LA GRANDE RUB DE KAIROCAN
mortier de chaux, était préparée. Le corps y a été placé ; puis la fosse a été recouverte avec de grosses pierres sur lesquelles on a jeté de la terre. On a planté une
petite pierre du côté de la tête, et une grosse pierre du côté des pieds. Puis la civière, qui ne doit jamais servir deux fois, a été abandonnée sur la tombe. Une autre fois, comme le cimetière était fort éloigné du douar, j'ai vu mettre la civière en travers sur le bât d'une mule, le corps ayant été solidement attaché. Un parent marchait de chaque côté, tenant un des bouts de la civièr» pour atténuer les balancements.
A dix lieues à la ronde on voit, en avant de la chaîne de montagnes, un piton isolé qui, vu du côté d'Enfidaville, rappelle la silhouette du mont Valérien. Le village berbère de Takrouna couronne ce piton inaccessible aux chevaux. La route qui vient d'Aïn-M'Deker passe au pied de Takrouna, à côté d'un puits romain auquel les femmes viennent remplir les outres qu'elles portent péniblement jusqu'au village haut perché.
On monte à Takrouna par un sentier très pittoresque, qui passe au milieu de figuiers et de figuiers de Barbarie. On atteint d'abord une première plate-forme qui porte une partie du village. Un vrai chemin de chèvres conduit au sommet, où se trouvent l'autre partie et la mosquée. Takrouna est bâti sur un roc calcaire à coquillages, d'une coloration rose très curieuse. Ce village compte près de six cents habitants sédentaires, gens paisibles et industrieux, qui occupent leurs loisirs à la confection d'ouvrages tressés en alfa. Le panorama dont on jouit du haut de Takrouna vaut à lui seul la petite ascension de trois cents mètres qui conduit jusqu'à la mosquée.
EnJldaviUej qui s'appelait naguère Dar-el-Bey, centre du caïdat des Ouled-Sdid, est devenu en peu d'années une petite ville dans laquelle on compte déjà plus de trois cents Européens. Il y a là itne chapelle, une école, un bureau de poste et télégraphe et le caïdat. J'ai, dans Tunis et ses Envikons, décrit ce vaste domaine de cent vingt mille hectares, un des plus grands domaines connus. La Société franco-africaine y a développé la culture de la vigne; elle a alloti plus de 30,000 hectares eu vue de la colonisation et elle appelle à elle les colons français, qui y afflueront sans doute dès qu'une voie ferrée l'aura mis en communication plus immédiate avec les deux grands centres de la côte, Tunis et Sousse. Ce sera le couronnement de ses patriotiques efforts.
Si l'on poursuit sa route dans la direction de Kairouan, on arrive à Menzel, siège de l'intendance sud du domaine de l'Enfida. A deux pas de Menzel on voit une vaste nécropole, formée de curieux dolmens, généralement composés de trois pierres placées sur champ et couronnés par une dalle plate. Sous le dolmen se trouve le caveau. Tout autour, des pierres rangées forment une circonférence autour de chaque dolmen.
Plus loin, la piste se rapproche du lac el Kelbia (de la chieMie). Ce lac d'eau saumâtre contient beaucoup de poissons d'eau douce. Il n'est en communication avec la mer, du côté de Hergla, que lorsque ses eaux, grossies par les oueds qui l'alimentent, le font déborder du côté de l'est. Sa superficie est d'environ dix mille hectares. Le D' Rouire a voulu y voir l'ancien lac de Triton. Ce Triton, on veut le voir partout.
Lorsque l'on quitte le lac el Kelbia à la hauteur d'un petit village de gourbis, Lagger, on s'engage dans des plaines dénudées, véritables déserts, au milieu desquels des troupeaux de chameaux forment des îlots sombres.
Bientôt on aperçoit les coupoles de la ville sainte, entourée de terres marécageuses .
