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LA RÉCOLTE DES DATTES DANS LE DJÉRID

au fond, sorte de clepsydre à eau qui porte le nom de gadouss. Le temps que la gadouss met à se vider correspond à un treizième ou à un quatorzième d'heure. Des gardiens spéciaux, assermentés sur le Coran, ont pour fonction de calibrer les trous des gadouss qui mesurent le temps et les encoches qui règlent le débit de l'eau. Ces gardiens reçoivent un régime de dattes par jardin, à titre d'honoraires.

Lorsque l'eau a traversé les jardins irrigués, elle s'écoule par infiltration dans d'autres canaux appelés khandeg (Jienadeg, au pluriel). Une partie des khandegs se déverse dans des séguias de niveau inférieur, qui irriguent d'autres jardins.

Vers la lisière, les khandegs intérieurs en rejoignent d'autres, qui se déversent dans une sorte de grand collecteur, qui s'appelle khandeg-el-kebir, dont l'eau va se perdre sur les bords du chott, où elle forme un marais. Les indigènes prétendent que l'eau d'infiltration recueillie dans les khandegs ne vaut rien pour les irrigations, étant salée. C'est là un de ces on-dit que personne ne vérifie. En réalité, cette eau n'est pas salée du tout. Tout au plus peut-elle avoir entraîné des traces des fumures que l'on donne aux palmiers : ce qui peut la rendre insalubre, mais qui ne pourrait, dans tous les cas, que la rendre encore meilleure pour l'arrosage. En résumé, comme je le disais plus haut, l'eau inutilisée, qui va se perdre dans le chott, pourrait fertiliser de grands espaces, la quantité ainsi perdue étant pour le moins de 7,000 mètres cubes par jour.

Le palmier-dattier {jjhœnix dactilifera) croît dans toute la Tunisie, mais il ne produit des fruits comestibles que dans l'extrême sud. Dans le nord, il est cultivé comme plante d'ornement, pour la production du vin de palmier (lagmi) et pour ses palmes.

Le lagmi n'est autre chose que la sève elle-même, qui s'échappe abondante du tronc du palmier décapité de son panache de feuilles, creusé en cuvette, d'où le liquide s'écoule dans des vases. Le lagmi frais est doux et ressemble assez à du sirop d'orgeat étendu d'eau. Au bout de vingt-quatre heures il est en pleine fermentation. Alors il se fait mousseux, prend un goût aigrelet et devient enivrant. Comme le Coran n'a pas visé le lagmi, on voit fréquemment dans les oasis des indigènes grisés par cette boisson.

L'arbre ainsi opéré produit du lagmi de mars en septembre. Pendant trois à quatre mois, sa production quotidienne peut s'élever à sept ou huit litres par jour ; mais la moyenne est de cinq à six litres.

L'opération met le dattier en danger de mort. Aussi n'opère-t-on que ceux dont les fruits ne valent pas grand'chose. Encore faut-il une autorisation de l'administration et le versement d'une contribution de mahsoulat (de 6 francs) pour avoir le droit d'opérer un palmier en vue de la production de lagmi. Malgré le danger que court l'arbre, l'on voit des palmiers qui ont été opérés jusqu'à cinq et six fois : ce qui se reconnaît à des étranglements visibles sur le tronc.

La récolte du lagmi terminée, on greffe l'arbre décapité et, très souvent, il reproduit des régimes deux ou trois ans après.

Les produits ou utilisations du palmier sont très nombreux.

Dans les oasis du sud, il sert d'écrau aux arbres fruitiers contre les feux du soleil, et ceux-ci protègent à leur tour les cultures inférieures.

Les dattiers rapprochés de la mer, comme ceux de Gabès, par exemple, n'ont qu'une mince valeur à raison de leurs fruits, qui se payent tout an plus 15 ou 20 francs les 100 kilogrammes, alors que ce prix atteint jusqu'à 300 francs les 100 kilogrammes dans le Djérid. Aussi les palmiers de Gabès sont-ils plantés en ligne sur les bords des champs et des jardins de l'oasis, tandis qu'à Tozeur l'arbre gigantesque pousse un peu au hasard, par touflfes, en fusées. Si l'oasis de Gabès est gracieuse et attirante, celle de Tozeur est grandiose et saisissante. Quels arbres! et que les pauvres plumeaux que l'on voit égarés dans le nord de la Régence sont peu faits pour donner une idée de leurs grands frères des oasis, qui ont toutes les séductions de l'attitude, de la ligne, de la couleur, du groupement décoratif, du caprice des élancements, de la hardiesse des envolées I Les régimes qui entourent le sommet du tronc, tout d'or ou d'ambre, font à l'arbre une riche couronne, au-dessus de laquelle s'épanouit l'immense bouquet de palmes. Et tout cela reflété à chaque instant dans le cristal des séguias. C'est la forêt tropicale dans sa beauté grandiose.

