LE LANCER DES F A T C 0 N
dans un endroit très fréquenté, de manière à l'habituer à la vue de l'homme et des animaux. J'ai vu ainsi trois faucons exposés à la porte du khalifat de Gafsa, où c'était un va-et-vient continuel de gens de toute sorte. Lorsque la frayeur que peut lui inspirer la vue des hommes semble calmée, le fauconnier commence l'éducation de l'oiseau en le prenant fréquemment sur le poing, en le caressant, en lui passant la main sur la tète, sur le dos, sur les ailes, doucement, dans le sens des plumes. Il l'habitue en même temps au cri d'appel qui est : you... iiou (Von extrêmement prolongé). C'est à ce cri que le faucon obéira désormais. Puis, à tout moment, le fauconnier promène son élève juché sur le poing, sur l'épaule ou même sur la tête.
Pendant les premiers jours, l'oiseau est triste et refuse toute nourriture. Il ne commence à manger que vers le troisième jour. A ce moment, le fauconnier lui présente, le soir, vers cinq heures, un petit morceau de viande de mouton qu'il lui offre à hauteur du bec, de façon à tenter l'affamé et à lui permettre de saisir la nourriture sans aucun effort.
Lorsque, vers le quatrième jour, le faucon commence à manger avec appétit, l'homme se place à un ou deux pas du perchoir et montre le morceau de viande à l'oiseau, en poussant doucement le cri d'appel : iiiou 1 iououou ! Le faucon hésite parfois assez longtemps ; mais, finalement, poussé par la faim, il se décide et s'élance sur la viande tenue entre les doigts de la main gantée du fauconnier. C'est la première leçon d'obéissance. L'opération est recommencée tous les jours, mais en augmentant graduellement la distance. L'oiseau devient vite obéissant, et il arrive facilement à venir chercher sa nourriture, à n'importe quelle distance, sur le poing du fauconnier.
Aussitôt après le repas, le dresseur s'amuse à coiffer, à décoiffer et à recoiffer fréquemment son élève. Il le caresse, le promène et l'empêche absolument de dormir avant que la digestion ne soit complètement faite. Il ne le remet quelquefois sur le perchoir que vers minuit ou une heure du matin.
Vers le vingtième jour, le fauconnier lui donne fréquemment à manger du lièvre, ou, à défaut de lièvre, de la viande de mouton enveloppée dans une peau de lièvre Dans ce cas, il se place en face du perchoir en poussant le cri habituel et en agitant cette peau. Dès qu'il voit que le faucon cherche à s'enlever, il jette la peau à dix ou quinze mètres de là. Aussitôt l'oiseau se précipite dessus. Cette manœuvre étant répétée trois ou quatre fois, le repas lui est donné sur la peau de lièvre même.
Au bout d'un mois le fauconnier monte à cheval et se place à une cinquantaine de mètres, appelant l'oiseau, tout en agitant la peau, le leurre. A ce moment l'oiseau est placé sur le poing d'un aide et attaché à une longue ficelle. Ou ne lui donne son repas qu'après qu'il a rejoint le fauconnier. Les jours suivants, on augmente la distance, et ensuite le fauconnier prend le trot ou le galop, agitant toujours le leurre et appelant l'oiseau, qui toujours reçoit sa récompense après avoir exécuté la leçon.
Lorsque le faucon est dressé de façon à répondre aux appels de son maître à toute distance et dans toutes les conditions, c'est le moment de couronner son éducation par une leçon unique, la dernière. Le dresseur arabe prend alors un lièvre vivant, auquel il casse une cuisse pour l'empêcher de s'échapper, car il est de la plus grande im2)ortance que cette dernière leçon réussisse. Si le faucon faisait un four, ce serait déplorable, et son éducation pourrait être manquée. On se rend alors, au moment du repas, dans un endroit découvert, et on lâche simultanément lièvre et faucon. Le faucon se précipite, bouscule et arrête le gibier. Cette leçon est en quelque sorte la répétition générale de la chasse, et si elle réussit, l'on peut, dès le lendemain, mettre le faucon eu chasse.