J'ai visité Kairouau cinq fois. Je l'ai abordé pour la première fois par le côté nord, an cours d'un voyage dans leqnel j'ai pu accompagner le résident général. Une autre fois, j'arrivais d'El Djem et de la smala des Souassi en compagnie de M. Paul Bourde : c'était du côté sud. Les trois autres fois, j'y suis allé par le petit chemin de fer venant de l'est. De quelque côté qu'on l'aborde, la cité sarrasine est imposante, avec ses coupoles et ses minarets enfermés dans une enceinte crénelée blanchie à la chaux. Au lever du soleil, les blancheurs des édifices se transforment en teintes roses ; an soleil couchant, coupoles, minarets et remparts semblent embrasés. Après le coucher du soleil, pendant le très court crépuscule, les ombres sont d'améthyste.
Venant du chemin de fer, on entre dans la ville par Bab Djdladine (porte des Tanneurs), dans une grande rue qui la traverse tout entière jusqu'à la porte de Tunis. On a d'abord devant soi l'école franco-arabe, très fréquentée. Plus loin, c'est la demeure du gouverneur (Ferik) ; puis on arrive dans le quartier animé, où la population grouille littéralement. Toutes les maisons ont des boutiques, dont beaucoup sont fort curieuses. Les souks et le contrôle civil (vice-consulat) sont à droite, vers le milieu de la grande artère, qui va du sud au nord. En sortant de la porte de Tunis, on se trouve devant un vaste faubourg où les tenderies des teinturiers font de grandes taches rouges ou bleues, qui éclatent au soleil. C'est le chemin du bassin des Aglabites et de la mosquée de Barbier. La grande mosquée est à l'est de la ville.
Kairouau est la ville arabe sans mélange, faite iwut impressionner les fibres des moins sensibles. On s'y sent dans une civilisation étrange, dans un monde qui n'a rien de commun avec celui de notre Europe. C'était la ville sainte par excellence, la doublure de la Mecque. Sept pèlerinages à Kairouau autorisaient à prendre le titre de Had^ (pèlerin) tout comme le voyage à la Mecque ; de cent lieues à la ronde, les purs dévots faisaient porter leurs corps à Kairouau, pour les faire ensevelir en terre sainte, et cependant nous sommes entrés à Kairouan sans brûler une cartouche ; et, de toute la Tunisie, Kairouan est la seule ville dans laquelle le roumi (chrétien) peut visiter les mosquées. D'où vient cette anomalie ?
Fanatiques, assurément, mais d'un fanatisme byzantin, fait de casuistique, les nombreuses sectes musulmanes qui se partageaient Kairouan ont passé en discussions théologiques le temps que d'autres auraient mis à préparer la résistance, jusqu'au moment où la découverte d'un texte, que l'on dit avoir été fabriqué par un marabout. Français d'origine converti à l'Islam, et qui, prédisant l'arrivée et l'entrée de nos troupes dans la ville sainte, a fait décider que l'on ne résisterait pas.
D'autre part, comme l'on avait besoin d'un local très sain pour y établir une ambulance, ou choisit carrément la Grande Mosquée. Une fois profanée par les roumis, qu'importait qu'on les y laissât pénétrer ultérieurement. Par assimilation, les autres mosquées nous sont également devenues accessibles.
Si Kairouan n'a pas de monuments romains, c'est peut-être la ville du monde qui renferme la plus belle collection de fragments d'architecture des époques romaine et byzantine, dont beaucoup sont de toute beauté. Si j'ai dit que Kairouan est d'aspect impressionnant, je n'irai pas jusqu'à dire qu'il possède, si j'en exempte la porte de Tunis qui a un certain caractère, un monument capable d'honorer l'architecte qui l'a conçu.
Les Sarrasins ont choisi dans les ruines les fragments qui leur ont paru les plus beaux, et ils les ont assemblés tant bien que mal pour en former des mosquées, sans souci du style ou des époques, géminant un chapiteau byzantin avec un chapiteau romain, accouplant des colonnes disparates, formant une même colonne d'un chapiteau d'une époque, d'un fût d'une autre et d'une base de troisième provenance. Telle est la Grande Mosquéeàe Kairouan : collection de chapiteaux, de fûts et de bases de colonnes soute-
UN CÔTÉ DE LA BRÈCHE DE L' A M P H I TH É ATRE D'EL-DJEM. LA TONTE DES ilOUTOSS CHEZ LES 80UASSI.