Et quel arbre utile, indispensable! Il fournit le bois d'œuvre nécessaire aux habitants des oasis, qui l'emploient fendu en quatre pour le plancher des terrasses des maisons. Sur ce plancher, ils couchent les djérids desséchées (les palmes) sur lesquelles ils mettent une épaisse couche de terre mélangée de plâtre ou de chaux. Débité en planches grossières, il sert pour les portes et les fenêtres. Les troncs, placés verticalement les uns à côté des autres, forment des gourbis que les habitants recouvrent de djérid ; c'est là qu'ils passent les nuits d'été.

On fait, avec le bois du palmier, des ponts, des barrages, des canaux, des conduites d'eau, les gargouilles des terrasses, des colonnes et des étais de soutènement, du bois à brûler, des torches, que sais-je encore?

Les djérids servent à faire des clôtures de jardins et aussi ces clayonnages dont les habitants de Kerkenah entourent les pêcheries. L'administration des forêts les emploie pour les travaux de défense des oasis contre l'envahissement des sables. On les fend en lanières pour en faire des paniers, des chapeaux, des couvre-plats, des vases pour boire, des éventails. La base du pétiole, élargie en une écaille de couleur rouge brun, sert de battoir aux lavandières. Elle se réduit en un tissu formé de filaments ténus, appelé lifa, avec lequel on fabrique des cordes, et dont on se sert également pour filtrer des liquides et pour rembourrer des coussins et des matelas. Les fibres du pédoncule des régimes donne des cordes et des filets. La spathe de la fleur mâle et le bourgeon terminal , vulgairement appelé le chou palmiste, sont un aliment assez délicat.

Le palmier est dioïque ; la fécondation a lieu artificiellement au printemps. On admet qu'un pied mâle suffit pour cinq cents pieds femelles.

Cette opération de la fécondation est bien mal relatée dans les nombreux livres que j'ai lus. Cela tient sans doute à ce que les premiers voyageurs qui en ont parlé n'avaient pas visité les oasis à l'époque de la fécondation et qu'ils ont mal compris les explications qui leur ont été données. Toujours est-il, et vous pouvez vous en convaincre comme moi, que, selon eux, tout se bornerait à saupoudrer de pollen le régime femelle.

en agitant aii-dessiis le régiire mâlo. Ce serait là un procédé bien inefficace, car à la moindre brise le pollen s'en irait où il ne faut pas, et autant en emporterait le vent !

Voici comment les choses se passent. Les fleurs des régimes des deux sexes se présentent dans une gaine brune. Au moment où ils vont se développer, le régime de l'arbre mâle, encore tout serré, est cueilli et porté sur le marché où il fait l'objet d'un petit commerce. Il se nomme doggar. Les brindilles de ce régime sont séparées du pédoncule par l'Arabe qui grimpe sur l'arbre femelle, dégage le régime et introduit des brindilles de fleurs de doggar, chargées de pollen, entre les brindilles du régime frugifère. Puis il entoure ce régime du tissu naturel appelé lifa^ et réunit le tout avec une foliole de l'arbre. Cette foliole maintient la ligature pendant le temps nécessaire pour l'accomplissement de l'acte fécondant, favorisé par les oscillations occasionnées par le vent. Puis la foliole se dessèche, le nœud se défait et le régime fécondé se développe librement.

Vous voyez que cela n'a rien de commun avec la description par trop sommaire que de nombreux auteurs ont empruntée les uns aux autres.

