HALTE DE FAUCONNIERS
de l'antique Scilliuyn. Je jetai un dernier coup d'œil sur la plaine que j'avais parcourue la veille. L'horizon était sombre et les montagnes blanchies se détachaient sur des nuages foncés, d'une teinte neutre qui ne présageait rien de bon. Il y avait encore de la neige dans l'air.
Je traversai encore de belles plaines, où l'alfa est superbe. De gros nuages cou-
raient dans le ciel des postes endiablées. C'étaient des intermittences de soleil éclatant et de tenips gris. J'arrivai sans encombre cependant, à deux ou trois giboulées près» d'assez bonne heure à hauteur des belles ruines de Telept, puis au camp de Feriana, où j'ai reçu le meilleur accueil de la part des officiers et du receveur des postes.
Mais je parlerai d'eux et de Feriana plus loin, devant repasser par là à mon retour du sud. Feriana doit, en efiet, être décrit avec Bou-Chebka, Bir-Oum-Ali, Haïdra et Thala.
Je trouvai un bon gîte à Feriana, dans la chambre des hôtes du camp. J'appris que dix faucons dressés, destinés au commandant supérieur de Gafsa et à des officiers du Is efzaoua, seraient expédiés le lendemain. Je n'avais qu'un désir, celui de faire route avec la caravane des fauconniers.
Par malheur, comme j'étais un peu las après plusieurs jours de marche, avec couchage sommaire sous les tentes nomades, je goûtai si bien le lit militaire que l'on m'avait donné, que je m'attardai dans ses délices. Lorsque je m'éveillai, à sept heures et demie cependant, les fauconniers étaient déjà en route.
Je pressai le mouvement, espérant les rattraper. Mais je traversai la plaine de Feriana sans voir autre chose que quelques caravanes de dattes remontant vers le nord. Je ne fus pas plus heureux dans la traversée du col des Oliviers {Djebel-ez- Zitoun\ en chevauchant dans le lit même de la grande rivière à sec, qui sert de piste pendant une grande partie de l'année. Vers deux heures, je débouchai de la montagne et je m'arrêtai pour visiter en passant les ruines romaines qui dominent une plaine immense s 'étendant jusqu'aux montagnes qui dominent Gafsa, à vingt.-cinq kilomètres au sud. Parmi ces ruines on remarque deux mausolées encore debout.
On vivait mieux en ce temps-là, dans ce site merveilleux arrosé par d'abondantes sources. Les inscriptions nous apprennent, en effet, que l'un des défunts, Junius Rogatus, vécut soixante et un ans et que son frère Julius Rogatus ne prit place dans la barque à Caron qu'après quatre-vingt-onze années révolues. Sa femme, Pomponia-Victoria, dépassa, elle aussi, la soixantaine. J'en étais à faire mes réflexions sur la longévité de ces Romains, lorsque mon guide m'appela et me montra du doigt, au loin dans la plaine, un groupe de cavaliers. C'étaient nos fauconniers.
Je lâchai Pomponia, Julius et Junius, et... vite en selle î
Une heure après, j'avais rejoint les fauconniers, que les cris de mon guide et la télégraphie qu'il avait exécutée avec les pans de son burnous avaient fait stopper.
L'endroit où ils nous attendaient était une petite clairière, au milieu de hautes broussailles de tamaris. Deux des hommes avaient mis pied à terre. Les autres, les porteurs des faucons, étaient encore en selle. Les oiseaux chaperonnés étaient perchés, qui sur le troussequin de la selle, qui sur une vieille couverture placée en travers de la croupe du cheval, sur laquelle ils pouvaient laisser choir leurs excréments sans inconvénient. Celui qui en portait quatre en avait deux sur la croupe du cheval, un sur l'épaule et l'autre perché sur le capuchon du burnous, comme un cimier de casque.
Et quelles belles têtes avaient ces gaillards ! — quels yeux surtout 1... de vrais yeux de faucons dans des faces humaines... ; du feu, sous leurs profondes arcades sourcilières.
Après les salamalecs d'usage, je demandai tout d'alK)nl : (( Les faucons ont-ils mangé ?
— Pas encore.
— Tant mieux ! Alors vous allez leur faire prendre un ou deux lièvres.
— Nous t'attendions pour cela.
— J'attends à mon tour.
Après une courte inspection des oiseaux, nous sortîmes des hautes broussailles pour gagner une partie découverte. Le maître fauconnier nous mit alors en ligne. Le muletier qui portait mes bagages demanda lui-même à être de la petite fête. De cette façon, nous étions huit cavaliers formant une ligne d'un peu plus de deux cents mètres.
Il était recommandé de marcher devant soi, mais un peu en zigzag.