nant des arcades si mal établies que ceux qui les ont construites ont cru devoir les rendre solidaires en les reliant avec des pièces de bois. Et, malgré cela, la Grande Mosquée est admirable. Nulle part l'amateur ne peut avoir sous les yeux une aussi riche collection de chapiteaux, embrassant dans son ensemble cinq siècles d'architecture. La Grande Mosquée offre ce régal à l'archéologue, auquel elle permet de comparer l'école africaine à l'école orientale, avec leurs dégénérescences de l'ionique et du corinthien. On y voit des chapiteaux à corbeille, comme à Jérusalem et à Constautinople, et des chapiteaux à feuillage sec et percé, comme en Egypte. Le nombre des colonnes, de cinq à six cents, donne une impression de grandeur que les lignes de l'architecture se refuseraient à donner.
Une vaste cour entourée d'un cloître immense ajoute encore à l'imposant assemblage d'éléments disparates qui forme la Grande Mosquée. Le côté du cloître qui fait portique à la mosquée proprement dite est le plus beau ; et, quoique très discutable pour un architecte sévère, il ne manque pas d'une certaine allure.
Le sanctuaire de la Grande Mosquée (DJâma el Kébir ou DJâma Sidi-Okba) est remarquable ; son Mihrah (niche dirigée vers la Mecque, devant laquelle les musulmans s'orientent pour prier) est très beau, profondément fouillé et sculpté. Au-dessus du sanctuaire pendent de grands lustres à cercles, avec d'innombrables godets en verre.
A l'entrée du sanctuaire se trouvent de chaque côté de superbes colonnes en porphyre. Elles sont géminées et tous ceux qui peuvent passer entre ces colonnes sont réputés justes et purs... la vertu jugée au laminoir! De semblables colonnes, en pierre aussi dure que le porphyre, coûteraient des sommes folles. « S'il fallait les exécuter avec les moyens dont on dispose aujourd'hui, m'a dit un architecte de mes amis, chacune d'elles reviendraient bien à une trentaine de mille francs. »
D'où proviennent ces morceaux magnifiques? Est-ce de Sidi-el-Hani ? Est-ce de Sabra? Est-ce d'Hadrumète (Sousse), de Sbéïtla ou même de Carthage? Peut-être de toutes ces localités antiques. Mais Hadrumète a dû en fournir une bonne partie.
Comment quitter la Grande Mosquée sans parler de la fameuse chaire à prêcher {mimber') qui se trouve dans le sanctuaire? Elle est composée de panneaux rectangulaires en bois, sculptés à jour : morceaux uniques, d'un travail délicat. Là aussi, nous voyons un assemblage singulier, car ces panneaux, juxtaposés un peu au hasard, n'ont I)as été faits pour composer l'édicule religieux dont ils font partie. Ils semblent être d'origine byzantine et pourraient fort bien provenir de clôtures d'églises dont les Arabes auraient choisi les plus beaux morceaux pour composer leur mimber.
Dans un enclos voisin de la chaire, l'on voit une porte dont les chambranles sont faits avec des frises en marbre blanc d'origine romaine, aux rinceaux d'une allure superbe. Deux fragments d'architraves forment le seuil et le linteau de la baie.
Toutes les constructions de Kaironan sont remplies de fragments romains ou byzantins employés pour amortir les angles des murs, pour former les seuils, pour soutenir les arcs, pour faire des margelles de citernes, pour composer des portiques et pour former le pavage des cours de mosquées, comme dans celle de la Grande Mosquée dont le sous-sol est occupé par une immense citerne.
Dans la grande artère qui traverse Kaironan du nord au sud, se trouve la halle
anx grains, dont les arcs sont également supportés par des colonnes anciennes. A côté de cette halle est un gros bâtiment arabe dont le premier étage est éclairé par des fenêtres. Et l'on est assez étonné de voir parfois la tête lippue et philosophifiue d'un chameau à Tune de ces fenêtres. C'est là que se trouve le puits du Chameau, jadis la suprême ressource des habitants de Kairouan aux temps de sécheresse, lorsque les citernes venaient à baisser. On parvient à ce premier étage par un couloir incliné, dont le plafond porte des traces d'usure provenant du frottement des bosses des chameaux qui chaque jour le gravissent pour arriver jusqu'à la noria du puits. Les deux ruminants se relayent, et si l'on voit quelquefois la tête de l'un d'eux à la fenêtre, c'est qu'il prend un peu de distraction pendant que son camarade tourne le manège.
