‹ La Tunisie, pays de protectorat françaisChapitre 47 sur 76 · GAFSA · texte numérisé non relu

GAFSA

Marins s'empara de Capsa, il y a de cela juste mil neuf cent quatre-vingt-dixhuit ans; et, avec l'aménité des conquérants de ces temps-là, il emmena en captivité tous ceux des habitants que ses soldats n'avaient pas passés au fil de l'épée.

Moins de deux siècles après ce massacre, Pline nous apprend que la ville s'était relevée et que les Capsitani étaient une nation libre. Un des évêques de Capsa fut martyrisé pendant la persécution des Vandales, au v* siècle. C'est aujourd'hui une ville de quatre mille à cinq mille âmes, qui vit de la belle oasis à côté de laquelle elle est située.

Lorsque l'on arrive au sommet du col, on voit Gafsa et son oasis à ses pieds. L'air est si transparent que l'on croit y être, mais il y a encore plusieurs kilomètres à descendre avant d'arriver. On a alors devant soi les établissements militaires : entre les bâtiments on aperçoit les chevaux des spahis rangés au piquet.

Enfin j'y arrivai, un peu las après cette traversée désertique. Je passai devant la Kasbah, qui est le principal édifice de Gafsa, et j'appris que la maison du commandement supérieur était à l'autre bout de la ville, tout contre l'oasis.

J'y reçus un accueil amical. Le commandant Lefebvre, commandant supérieur, me donna l'hospitalité dans sa maison arabe. Je trouvai auprès de lui un de mes compatriotes d'Alsace, le lieutenant de dragons Keck, officier de renseignements, très au courant des choses arabes, auquel je dois d'excellentes communications. Oh! les bonnes heures passées avec le commandant et avec les officiers qui l'entouraient! J'ai rarement éprouvé aussi vivement le bienfait de l'hospitalité. Je me sentais en France. . . si loin!

Et M. l'interprète Acclouche, un indigène connaissant le français comme vous et moi, d'une originalité d'esprit à dérider l'hypocondrie en personne I

Le commandant Lefebvre venait de faire sa tournée dans l'immense territoire militaire confié à sa vigilance, et qui se trouve placé entre le contrôle civil de Tozeur et les autres contrôles civils de la Régence. Aussi ai-je fait profit des observations intéressantes qu'il a faites durant la longue inspection de ses nombreux caïdats.

Il y avait, à la maison du commandant, deux superbes vautours, des gazelles et des perdrix. Mais le clou de la ménagerie était le coq rhinocéphale du lieutenant Keck. Un coq se promenant majestueusement avec un superbe ergot planté au milieu du crâne: licorne des gallinacés. Cette greffe d'ergot, imitée de l'opération du fameux c( rat à trompe », faisait l'étonnement et l'admiration des indigènes. Et le coq n'était pas plus fier pour ça.

Lors de mon séjour à Gafsa, les bureaux du commandement étaient installés dans la maison voisine de celle du commandant.

C'est dans cette maison que se trouvait aussi la popote du commandant supérieur et des officiers de son état-major.

Comme dans toutes les maisons arabes, la cour était précédée d'une sorte de parvis ou salle d'attente. Je voyais là deux loqueteux qui se chauffaient à un pauvre petit feu et qui se levaient par déférence chaque fois qu'un officier passait.

— Qu'est-ce que ces hommes ? demandai-je au lieutenant Keck.

— Ce sont des prisonniers.

— Mais ils sont libres!

— Parfaitement. Sur parole ; et les pauvres diables ne se sauveront pas.

— Je ne saisis pas?

— C'est bien simple. Arrêtés, leur dossier a été envoyé au tribunal criminel musulman de Tunis, il y a de cela des mois. Comme un séjour trop prolongé dans la prison arabe, qui n'est pas saine, pouvait altérer leur santé, je leur proposai d'habiter là où ils sont, à condition de ne pas se sauver. Ils jurèrent, et ils resteront ici jusqu'à leur transfert à Tunis. En attendant, ils attrapent de ci et de là quelques bribes de nourriture et quelques caroubes, et les voilà relativement heureux.

