‹ La Tunisie, pays de protectorat françaisChapitre 44 sur 76 · Tour du monde, 2""^ semestre 1885, p. 401 et suiv · texte numérisé non relu

Tour du monde, 2""^ semestre 1885, p. 401 et suiv

LA TUNISIK

touffe d'alfa dnre assez longtemps. Celui que l'op veuait d'allumer fit déloger une énorme couleuvre.

Après nous être réchauffés pendant une vingtaine de minutes, nous nous remîmes en selle.

Nous nous étions arrêtés non loin d'un petit fortin byzantin. C'était le second que j'apercevais depuis le départ du campement de Sbéïtla. Et j'en voyais un autre devant moi.

Auprès de ces fortins l'on voit des tertres formés par des ruines anciennes, desquelles émergent, encore debout, des montants de pressoirs à huile. Ces fortins, ainsi échelonnés, datent sans doute d'une époque où les

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routes n'étaient pas très sûres, et ils devaient assurer les grandes communications.

Ils n'étaient distants les uns des autres que de quelques kilomètres. Ils se voyaient et ils pouvaient communiquer entre eux par une télégraphie quelconque. Us protégeaient la fabrication de l'huile et son transport aux lieux de consommation. Il n'y a pas d'oliviers à proximité, mais il y en a des deux côtés de la grande plaine, le long des montagnes. De là on apportait le précieux fruit jusque sous les murs des fortins où se trouvaient les huileries. La ligne des fortins est visible de Sbéïtla à Kasserine.

Je fis faire la grande halte de midi auprès d'un fortin tout en ruine, qui se trouve sur la piste même. Et, là encore, ce fat le lit d'un moulin à huile qui servit de table.

En passant l'oued, nous fîmes envoler quatre ou cinq perdrix jaunes marquées de noir qu'on appelle khangas, et quelques guêpiers au ventre d'azur se mirent à planer au-dessus de nous en poussant un cri guttural tout particulier, qui rappelle un peu le roulement d'un grelot. Quelques pluviers s'envolèrent à mes pieds, surpris au tournant d'une touffe de tamaris, sur le sable même de l'oued.

Nous marchions vers la zaouïa Sidi-Musfta, située à droite dans la plaine, devant laquelle nous passâmes sans nous arrêter. Assez loin encore, je voyais le coteau sur lequel apparaissait l'arc de triomphe de Kasserine.

En approchant, je dus traverser des canaux d'irrigation où coulait une eau limpide. Il fallut faire toute une manoeuvre pour aborder le bordj de Caïdat, qui est au sommet de la colline, de l'autre côté de l' Oued-ed-Derb. Il fallut descendre dans le lit de la rivière et remonter une côte assez raide, sur l'autre rive. Le caïd des Madjeur était absent, ayant été appelé à Feriana par l'officier de renseignements. On nous reçut néanmoins très gracieusement.

Dès que nos bêtes furent mises au piquet dans la cour principale du bordj, vaste construction carrée à terrasses blanchies à la chaux, et lorsque mes bagages furent mis à l'abri dans la chambre des hôtes, je m'en fus visiter les ruines.

C'est d'abord, au pied du coteau, près de l'oued, le mausolée de Flavius, si curieux à cause des inscriptions qu'il porte.

L'une de ces inscriptions n'est pas sans un fond de tendre poésie. Le nommé Flavius souhaitait que les abeilles vinssent déposer leur miel dans le mausolée de son père T. Flavius Secundus, et il fit pratiquer pour cela trois ouvertures carrées dans les parois de la niche. L'inscription dit en effet :

Lapis ecce forains

Luminihus multis hoi'tatur currere hlandas Intus apes et cerineos componere nidos.

Les inscriptions nous apprennent également que ce monument portait plusieurs autres statues, outre celle de Flavius Secundus, et que la pyramide qui couronnait l'édifice, dans le genre de celle du mausolée de Maktar, était surmontée d'un coq aux ailes déployées : In summo tremulas galli non diximus alas.