Puisque j'en suis au chapitre de l'eau, je dois dire que, grâ(;e à la sollicitude de l'administration française, voici Kairouan poarvu d'eau eu abondance par la réserve du Bassin des AglabiteSj où l'on a amené les eaux des sources du Chêrichérat. J'ai vu, il y a quatre ans, ce bassin colossal tout en ruines et à sec. Il m'a donné alors à réfléchir sur la fragilité des œuvres humaines, et je me demandais ce que penserait le puissaut sultan qui avait fait édifier au milieu de ce lac artificiel un pavillon somptueux où il réalisait, dit-on, les rêves du paradis de Mahomet, s'il pouvait en voir les ruines!
Je viens de revoir ces magnifiques bassins, le grand et le petit, restaurés et pleins d'eau, « donnant des idées fraîches », comme disent les bourgeois de Kairouan, qui en font un but de promenade. Ils vont « voir l'eau », eux qui n'avaient jamais vu que l'eau impure des rigoles, les jours d'averses.
Ce réservoir colossal, qui renferme cent mille mètres cubes pour le moins, met désormais Kairouan à l'abri des épreuves de la soif. Les indigènes éclairés reconnaissent ce bienfait inappréciable et le portent au crédit du Protectorat : ce qui n'empêche pas, m'a dit l'excellent contrôleur M. Canova, les fanatiques — ils sont partout irréductibles ! — d'ajouter que si les roumis ont fait ces belles choses, c'est qu'ils ont été des instruments d'Allah, qui les fait travailler pour le bien des fidèles de l'Islam.
Il y a bien à Kairouan une centaine d'édifices religieux, mosquées, zaouïas, oratoires, marabouts et autres (on en comptait plusieurs centaines au siècle dernier). Seules, la mosquée du Barbier et la mosquée des Sabres méritent qu'on les visite. La mosquée des Trois-Portes {Djamâ-Tleta-Bihan) n'a de curieux que sa façade, dans laquelle des fragments de sculpture empruntés à des églises byzantines sont insérés.
En sortant par la porte de Tunis, on se trouve sur une grande place qu'entourent les petites maisons du faubourg du nord. Cette place est presque toujours remplie de marchands de poteries, de légumes, de piments, de fruits et de mille autres produits, qui s'abritent contre le soleil au moyen de grandes nattes hissées sur des perches, qu'ils manœuvrent comme des voiles de navire. En traversant le faubourg, on laisse à droite la Kasbah, occupée par nos troupes, et l'on arrive à une petite esplanade faite par nos tirailleurs, qui ont nivelé l'une des nombreuses buttes qui sont faites d'immondices et de débris de toutes sortes accumulés depuis des siècles autour de la ville. En s'avançant vers le nord, on arrive au bassin des Aglabites et, en inclinant vers le nord-ouest, c'est la mosquée du Barbier que l'on a devant soi.
La mosquée et zaouïa de Sidi-Sahab, aussi appelée mosquée du Compagnon^ parce
VUE DE l'amphithéâtre D'EL DJEM PRISE DU MARABOUT, CÔTÉ DU NORD.
que Abou-Zéma-el-bel-Aoui, dont les restes sont vénérés dans ce sanctuaire, fut un des compagnons du Prophète. Et comme la légende dit qu'il rasait Mahomet et qu'il
VUE DE l'amphithéâtre D'EL-DJEM, CÔTÉ DE L'OUEST.
avait conservé trois poils de sa barbe comme talisman, on donne également au lieu de sa sépulture le nom de ce mosquée ou zaouïa du Barbier ».