Le nombre des dattiers existant en Tunisie serait, d'après les registres de l'impôt kanoun :

Oasis du Djérid 498.042

Oasis de Gafsa 32.449

Oasis de Tamegliza, Chebika et Midès 18.739

Oasis de Nefzaoua 164.631

Oasis de Gabès, d'El-Hamma, de l'Aradh et de Zarzis. . . . 192.483

Contrôle de Sfax 24.000

• Ile de Djerba 354.448

Autres points de la Tunisie 2,000

Eégion des Matmata et de Douïret 20.000

Total 1.306.692

Ces résultats ont été donnés par une répartition forcément entachée de fraude et de partialité, eflectuée avant l'occupation française il y a bien quinze ans. Ils sont donc fort au-dessous de la vérité, et l'on peut les augmenter, sans crainte d'exagération, de 50 pour 100 : ce qui porterait à plus de deux millions le nombre de palmiers qui devraient payer le kanoun en Tunisie.

On a classé près de quatre-vingts variétés de dattes cultivées, dans le Djérid et dans les autres oasis. Une seule, cependant, a les qualités requises pour l'exportation, c'est celle que les indigènes appellent la « datte de la lumière » (cleglat-en-nour). Comme cette exportation est très productive, malgré la quantité de déchets qui se IJroduisent par la longueur et la défectuosité du transport, les indigènes propagent avec fureur cette merveilleuse variété. Les dattiers du deglat-en-nour se reconnaissent de loin à la finesse de leur feuillage, à l'élégance de leurs palmes et surtout à la couleur jaune citron des pédoncules des régimes : pédoncules plats dont les enfants font de beaux sabres pour jouer au guerrier.

Une dizaine d'autres variétés, le Ghars, le Besser-IIalou, le Ftimi, le Menakkerjetc, le Kenti et V A/doua, de Gabès, sont comestibles et assez bonnes pour être échan-

SÉaUIA ET CHEMIN DANS L'OASIS.

gées avec les caravaniers contre des céréales ; les autres sont médiocres et consommées dans le jiays on données aux bestiaux. Les deglat-en-nour ne se récoltent qu'au Djérid.

Les dattes mûrissent de septembre en janvier. Le palmier commence à en produire dès l'âge de quatre ans : la j^roduction dépend de l'absence des pluies pendant les mois d'août et de septembre et surtout de l'arrosage. A Tozeur et à Nefta, d'après les évaluations de M. Tellier, garde général des forêts, la quantité d'eau distribuée par palmier est, pendant l'été, de dix à douze centilitres par minute. Le sol reçoit de fortes fumures. Les autres oasis sont moins arrosées, quelques-unes n'ont que très peu d'eau, et un nombre considérable de palmiers restent sans arrosage.

Un dattier donne par au quatre à dix régimes pesant chacun 5 à 8 kilogrammes. Des pieds bien soignés ont produit jusqu'à 100 kilogrammes de dattes, mais la récolte annuelle ne peut pas être évaluée en moyenne à plus de vingt-cinq kilogrammes par pied, surtout dans les qualités médiocres.

La production totale est d'environ vingt-cinq mille quintaux métriques de dattes deglat-en-nour, et d'un million de quintaux de dattes ordinaires, dont la valeur totale est de dix millions de francs dans le pays de production.

La date sèche, mélangée avec la datte jaune, sert à faire un pain comprimé qni se conserve assez longtemps. Elle donne par la distillation une liqueur alcoolique, le Bou-Kha, dont les Israélites font un grand usage.

Les Arabes ont donné des noms curieux à quelques variétés de dattes. Jugez-en : œil de serpent, corne de gazelle, père du concombre, sœur du Ftimi, œuf de pigeon, cerï-elle de bœuf, mère du maître, anus de la négresse, doigt de la mariée, dents de clejs, oreilles d'âne, boyaux d'ân£, griffes de chat, narines de femme, petite canne, etc. N'est-ce pas que ce vocabulaire ne manque pas de pittoresque ?

J'ai vu les oasis aux époques importantes, celle de la fécondation des palmiers et celle de la récolte des dattes. Et toujours j'ai entendu chanter dans les arbres pendant ces opérations. Les Tunisiens sont des chanteurs endiablés. Ils chantent à propos de tout et sur tout, improvisant le plus souvent les jmroles de la mélopée au hasard des circonstances. C'est pour cela qu'il est difficile d'obtenir ces paroles. En voici cependant que j'ai entendu chanter par un jeune homme juché sur un palmier à vingt mètres audessus de moi, tout en fécondant des régimes naissants. C'est l'éloge du dattier tnâle.