— De ([uels crimes sont-ils coupables ?

— Leur caïd le sait. . ., peut-être de pas grand'chose.

— Et lorsqu'ils iront à Tunis, ils seront enchaînés l'un à l'autre?

— Naturellement.

Mais i)eut-il en être autrement ? Les contrôles et les commandements militaires

ne peuvent di8jx)8er que de très peu de spahis à burnous bleu, leurs gendarmes en somme, pour conduire les convois de prisonniers à travers des contrées inhabitées, dans lesquelles l'évasion serait trop facile sans les entraves matérielles dont les indigènes chargent leurs prisonniers. Autrement il faudrait, ou des chemins praticables aux voitures cellulaires, ou des escortes nombreuses et de coûteux déplacements. En attendant qu'il y ait des routes et des chemins de fer partout, il faut bien s'en tenir, en les adoucissant autant que possible, aux procédés auxquels les indigènes sont habitués. L'aquarelle de la page 188 représente une chaîne de prisonniers.

Sauf les maisons des gens aisés, dans l'intérieur desquelles on trouve une multitude de matériaux portant des sculptures et des inscriptions romaines, les habitations des gens de Gafsa sont construites en briques non cuites, séchées au soleil, qu'on appelle tob. Lorsqu'arrive un hiver pluvieux comme celui de 1890-1891, ces maisons fondent sous les averses comme de simples morceaux de sucre, et il n'en reste que les ossatures en pierre. L'aquarelle placée en tête de ce chapitre donne un exemple d'écroulement de ce genre, par suite de la dilution des murailles.

Le tour de Gafsa par le sud-est est très intéressant. Ce sont d'abord, si l'on est à l'époque de la maturité des dattes, des tribus entières du sud qui campent sur les espèces de glacis qui régnent de ce côté entre la ville et l'oasis, que l'on voit dans un fond.

Ce parcours extérieur, très pittoresque, conduit d'abord à un marabout, puis dans une me en partie écroulée sous l'action des pluies et dans la rue des Marchands, dont les boutiques ne sont pas richement pourvues. Pour avoir de belles couvertures de Gafsa, il faut les faire acheter ou même commander chez les indigènes. Ce n'est pas chez les marchands qu'on les trouve.

Au carrefour de la rue des Marchands, j'ai vu pour la première fois un étal en plein vent, sur lequel un boucher débitait de la viande de chameau. Les bons morceaux étaient placés sur l'étal ; les interminables abatis de feu le ruminant gisaient à côté, par terre.

En terminant le tour extérieur, on aboutit au quartier israélite, un cloaque : trente centimètres de boue noire, liquide et fétide dans les ruelles. Le reste de la ville est aujourd'hui à peu près présentable. Ce coin-là est à assainir.

En sortant du quartier juif on arrive sur une sorte d'esplanade. Les établissements militaires sont en face, à commencer par le Cercle militaire, installé dans un bâtiment convenable, au milieu d'un très beau jardin. A l'est de cette esplanade s'élève la Kasbah, curieux spécimen de forteresse sarrasine. Construite en 1435 par Abou-Abd- Allah-Mohammed le Hafside, elle a été plus tard restaurée par les Turcs. J'ai reproduit la façade sud qui regarde la ville, et qui est de beaucoup plus intéressante que la façade principale, absolument décaractérisée par de récentes restaurations.

Cette forteresse contient de nombreux bâtiments, une prison célèbre dans le pays et deux mosquées. La plus grande, Djamà-Kéhir, est formée de dix-neuf nefs parallèles de cinq arcades et d'un cloître de dix-neuf arcades. Les colonnes et les chapiteaux sont d'origine antique. C'est dans la kasbah que l'on avait installé les services militaires

dans les premiers temps de l'occupation. Aujourd'hui le commandant supérieur et les bureaux de renseignements sont établis en ville ; les postes et télégraphes ont leur maison à eux; les troupes sont casernées dans des baraquements bien construits, et l'hôpital est également au dehors, au nord-est du camp.