La mosquée du Barbier se présente comme une énorme agglomération de bâtiments
PLACE D'EL-DJEM, DEVANT l' AilP UI T H ÉATRE.
irrégaliers, blanchis à la chaux. En y pénétrant, on entre dans la cour dans laquelle
s'élève le minaret carré, eu pierres dorées par le soleil, orné de faïences vertes et bleues dans sa partie supérieure. On pénètre ensuite dans un très beau couloir à ciel ouvert, entre les arcades de deux galeries à colonnes dont les murailles sont recouvertes de superbes panneaux en faïences multicolores. On traverse une petite pièce carrée délicieusement décorée de terres vernissées aux tons harmonieux, avec une coupole à arabesques. Puis on arrive dans un grand patio à ciel ouvert, entouré d'une galerie également ornée de panneaux de faïences anciennes. Au-dessus de la légère colonnade de ce cloître, les murs sont revêtus de faïences aux couleurs délicates. On ne saurait s'imaginer la fine harmonie de ce patio en opposition avec l'intensité du ciel bleu. Sous la galerie, une porte en marbre blanc, surchargée d'ornements d'un goût italien de décadence, donne accès à la salle dans laquelle se trouve le catafalque qui recouvre la tombe du compagnon du Prophète. Il est littéralement entouré et recouvert d'étendards aux riches couleurs, en soie, brodés d'or et d'argent, entre lesquels pendent des œufs d'autruche, des boîtes et des sacs renfermant de la terre de la Mecque, ex-voto rapportés par de pieux i)èlerins. Sur le sol sont jetés pêle-mêle, sans ordre, de nombreux tapis, dont quelques-uns de grand prix. Un lustre en cristal pend au-dessus du catafalque.
Dans l'intérieur de la ville les touristes ne manquent pas de visiter la mosquée des Sabres, aussi triste et peu intéressante que les deux grandes mosquées sont attirantes et curieuses. Elle doit ses nombreux visiteurs à des objets fabriqués par un marabout mégalomane, mort il y a une trentaine d'années. Ce forgeron-derviche a confectionné un cJdhouk, ou pipe turque, monstre, trop grand pour un géant. Étant forgeron en même temps que derviche, il avait aussi fabriqué des sabres énormes, qui ont disparu, mais dont les fourreaux en bois peinturluré sont encore montrés aux voyageurs. Tout près de cette mosquée on visite un enclos dans lequel gisent des ancres également colossales, sans doute forgées par le derviche-forgeron, car, malgré leur forme générale, ces ancres n'ont aucune des proportions qui en permettraient l'usage sur mer. C'est donc, là encore, une des fantaisies bizarres du marabout mégalomane. Les légendes courent les rues sur ces prétendues ancres. Des anges les auraient apportées de Bizerte pour confondre l'incrédulité que le bey aurait opposée aux assertions du marabout. Ces excentricités sans goût ni valeur ne méritent même pas la visite.
Sous le front occidental de la ville se trouve le grand faubourg des Slass, tribu jadis turbulente, souvent en hostilité avec les bourgeois de Kairouan. La porte des Pruniers (Bab-el-Koukha) met la ville en communication avec ce faubourg, au nord-ouest de la cité. Mais dans les temps troublés, lorsque cette porte était close, la communication avec les Slass était réduite à une singulière poterne percée dans l'épaisseur de la muraille, en face du quartier aristocratique des chorfa (pluriel de chéri/). Elle est en S, et sa forme comme sa hauteur ne permettraient pas à un homme armé du long fusil des Slass de pénétrer dans la ville, encore moins de mettre en joue. Les portes des maisons de ce faubourg, faisant face à la muraille, donnent presque toutes accès à des cités ou ruelles habitées par de nombreux ménages. Elles ont cela de particulier que, fermées, elles permettent, à l'aide d'un peu de gymnastique, d'entrer et de sortir par un trou de petite dimension pratiqué à soixante ou quatre-vingts centimètres du sol ; mais
il est impossible à nn homme en fuite de passer par ce trou sans un arrôt considérable, qui lui ferait infailliblement mettre la main dessus. lu^'éuieux le procédé, n'est-ce pas?