Allali t'a fait le plus grand et le plus beau des arbres.

Tu nous donnes le bois pour nos maisons;

Tu nous donnes le djérid pour les couvrir;

Tu nous donnes les dattes pour nous nourrir;

Et les dattes sont douces comme le miel, transparentes comme l'ambre.

Elles ressemblent à des œufs d'or que le soleil aurait pondus,

Allah t'a fait le plus fécond des arbres.

Mohammed nous a permis de prendre quatre femmes.

Mohammed te donne le pouvoir de féconder mille palmiers femelles en une même année.

Tu n'as pas ton pareil sur la terre ! — Qu'Allah soit loué !

Allah seul est grand !

Il y en a à l'infini comme cela.

La récolte des dattes présente des tableaux vraiment pittoresques. Tout au haut de

l'arbre géant dont les palmes élégantes font des dentelles sur le profond ciel bleu, un homme armé d'une serpe coupe le régime avec beaucoup de précaution, afin d'éviter la chute des dattes. Il saisit par le pédoncule le régime détaché et, doucement, le passe à un homme placé sous la couronne de l'arbre. Celui-ci le passe à un autre placé plus bas, qui le passe à un troisième, et ainsi de suite tout le long du tronc jusqu'à ce que, de main en main, comme dans une chaîne d'incendie, le régime arrive jusqu'au sol.

Cette manœuvre est pénible et délicate, car le régime |)èse parfois plus de dix kilos, et il faut le passer d'une main, tandis que de l'autre on se retient au tronc.

Au pied de l'arbre sont accumulés des régimes coupés, des couffins, des sacs et des paniers, dont les ânes attendent, le bât sur le dos, le chargement. Plusieurs indigènes sont occupés à un premier triage. Les dattes en parfait état sont destinées à l'exportation. La réputation des dattes du Djérid est telle qu'on en exixjrte jusqu'en Syrie, en Egypte, en Syrie, à Constantinoi)le et à Paris. Mallieureusement, le transport à dos de chameau est fort long et, malgré le soin qu'on y prend, un triage nouveau est nécessaire avant l'embarquement à Gabès, à Sfax, à Sonsse ou à Tunis pour ces diverses destinations. L'arrivée d'un chemin de fer jusqu'à Gafsa fera cesser l'état d'infériorité dans lequel le Djérid se trouve vis-à-vis de l'Oued-Rhir, aujourd'hui desservi par le chemin de fer qui va jusqu'à Biskra. Ce jour-là, la valeur de l'exportation du Djérid augmentera d'un bon tiers.

M. du Paty de Clam, contrôleur adjoint, est un géographe-archéologue dont les nombreux travaux ont fixé l'attention des savants français. Ses nombreux écrits ont porté le dernier coup aux partisans de cette illusion phénoménale de la transformation des chotts en mer intérieure. La chose est jugée à ce point, que je crois superflu de reproduire ici les pièces du procès. L'opinion publique a passé condamnation et la fameuse mer intérieure est bel et bien enterrée.

M. du Paty de Clam a fait aussi un curieux travail sur Tozenr, sous ce titre : Fastes chronologiques de Tozeui'^.

H place l'antique Tiswus au village de Bled-el-Adker, où, selon lui, était primitivement un temple, transformé plus tard en une église chrétienne, remplacée à son tour par une mosquée. C'est là, du reste, que se trouvent amassés le plus de matériaux anciens. M. du Paty de Clam verrait volontiers l'origine du nom de Tozeur ou Touzer dans des mots assyriens ou même égyptiens ; il se range de l'avis de Tissot, qui dit que Tozeur est la forme féminine du mot taoaser a fort », et veut dire « la forte ». Tozeur existait bien avant l'ère chrétienne.

Sans doute les armes des Massinissa, des Métellus et des Marins ont été portées jusqu'aux chotts, défense naturelle contre les incursions venant du sud, sur une largeur de plus de 200 kilomètres. Auguste a réuni le Djérid au Byzacum. Au i*' siècle, C. Cornélius Lentulus a étouffé une insurrection dans le Djérid. Au il* siècle, une route desservait Tozeur et l'on voit, en 138, le Djérid sous les ordres de Sextus Cocceius

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