Une source intarissable sourd au milieu de la kasbah,à la températnre de 32 degrés ; elle est recueillie dans un bassin antique. Une partie de l'eau de cette source alimente des piscines voûtées situées sous les murs mêmes de la forteresse. Ce sont les bains des

GAFSA. — l'étang DERRIÈRE LA KA8BAH.

juifs. Une autre branche tombe dans une sorte de bas-fond dans lequel elle forme un petit étang, d'où elle s'en va arroser l'oasis.

J'ai couru un vrai danger en faisant l'esquisse de l'aquarelle qui représente cet étang, avec sa bordure de palmiers. J'étais tranquillement assis sur une grosse pierre d'appareil antique, à l'angle du mur de la kasbah, lorsque j'entendis tout à coup un bruit formidable sur ma droite, quelque chose comme un ouragan déchaîné. A peine ai-je eu le temps de me retourner, que je vis passer à deux pas de moi des chameaux lancés à fond de train, dix, vingt, cinquante, cent, se ruant vers l'eau de l'étang. Si j'avais été un peu plus à droite, j'étais bousculé, piétiné sans merci. J'appris que ces malheureuses bêtes, privées d'eau dans les pacages où se trouvent les troupeaux, sont conduites tous les cinq ou six jours à l'eau la plus rapprochée : quelquefois à vingt ou trente kilomètres. C'est alors, à l'approche de cette eau, une course folle, une charge vertigineuse, un brouhaha indescriptible ! Et il ne fait pas bon se trouver à l'endroit

que j'avais choisi, où l'avalanche chaméliqne était resserrée dans un chemin étroit. Je l'io-norais, et m'estimai heureux de n'en avoir ressenti que le vent.

Les débris romains sont presque invisibles à Gafsa. L'archéologue doit les chercher dans les maisons ou d'un à deux mètres sous terre, où elles sont abondantes. Les fouilles y sont fructueuses. Il n'y a guère de traces apparentes, autres qu'une arcade romaine en face de la kasbah et les piscines du Dar-el-Bey. Le Dar-el-Bey, où se trouvent les magasins de l'intendance, est construit avec des matériaux anciens ; il remplace les thermes antiques, que les Arabes appellent Thermyle-el-Bey . Les bâtiments des thermes ont disparu, mais les piscines ont été reconstruites avec de gros matériaux romains. L'une de ces piscines, la plus grande, sert de bain aux Européens. De l'autre côté de la rue est celle qui est réservée aux indigènes, et qui n'a rien de curieux. Au fond d'un bassin d'environ dix mètres de côté, le sable toujours en mouvement décèle l'arrivée de nombreuses sources vauclusiennes dont l'eau est cristalline. D'innombrables poissons de la famille des perches se voient au fond, à près de deux mètres, et ils s'y multiplient malgré une température de vingt-huit degrés. Nos troupiers en font de fréquentes fritures, les péchant avec des épingles recourbées, amorcées avec de petits morceaux de viande. La présence et l'abondance de cette seule espèce de poisson sont une des particularités des sources sahariennes.

L'oasis de Gafsa est très belle et très intéressante. Mais, comme à Gabè8,les dattes ne sont pas de qualité supérieure. Il n'y fait pas encore assez chaud! On y cultive beau- .coup d'oliviers et d'arbres fruitiers. Les palmiers sont très beaux, et leurs fruits, s'ils sont d'insuffisante qualité pour l'exportation, n'en sont pas moins une très précieuse ressource pour la population indigène et pour les nomades qui viennent camper autour de l'oasis à l'époque de leur maturité.

Le lieutenant Keck a eu l'obligeance de me commander un bon cheval et un mulet de bât pour le voyage de Tozeur. Il a poussé l'amabilité jusqu'à le faire concorder avec une petite caravane. Le brigadier de gendarmerie allait occuper le siège du ministère public à la justice de paix de Tozeur, à quatre-vingt-sept kilomètres vers le sud. On n'a pas idée d'un déplacement pareil pour un si mince office ; mais je crois que l'on a depuis lors remédié à- ce vice d'organisation. Toujours est-il que le brigadier avait avec lui un gendarme et un soldat du train conduisant deux mules. Un officier d'administration, qui ne connaissait pas le Djérid, s'était joint à la caravane. Nous étions donc en nombre. Non qu'il y eût le moindre péril, mais il est toujours plus amusant de voyager en troupe.