Ce mausolée, carré à sa base et élevé sur trois gradins, se compose d'une partie inférieure pleine dans laquelle se trouve la chambre funéraire, à laquelle donne accès une porte qui a cela de curieux qu'elle a encore les traces des moyens de fermeture.

Le premier étage est orné de seize pilastres corinthiens cannelés, quatre sur chaque

face. La niche qni renfermait la statue du défunt, fortement en retrait sur l'étage inférieur, était entourée de colonnes corinthiennes libres ; le monument se terminait par une pyramide en pierre surmontée d'un coq. Il pouvait mesurer de seize à dix-huit mètres de hauteur en son entier. C'est un des monuments les plus purs et les mieux construits de la région. Il daterait de l'époque des Antonins.

L'on voit de très loin Varc de triomphe de Kasserine, placé sur le bord du plateau, vers le nord. Presque totalement reconstruit à l'époque de Constantin, il est un exemple de la sorte de renaissance dans l'art de la construction qui se manifesta à partir de l'époque chrétienne.

Les ruines de Kasserine, l'antique Scillium ou Colonia Scillitana, ne sont pas d'une grande étendue. Au milieu des montants de portes et des ossatures de murailles encore debout, permettant de voir la direction des rues, on trouve deux koubbas arabes, une église grossièrement bâtie et deux fortins en blocage de plâtre revêtu de pierres de grand appareil. Ces deux fortins ont fait baptiser cette localité par les Arabes. Le duel arabe se distingue par la terminaison en ine. Le fortin s'appelle kasr ou kassar, deux fortins se disent kasserine.

Le théâtre, sur le flanc de la colline, près de la rivière, est à peine \dsible. Il en reste quelques gradins.

La curiosité de Kasserine est bien le grand barrage romain qui réglait le débit de V Oued-ed-Derb : car, suivant sa savante combinaison, il n'empêchait pas la rivière de couler. Seulement, au lieu de couler selon le hasard des crues ou des sécheresses, le débit était réglé par un orifice. Si bien que les immenses quantités d'eau accumulées en amont du barrage, au moment des pluies d'hiver, avaient un débit régulier et constant qui arrosait la plaine en été. Quant aux masses d'eau retenues et élevées en amont, elles suivaient la colline pour aller irriguer des terres un peu plus hautes. Les Arabes cultivent encore une partie des plaines basses par des dérivations faites au moyen de levées de terre. Et ils y font de superbes récoltes. Le barrage ancien était haut de dix mètres et long de cent vingt à cent cinquante mètres ; vertical en amont, en talus en aval, il portait à sa partie supérieure une voie pavée de petits matériaux, large de cinq mètres environ.

C'est à Kasserine que se fera sans doute la rencontre des voies ferrées venant de Tebessa à l'ouest et de Kairouan à l'est. De là, une voie unique se dirigerait vers Gafsa et Gabès. Le choix de ce lieu de croisement me paraît rationnel ; le tracé direct de Kasserine à Tebessa paraissant devoir beaucoup mieux desservir les grands plateaux de la Tunisie centrale que celui qui passerait par Feriaua, en se rapprochant de la frontière algérienne.

J'eus à peine terminé ma visite aux ruines et au barrage, qu'une tempête effroyable fut déchaînée. C'était à croire que le bordj allait s'efibndrer. En l'absence du caïd, le khalifat et un de ses amis de Tunis me prièrent de dîner en leur compagnie. Dîner arabe s'entend, mais passable eu somme, dont le couscous, le poulet et le mouton forment l'invariable menu. Après le dîner, mes hôtes et quelques amis se mirent à jouer aux cartes avec une extrême ardeur. Je les laissai aux charmes de la dame de pique et, fatigué par une journée très remplie, j'allai me coucher. Je constatai avec

plaisir que, sur le banc en pierre de la chambre des hôtes, on avait placé, plié on huit, un immense et magnifique tapis ancien de Kairouan. Un morceau de roi. Il avait bien de huit à neuf mètres de côté. Je n'en ai jamais vu de pareil.

Grâce à lui, je passai une assez bonne nuit, réveillé cependant par la chute de la cheminée qui avait dégringolé à l'intérieur sous Kpl la poussée de la bourrasque.

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