Les faucons ne font qu'un repas par jour, qui leur est servi vers trois ou quatre heures du soir, suivant que l'on a le désir de commencer la chasse du lendemain à midi ou à deur heures. L'oiseau doit être absolument à jeun au moment du départ.
Les équipages des Arabes sont de trois faucons et ils chassent presque toujours avec deux équipages, pour ne les lancer qu'alternativement. Ils évitent d'emmener des chiens, car leurs faucons les craignent et s'abstiennent de chasser en leur présence, ce qui est certainement une infériorité, si l'on compare ce dressage au dressage classique d'Europe.
Dès qu'un lièvre est levé) les trois faucons sont décoiôés et lancés à la poursuite.
Le fauconnier arabe a soin de suivre ses oiseaux d'aussi près que possible, sans les gêner cependant et sans les effaroucher. C'est avec de réels ménagements qu'il s'en
approche, pour les reprendre, lorsqu'ils se sont emparés du lièvre. Il les empoche de mano'er, parce qu'un faucon rassasié ne chasse plus. Lorsque les faucons ont manqué le lièvre ou l'outartle, et qu'ils sont hors de vue, le fauconnier met pied à terre en agitant une peau de lièvre garnie d'un peu de viande, et en poussant ses cris d'appel. Finalement, il lance la peau de lièvre aussi loin de lui que possible. Les faucons arrivent et se précipitent sur la peau et se mettent à dévorer les morceaux de viande qui y sont attachés. C'est à ce moment que le fauconnier s'avance très doucement pour s'en emparer et les coiffer.
Cette chasse dure de fin novembre à fin février, et même jusqu'à fin mars si l'hiver a été froid. Mais, à ce moment de l'année, l'heure des amours a sonné pour les faucons et la chasse devient impossible, car les oiseaux n'ont plus qu'une pensée, celle de prendre le large. Aussi les Arabes, très pratiques en cela, leur donnent alors la liberté; non cependant sans marquer ceux qui se sont le mieux comportés pendant la campagne de chasse, soit en leur mettant un anneau à l'une des pattes, soit en leur faisant des incisions reconnaissables au bec. L'on cite des chasseurs arabes qui reprennent tous les ans quelques-uns des faucons qu'ils ont employés pendant la saison précédente. Et il en est qui ont repris le même oiseau trois ou quatre ans de suite. Ce qui s'explique par ce fait que l'oiseau, mis en liberté, regagne le rocher natal, où le fauconnier a soin de tendre son piège l'automne suivant.
On prétend que les faucons vivent très longtemps. Ce qui est certain, c'est que le caïd de Gafsa en possédait un qui avait plus de trente ans.
Le douar dans lequel je devais passer la nuit était installé à quelques centaines de mètres au sud d'un mausolée considérable, dont j'admirai en passant le superbe appareil et les arêtes pures. Ce fut un certain Lucius, riche Romain, qui fit élever ce monument à la mémoire de son épouse Urbauilla. Les indigènes l'appellent Henchir- Semat-el-Eamra, ou Semât tout court. La nuit était venue lorsque je mis pied à terre. Un grand feu pétillait devant la tente mise à ma disposition et à celle de mes gens.
Je fus reçu par un vieillard qui me souhaita la bienvenue. J'avais à peine terminé mon installation lorsque le couscous fut apporté par une jeune femme d'un très beau type. Je demandai à Ali, le fils du vieillard, si c'était sa sœur.
— Non, c'est une des femmes de mon père, qui en a deux, ma mère et celle-là.