Je n'ai eu qu'à me louer de mes compagnons de route. Le brigadier, un grand garçon, plein de santé et de jovialité, cavalier admirable, n'a eu que des prévenances pour moi. Quant au tringlot, il n'a cessé de faire mon admiration : infatigable et débrouillard en diable, il a fait les quatre-vingt-sept kilomètres à pied, « pour ne pas ftitiguer ses mules ». Je me suis toujours révolté contre le décri qui pèse sur l'arme du train. C'est absurde tout simplement, car la bonne tenue d'une armée dépend du bon fonctionnement de ce précieux rouage. En Afrique, ces braves tringlots sont toujours sur les quatre chemins ; les services que l'on exige d'eux sont incessants et pénibles.

Aussi trouve-t-on daus ce corps les hommes les plus débrouillards de l'armée. L'excelleut troupier chargé des bagages de la petite caravaue s'est multiplié pour être utile à tout le monde.

La route est longue dans l'immense vallée ; sauf uue halte d'une demi-heure pour déjeuner sur le pouce au bord de Voued Mclah (oued salé), nous sommes restés en selle depuis sei)t heures et demie du matin jusqu'à la nuit.

Dans cette vallée désertique, sans eau douce et sans abri,on rencontre de nombreuses caravanes de dattes qui remontent vers le nord. Pendant vingt-cinq kilomètres on suit la ligne des poteaux télégrai)hiques, en grande partie sur la rive gauche de l'oued. A cette distance l'oued va se heurter à un coteau sur lequel se trouve une construction en pierre délabrée, qu'on décore du nom de Bordj-Gourbata,

Nous avons passé outre.

De là, deux chemins à suivre, l'un à droite vers Bordj-Goiûjia, en partie sur la rive droite de l'oued, l'autre vers Bir-Tarfaouï, sur la rive gauche. On a abandonné le premier, à cause de la fièvre qui se respire à Gouïfla, voisin d'un marais à peine desséché, dont certains passages sont même très dangereux à cause des enlisements. Mes compagnons ont donc choisi la direction de Tarfaouï.

En descendant de la berge au-dessus de laquelle est situé le Bordj-Gourbata, on traverse l'oued, d'abord dans de longues flaques d'eau, puis dans des massifs de roseaux, de tamaris et de lauriers-roses habités par des sangliers. Après avoir repassé sur la rive gauche de l'oued, on voit de très loin Bir-Tarfaouï, un édicule récemment construit sur le mamelon voisin du pnits.

Le couchant se colorait de feu lorsque nous y parvînmes. J'assistai alors à un spectacle inattendu. Le brigadier et son gendarme nous avaient précédés et leurs chevaux étaient au piquet, lorsque celui du brigadier se détacha. Etalon noir, à crinière flottante, à queue traînante, il se livrait à toutes les extravagances de cheval échappé, sur la crête du mamelon. Sa silhouette noire, irradiée de pourpre, se dessinait sur un ciel rouge, de feu. Le cheval de l'Apocalypse ! Les hommes à sa poursuite complétaient le tableau. Quand j'arrivai, la scène était finie, heureusement ; car le cheval furieux commençait à devenir inquiétant, renversant tout, s'attaquant à tout.

Pour le punir, le brigadier l'attacha à la margelle du puits.

— Attends, lui disait-il, je vas te faire « lire le journal » : expression pittoresque qui veut dire que l'on attache le cheval très court, pour lui maintenir la tète basse, dans l'attitude d'un lecteur penché sur son journal.

Nous avons, après un dîner très gai, passé une excellente nuit, couchés tous cinq sous la tente-marabout du brigadier.

La matinée fut glaciale; la toile de la tente était littéralement durcie par la gelée. La terre était blanche.

