ont bien continué leurs extravagances jusque vers minuit ; puis tout est rentré dans le silence. Pas d'incident à noter. Dès l'aube, nous étions debout. Je fis quelques petits cadeaux aux femmes de ces braves gens, qui n'admettaient pas que je payasse l'hospitalité reçue. Du chocolat, du sucre, des boites de thon ou de sardines, des bougies et du beau sel blanc, sont choses acceptées avec empressement. Quelques Arabes du douar nous firent un bout de conduite.

L'étape de Sbéïtla à Kasserine est relativement courte: un peu plus de trente kilomètres. La vallée est magnifique, assez cultivée aux environs du campement que nous venions de quitter. Les figuiers de Barbarie y sont abondants. Puis on s'engage dans d'interminables plaines couvertes d'un alfa superbe. J'en ai rarement vu d'une aussi belle venue et d'un aussi beau vert. C'est un pays à lièvres, car nous en avons fait lever plusieurs sur notre chemin.

Au temps, qui avait été si beau jusque vers neuf heures du matin, succéda une véritable bourrasque venant du nord. Le vent était glacial. Nous avions les jambes gelées. Aussi fîmes-nous une petite halte après deux heures de marche. Le spahi et le muletier allumèrent une toufie d'alfa dès qu'ils eurent le pied à terre. A première vue, l'on se demande comment cette graminée toute verte peut brûler ? Les touffes, fort anciennes, sont garnies en dessous de tiges desséchées datant des années précédentes, dans lesquelles le feu prend très vite. Dès qu'il flambe en dessous, il dessèche les tiges vertes de la touffe, qui flambent à leur tour. C'est ce qui explicpie que le feu mis dans une grosse

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