Le couvre-plat fut enlevé et j'attaquai le couscous avec vigueur. Je le trouvai bon, sauf quelques grains de sable qui grinçaient de temps à autre sous mes dents. Mais il ne faut pas faire le difficile et admettre que le sable est la marque de fabrique de la plupart des aliments que l'on consomme dans les contrées désertiques. Que les délicats qui peuvent s'eflfrayer d'un poil de chèvre trouvé dans le lait, ou d'un grain de sable égaré dans la semoule du couscous, suppriment de leur programme les voyages dans les pays des nomades. A la lueur vacillante du feu qui flambe devant la tente, toutes ces petites imperfections du service vous échappent. Après le couscous, j'entamai une boîte de thon, dont la « suite » fut un régal pour mes hôtes. Les derniers arrangements, je me roulai dans ma couverture, défiant les aboiements des chiens, auxquels je commençais à m'habituer. Je m'endormis profondément et la nuit fut excellente.
Dès lii pointe du jour j'ullumai ma lampe à alcool et je confectionnai mon chocolat... au lait, cette fois. Le pot au lait n'avait pas été renversé à tout coup par un laisser courre de chacal !
Devant repasser par la grande plaine qui sépare Sidi-Aïch de Gafsa, j'en profiterai pour raconter ce que je sais des mœurs et coutumes des nomades tunisiens. Je crois même que cela ne sera pas le chapitre le moins curieux de ce livre.
Comme je teuais à arriver de bonne heure à Gafsa, l'étape n'étant que d'une trentaine de kilomètres, je fis seller les bêtes au plus vite et nous partîmes en disant au revoir aux braves gens qui m'avaient reçu et qui me firent bien promettre de leur donner la préférence au retour.
Je traversai plusieurs douars épars au milieu de la broussaille, non sans avoir eu quelques démêlés avec les chiens qui les gardent. Cavalier médiocre, j'avais à redouter quelque incartade de mon cheval, harcelé par ces trop zélés gardiens. A pied, la défense est facile : il suffit de faire semblant de ramasser une pierre pour faire fuir les plus chauds d'entre les poursuivants. Mais allez donc faire ce simulacre, à cheval étant? Mon guide chargeait les chiens et me couvrait avec beaucoup d'habileté.
Bientôt les broussailles se firent rares dans la plaine, et le sable devint abondant. C'était le désert. Les chevaux enfonçaient dans le sable jusqu'au-dessus du boulet.
Je vis fuir deux gazelles et je fis lever des outardes. Des bandes de pluviers couraient devant mon cheval sans daigner prendre le vol. Je rencontrai à mi-chemin le lieutenant des renseignements de Feriana, avec son spahi. Cet officier faisait, d'une traite, la course de Gafsa à Feriana.
Comme Salluste a bien dit, dans la Guerre de Jugurtha : « Au milieu de vastes déserts s'élève une riche et grande cité nommée Capsa, dont on attribue la fondation à Hercule le Libyen. Sauf les alentours de la place, ce n'est partout qu'un terrain nu, inculte, sans eau, infesté de serpents que le manque de nourriture irrite et dont la férocité naturelle s'accroît dans les ardeurs de la soif. La conquête de cette place excitait au plus haut point l'ambition de Marins. » Sauf la férocité des serpents, dont on ne s'aperçoit guère, c'est bien cela. Que l'on arrive de Gabès, de Sbéïtla^ de Feriana ou de Tozeur, il faut traverser pour le moins vingt kilomètres de sables.
Lorsqu'on se rend compte de la valeur stratégique de Gafsa, on s'exjilique la convoitise d'un général de la trempe de Marins. Cette place garde un col placé entre deux chaînes de montagnes, venant l'une de l'est, l'autre de l'ouest, et qui fait communiquer les hauts plateaux, pays des grains, avec les oasis du Djerld, pays des dattes. Toutes les caravanes passant par là suivent la grande rivière qui naît près de Tebessa et qui se jette, après un cours de plus de deux cents kilomètres, dans le chott Rharsa, après avoir changé de nom cinq ou six fois. Elle se nomme ici Oued Sidi-A'ich ; au delà de Gafsa, elle sera V Oued Melah et VOued Tarfaoui. C'est l'usage algérien. De plus, Gafsa commande la grande vallée sur laquelle débouchent les routes qui traversent les chotts et la route qui vient du (^o^// algérien.
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