Dès l'aurore, le café pris, nous nous remîmes en route. Le ciel était admirable, tout rosé au levant. Roses les montagnes à l'ouest, colorées par le soleil levant. Quel spectacle, quelle grandeur, quelle finesse daus le coloris ! Au milieu de la plaine, entre Bir-Tarfaouï que nous quittions et Gouïfla qui est de l'autre côté de la vallée, on voyait le remue-ménage des caravanes qui se reformaient pour se mettre eu marche. Des

prières, des psalmodies, des chants à runisson s'élevaient des gronpes et arrivaient jusqu'à nous à travers l'atmosphère fraîche et limpide du matin.

C'est toute une affaire que la mise en route d'une caravane, après la nuit passée. Pendant la nuit, les chameaux, en partie déchargés, sont couchés en cercle; les chameliers sont installés au milieu de ce fortin vivant. Le matin, il faut seller et arrimer toutes ces bêtes. Les premiers prêts se mettent en ligne et, finalement, tout se met en marche. Marche dodelinante, lente, incessante des chameaux broutant en marchant la touffe d'alfa, la branche de tamaris ou la tige de chardon, sans s'arrêter, en faisant mille zigzags. Deux fois par jour, leur repas se fait par un ralentissement de la marche aux endroits pourvus d'herbes ou d'arbrisseaux. Les bourriquots, compagnons obligés des chameaux dans les caravanes, font comme leurs grands camarades, ils broutent tout en marcliant. Et, voyez ce que c'est que l'exemple, j'ai eu plusieurs chevaux ou mulets qui faisaient de même, ne pouvant résister à la tentation en passant à côté d'une belle touffe de graminée.

En croisant les caravanes de dattes, j'ai vu des chameaux portant des chamelons nouveau-nés que des chamelles avaient mis bas, chemin faisant. Le nouveau-né est arrimé sur le dos d'un des chameaux, soigneusement enveloppé dans des couvertures, la tête et les pattes dehors. C'est curieux comme la tête des tout petits chamelons ressemble à celle de l'autruche.

La mère chamelle marche gravement à côté du camarade qui jDorte sa progéniture. A la halte, le jeune ruminant est descendu de son estrade mouvante et sa mère le nourrit. Puis il est remis en place. Ce manège dure jusqu'au jour où, assez solide sur ses pieds, il peut trottiner avec la compagnie.

De loin, j'aperçus une grande ligne noire, puis, à l'extrême horizon, une ligne blanche étincelante. La ligne noire, encore confuse, était l'oasis à'' El-IIamma, la ligne blanche marquait les chotts. Peu à peu les formes de l'oasis s'accentuèrent, et l'on distingua bientôt les cimes des palmiers. La piste aborde l'oasis du côté d'une de ses sources, la principale, dans un bas-fond bordé par une haute falaise. L'arrivée est tout à fait pittoresque.

Nous avons fait halte près de cette source. Les cavaliers passent le ruisseau à gué, quelques troncs de palmiers servent de pont aux piétons. Comme nous avions deux heures d'arrêt, j'en profitai pour visiter les sources, légèrement sulfureuses, auprès desquelles se trouvent de nombreuses huttes en troncs de palmiers : ce sont les établissements de bains des habitants de l'oasis.

L'oasis d'El-Hamma est une oasis très belle, de moyenne importance. Ses habitations forment quatre groupes ou villages, El-Erg, Msdiba, Mohgreb et Nemlet. Près de la source oti nous avons fait halte, j'ai trouvé dans le sable de la dune des cailloux de stras dignes d'une monture.

D'El-Hamma à Tozeur, il y a encore de neuf à dix kilomètres. Nous arrivâmes vers quatre heures en vue de la capitale du Djérid.

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MAISON' A TOZEtTB.

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TOZEUR

Tozeiir m'est apparu après le dernier vallonnement, d'aspect sombre comme toutes les villes et les ksours du sud construits en briques non cuites. De grands dessins géométriques tracés sur le sable semblent lui faire une enceinte : ce sont les défenses que nos forestiers français ont établies contre Tenvaliissement des sables mouvants.