L'attente ne fut pas longue. La ligne n'était pas avancée de quatre cents mètres qu'un lièvre fut levé sur la gauche. Trois faucons furent aussitôt décoiffés. Peu après, ils fondaient à tour de rôle sur le lièvre. A chaque coup d'aile reçu tantôt de droite, tantôt de gauche, le pauvre animal était bousculé et roulait sur le sol. Lorsqu'il fut hallali, l'un des faucons s'abattit sur lui et, le tenant par la tête avec ses serres d'acier, il lui donna de terribles coups de bec dans les yeux. Le fauconnier survint, caressa l'oiseau et, doucement, lui remit le chaperon. Il en fit autant aux deux autres, qui étaient venus à la rescousse. Puis l'un des chasseurs tira son couteau et saigna le lièvre en lui coupant la gorge : agissant ainsi selon le rite de sa religion.
On prit un second lièvre dans les mêmes conditions, à peu de distance de là. C'était le complément de la curée. Tout le monde mit alors pied à terre dans une petite clairière entre de hautes broussailles.
Deux des hommes se mirent à dépouiller les lièvres de façon à conserver la i)eau intacte. La chair fut coupée en petites lanières que l'on couvrit de la peau.
Puis, tour à tour, deux faucons furent décoifies, et aussitôt ils volèrent vers les fauconniers. Ceux-ci, soulevant la peau du lièvre, tiraient de dessous une lanière de chair et l'offraient à un faucon, qui s'en pourléchait. Lorsqu'ils avaient leur compte, on leur remettait le chaperon, et deux autres étaient décoifies et nourris. L'opération dura, en tout, près d'une heure.
La nuit allait venir, et nous avions encore quatre ou cinq kilomètres à parcourir pour arriver au douar où nous devions recevoir l'hospitalité, au milieu de la plaine, non loin d'un des plus beaux mausolées connus, celui d'une riche Romaine qui avait nom Urbanilla.
En route, mon cheval fit lever un lièvre. Le chef des fauconniers se dressa sur ses étriers et, après l'avoir suivi des yeux pendant une ou deux minutes, il me montra un point à cinq cents mètres, me disant : — Il est là.
Aussitôt il descendit de cheval et s'avança lentement le fusil à la main. Comme le Brésilien de la chanson, je le suivais à quinze pas. Quoique je fusse resté à cheval, je ne voyais rien. Lui, à pied, il vit le lièvre. Alors, rejetant lentement son burnous sur ses épaules afin d'avoir l'entière liberté dans le mouvement de ses bras, il ajusta longuement et fit feu. C'est à peine si mon cheval eut un tressaillement.
Mon nemrod alla ramasser la victime de cet assassinat, et, triomphalement, il me dit : — Bono tiré !
— Bono! dis-je, en refoulant le sentiment de pitié que m'inspirait une telle façon de chasse. Me rappelant que la vérité change suivant l'en deçà et l'au delà, je me dis qu'après tout ce qui est « bouo » pour ces tireurs-là peut bien ne pas être bono pour nous autres, sans que, pour cela, notre vieille terre cesse de tourner autour du soleil.
Ceux qui s'intéressent à la fauconnerie me sauront gré de leur dire par le menu les modes de capture et de dressage employés par les Arabes, qui jamais n'emploient de
HAIiTE D'UNE CARAVANE DANS LA PLAINE DE SIDI-AICH.
faucons béjaunes, sors ou branchiers. Ils emploient exclusivement des oiseaux hagards, c'est-à-dire des faucons adultes, ayant joui de la liberté pleine. Bien des nuances distinguent les procédés des fauconniers arabes de ceux de la classique fauconnerie d'Europe.
L'Arabe prend le faucon en octobre ou, au plus tard, au commencement de novembre. Pour cela, il emploie un pigeon attaché à une lourde pierre, au moyen d'une ficelle d'un à deux mètres. Le pigeon vivant porte une sorte de harnais, un anneau autour du cou, un autour de la naissance de chaque aile et un autour du croupion. Sur cette armature sont fixés, du côté du dos, de dix-huit à vingt nœuds coulants.
Dès que le faucon aperçoit le fin morceau, il fond sur lui comme un trait pour le saisir d'un coup de serre ou tout au moins pour le rouler ; mais, le plus souvent, il se prend lui-même dans les nœuds coulants.
Alors le fauconnier s'approche, s'en empare, le coiffe du chaperon (JiemhiV) et lui met à chaque patte une entrave {smaÂg\ petite courroie très légère terminée par une boule en cuir tressé, permettant de maintenir l'oiseau sur le poing pendant la chasse.
LA TUNISIK.
Dus le premier soir il l'installe sur un perchoir, sorte de chevalet très bas dont la barre horizontale est garnie de pean de monton, j)our éviter les blessures aux serres. Ce peu d'élévation du perchoir a sa raison d'être dans les habitudes mêmes des Arabes, (^ui vivent assis par terre sur des nattes. Placé à cinquante centimètres du sol, le laucon est pour ainsi dire à leur hauteur, à leur portée, sous leurs yeux.
Le premier jour, le fauconnier se, contente de disposer le faucon sur le perchoir