De grands triangles, des carrés ou des polygones irréguliers sont entourés de cloisons en palmes et protégés contre la dent des troupeaux. Aussitôt la végétation, aidée par les forestiers, envahit ces surfaces, s'y développe et s'interpose entre l'oasis et les sables mouvants. C'est là une protection semblable à celle que Brémontier imagina pour fixer les dunes dont la marche régulière menaçait d'atteindre Bordeaux.

En entrant dans la ville et en appuyant un peu sur la droite, je passai auprès d'un minaret à quatre clochetons, puis sur une place sur laquelle des caravanes de dattes se préparaient pour le départ du lendemain. Au bout d'une rue assez large, j'arrivai sur la grande place du Dar-el-Bey. Là, M. Henry, contrôleur civil et vice-consul de France, et M. du Paty de Clam, contrôleur adjoint, me firent le plus cordial accueil.

Je fus reçu dans la maison qui servait de résidence à M. Henry avant la construction du contrôle civil et vice-consulat nouveau. Elle est à l'angle de la place, à gauche de l'arrivant, à côté de la maison des postes et télégraphes. Devant le porche, le bach-chaouch, chef des spahis de l'oudjak, me fit un salut de bienvenue. J'entrai dans une première cour, où des spahis se chauffaient autour d'un grand feu. Ils se levèrent respectueusement sur le passage de M. Henry. Un couloir anguleux aux murs duquel étaient appendues les armes des spahis conduisait à la cour principale, entourée d'une galerie, sorte de cloître sous lequel s'ouvrent les portes des appartements. Le salon de M. Henry, son logement, la salle à manger, l'appartement de M. du Paty et la chambre qui m'était destinée donnaient sur cette galerie. Des arbustes pittoresquement disposés égayaient le milieu de la cour.

Aussitôt mon installation faite, et la nuit étant venue, ce fut l'heure de se mettre à table. Nouvelle surprise gastronomique : un civet de lièvre qu'aurait pu signer un Yatel parisien.

— L'auteur? demandais-je à M. Henry.

— Le voici, me dit-il en désignant le jeune Arabe qui nous servait. C'est l'élève de M'"^ Henry.

— Je regrette que M™® Henry soit en France, je lui ferais compliment sur son élève.

— Oui, certes, mais il est en train de faire du chagrin à son professeur.

— Et comment cela ?

— Figurez-vous qu'il se dispose à prendre, c'est-à-dire à acheter une seconde femme. Et M™^ Henry trouvera cela très mal.

A ce propos, je dois dire en passant que les mœurs des habitants des oasis sont loin d'être irréprochables et qu'elles ne le cèdent guère à celles qui attirèrent, dit-on, le feu du ciel sur les villes de la mer Morte.

Le prix de la femme achetée varie selon les quantités d'étoffe qu'elle peut tisser en un jour. Si bien que le mariage est à peu près une opération industrielle dans le pays des oasis.

Le divorce y est d'une facilité et d'une fréquence incroyables. Le mari se présente chez le cadi et déclare qu'il veut divorcer, et le divorce est accompli, sauf le règlement de la question de restitution du prix payé, s'il y a lieu.

Les habitants des oasis n'appartiennent pas à des races bien distinctes. Ils sont

plutôt un mélange de races diverses, venues de toutes les directions, attirées par ces admirables jardins, îles de verdure au milieu des mers de sable.

Notre maître cuisinier était un jeune homme que la maîtresse de la maison avait pour ainsi dire élevé. Il ])arlait très bien le français et faisait un service convenable. Propriétaire de palmiers, il aurait pu comme les autres faire travailler des kramès et se contenter de lézarder, au soleil eu hiver et à. l'ombre en été. Mais il avait, comme tous les indigènes, et comme beaucoup d'Européens, la passion du pouvoir. Or la bribe de pouvoir qui l'a séduit, parce qu'elle le plaçait au-dessus des autres, c'était le titre de chaouch, d'appariteur ou d'huissier du contrôleur.

Il n'est pas rare de voir des gens de très bonne condition briguer de modestes fonctions, demander à être chaouch ou spahi de l'outljak, avec cet atome de supériorité, auquel ils ont bien vite donné une si grande importance, qu'ils deviennent de vrais personnages auprès des nomades chez lesquels ils requièrent la ifijfa et l'alfa, c'està-dire leur nourriture et celle de leur cheval.

Dès cette première soirée je fus, par l'intéressante conversation de M. Henry et de son adjoint, M. le comte du Paty, initié à bien des mystères de la belle oasis que je n'avais fait qu'entrevoir au crépuscule.

Une pluie torrentielle tombait au dehors pendant que nous dînions. Au dehors n'est pas exact, car elle tombait aussi dans les chambres... et à ce point, qu'il a fallu y placer des vaisselles sous les gouttières qui se manifestaient en bien des endroits. C'est ce qui explique la nécessité dans laquelle on s'est trouvé de construire pour notre contrôleur et vice-consul de Tozeur une habitation plus convenable. Toujours est-il que je m'endormis au bruit d'une cascadelle qui, tombant à un mètre du pied de mon lit, avait, le matin venu, rempli un cuveau d'un demi-hectolitre.

Dès l'aurore je fus sur pied. Je fus charmé en prenant mon chocolat. J'étais à peine assis devant mon bol, que deux charmants petits oiseaux entrèrent par la porte et vinrent, l'un à mes pieds, l'autre sur la table même, sautiller et picorer en poussant de petits cris très doux. C'étaient des boti-habibi ou kabibi (l'ami) tout simplement, les oiseaux familiers de toutes les maisons de l'oasis. Ils passent une partie de leur vie dans l'intérieur même des habitations. M. Henry m'a dit qu'ils ne manquaient aucun repas et qu'ils venaient parfois jusqu'à son assiette.

Le bou-habibi ressemble à notre linot, mais sa robe, ceudrée sur le dos, est d'un brun havane chaud sur les ailes. C'est l'oiseau des oasis. Je l'avais déjà entrevu à El-Kantara et à Biskra. Mais, à Tozeur, j'ai eu le loisir d'observer ses habitudes familières. Les indigènes le respectent et l'aiment. Ils disent que ces gentils oiseaux sont les âmes des parents morts qui ne peuvent se passer de la société des vivants et qui, sous cette forme charmante, viennent encore cohabiter avec eux.

J'étais au centre du contrôle du Djérid.

Le pays des palmes, Belad-d-Djérid, est la région des oasis, le pays des dattes par excellence. Il se compose des caïdats suivants :

A Tozeur, ceux de Zebda et des Ouled^el-IIadef, caïdats ennemis qui se partageaient naguère la ville et qui échangeaient souvent des coups de fusil. L'administra-

tion française a mis bon ordre à ces procédés de frères eauerais, et Tozeur est aujourd'hui absolumeut pacifique. Les deux caïdats de Tozeur comprennent plus .de 8,000 habitants.

Ne/ta est également partagé en deux caïdats séparés i)ar la rivière : celui des Beldia et celui des Chorfa, qui comptent 9,000 habitants.

Le contrôle de Tozeur comprend, en outre, les caïdats ^El-Hamma, 900 habitants, et à'Et-Oudiane, 4,850 habitants.

Aux limites extrêmes du Djérid, le contrôle de Tozeur s'étend sur les caïdats de Tamerza, 900 habitants, et sur celui de Ga/sa, 4,840 habitants.

Tous ces caïdats sont composés de fractions de tribus d'origine diverse, venues des quatre points cardinaux.

Le commerce du Djérid est considérable, mais son estimation j^récise échappe à l'appréciation. Il peut atteindre 7 millions de francs, et porte sur les dattes, les tissus et les huiles. La production des dattes de première qualité (les deglat-en-nour) est de près de 900,000 kilogrammes, celle des autres dattes dépasse 22 millions de kilogrammes. Les tissus sont de deux sortes : tout laine , ce sont des burnous, des haïks et des couvertures; laine et soie, des houlis, des djebbas ou gandouras et des haïks. Le seul caïdat de Gafsa exporte pour près de 400,000 francs de tissus et de couvertures.

Dans le début, le siège du contrôle était à Gafsa, c'est-à-dire à plus de quatrevingts kilomètres des principales oasis. Aussi les impôts restaient-ils impayés. Leur arriéré avait atteint 3 millions de piastres sur 5,840,000. Les caïds, loin des yeux du contrôleur, ne songeaient qu'à empocher et les magistrats musulmans vivaient de concussion ; les agents des douanes et des mahsoulats s'en donnaient à cœur joie, percevant des impôts supprimés, allant jusqu'à inventer des impôts imaginaires. Les Touaregs et les autres nomades, écumeurs du désert, mettaient les oasis en coupe réglée au moment des récoltes. Aller à Nefta sans escorte était imprudent ; de Tozeur à Gafsa, le chemin n'était pas très sûr non plus ; quant aux voyages du Nefzaoua, de Tamerza ou du Çouf, ils avaient les proportions d'une expédition. Le pays était aux mains de chefs religieux et de marabouts qui y entretenaient les idées les plus baroques et les plus fausses sur les Français.

Que voyons-nous aujourd'hui, depuis le peu d'années que le contrôle a son siège à Tozeur, siège pacifique, sans aucune force armée à l'appui, avec quinze ou seize gendarmes ou spahis à manteau bleu pour toute garde? La perception des impôts se fait convenablement, et les arriérés sont en grande partie rentrés. Les caïds sont revenus dans la voie d'une administration honnête et juste, sous l'œil du contrôle civil. Régulièrement payés, les magistrats musulmans n'ont plus d'excuse pour les pratiques concussionnaires des temps passés. Il a suffi, pour arriver à ce changement à vue, de quelques révocations énergiques, qui ont montré que le gouvernement du protectorat de la France entendait mettre fin aux abus et serait, sur ce point, inflexible.

D'autre part, la nouvelle organisation du service des douanes a mis fin, pour toujours, aux exactions de certains agents indigènes, et les agents des mahsoulats observent la loi deimis qu'on y regarde de près.

TOZETIR. — MINARET PENCHK DE SIDI-CiHELAB.

Los proi)riétaires des oasis ne sont plus rançonnés par les Touaregs et par les autres coureurs du désert, et l'intégralité de leurs récoltes leur revient.

Enfin la sécurité est si grande aujourd'hui, que j'ai pu aller sans escorte et sans armes de Tozeur à Nefta, de Tozeur à El-Oudiane et d'El-Oudiane à Gafsa.

Quant aux privilèges des marabouts, ils ont été mis à néant par l'obligation de payer l'impôt dont ils étaient exempts et par l'obligation du service militaire imposée sous forme de tirage au sort aux habitants sédentaires, même en sainte et marabontique ville de Nefta.

Tels sont les résultats obtenus en quatre ou cinq ans, sans que l'on ait en une seule fois à demander le concours de la force armée de la garnison de Gafsa, la seule de toute la région. Et l'on est étonné de trouver si loin, au milieu du désert, une population douce, affable, mercantile, prête à entrer, dans une certaine mesure du moins, dans la voie de notre civilisation.

Les très récentes réformes dans divers services, et plus particulièrement dans celui des douanes, ont eu pour résultat d'augmenter sensiblement le nombre de nos compatriotes à Tozeur. Je crois bien que les voilà une trentaine pour le moins, ces vaillants pionniers qui sont l'avant-garde de la France dans le ^lays des sables.

Comme la plupart des localités de cette région , le bourg principal de Tozeur est situé en dehors de la forêt de palmiers. Le terrain est trop précieux à l'intérieur des oasis et, du reste, l'humidité qui règne sous les palmiers est loin d'être hygiénique.

Puisque j'en arrive à parler de la plus grande et d'une des plus belles oasis du Djérid, je crois le moment venu d'écrire une monographie sommaire du palmier, comme j'ai fait, au commencement de ce volume, pour l'olivier. Cette description pourra s'appliquer à toutes les oasis.

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