Ce qui a fait la gloire de Kairouan, sa qualité de « sainte », ses étonnantes mosquées, ses zaouïas nombreuses, a aussi fait sou malheur. Tous ceux qui ont rêvé d'être inhumés dans son sol sacré, et bien d'autres fidèles, lui ont fait des donations. Aussi les biens donnés à ses mosqnées et à ses zaouïas ont-ils fini i)ar constituer un immense domaine de mainmorte, géré par l'administration des Ilnbous. Cette atlministration, fort honorable, n'est pas moins, comme toute atlministration musulmane, qu'elle soit aux confins de l'Indus ou voisine du Danu])e, incapable d'une gestion sérieuse. J'ai sous les yeux des exemples de biens habous de graude valeur, découverts au cours de procès, ou par suite d'autres incidents, et qui ne figuraient pas sur l'état de cette administration. D'autre part, j'ose affirmer que l'incurie- est telle, lorsqu'il s'agit de la Tunisie centrale ou du sud, que pas un domaine habous de ces régions n'a de limites fixes, bien déterminées. Et, dans ce pays des mirages, les domaines des habous n'échappent pas aux lois qui régissent ces phénomènes d'optique. Il y a de ces domaines qui sont déterminés à 3,000 hectares près.
Il ne faut pas juger des choses du contrôle de Kairouan, et d'au delà, par ce qui se passe dans ceux du nord et dans celui de Sousse, où la propriété est divisée, donc relativement précisée, et où, sous les louables efforts du gouvernement du Protectorat, toutes choses, peu à peu, se régularisent et s'améliorent. Mais si les bienfaits apportés à ce pays par la France se sont tout d'abord fait sentir dans les contrées accessibles du nord et de la côte orientale, il n'en est pas de même dans cette Tunisie centrale, toute prête cependant à redevenir le grenier de l'Europe, pour peu que l'on s'y apj)lique.
Les acquisitions de domaines dans le contrôle de Kairouan sont pleines de dangers, même pour les indigènes, à plus forte raison pour des Européens. Et comme ils sont étendus, la procédure d'immatriculation, le seul remède à cet état de choses, coûte les yeux de la tête en ces pays lointains. Encore ce remède n'est-il pas toujours efficace, le tribunal mixte, qui connaît des contestations, ne tranchant pas toujours les différends et les renvoyant à d'autres juges.
Ne serait-il pas possible, pour simplifier et pour rendre abordables les acquisitions dans le centre tunisien, de décider que les juges de paix chargés de la délimitation pourront, sur place, — et mieux que personne en connaissance de la cause et des lieux, — juger les contestations, en première instance, sauf appel au tribunal mixte, jugeant en dernier ressort ? Bref, que ce soit ce procédé ou un autre, il faudrait rendre la procédure d'immatriculation plus expéditive et moins coûteuse dans ces contrées neuves, si l'on veut les ouvrir à la colonisation.
En résumé, les biens habous et ceux du Beylic paralysent ce pays ; ils condamnent au minimum de rendement une région qui devrait être le grenier de la France ; ils stérilisent une bonne moitié des terres sur lesquelles ils ont des droits. Et comme ils détiennent plus des deux tiers de la fortune territoriale de la région de Kairouan, on voit à quoi aboutissent les institutions des habous et du Beylic, dans le centre de la Tunisie.
Il y a plus : cette région est littéralement vidée par les habous, les revenus sont
dirigés vers Tunis et dont il ne revient presque rien au point de départ. Je puis citer cas entre cent :
la mosquée du Barbier a des revenus considérables, un seul liencMr lui rapporte quarante mille piastres.
Cet argent est envoyé à Tunis, tandis que des merveilles de l'art arabe tombent en miettes
un
dans cette zaouïa fameuse. Est-ce qu'un peu de ces revenus ne devrait pas revenir au point de départ pour la conservation du monument? Et ne serait-il pas urgent, sur les immenses revenus des mosquées de Kairouan, de créer une Conservation des monuments arabes? Je signale cela, parce
EN KROUMIRIE. — LE FORT DE TABARKA. — CITADELLE D'AÏN-ZAGA. LES THERMES DE TABARKA. — LE CAMP FRANÇAIS D' A ÏN- DR A H AM.
qne l'abandon dans lequel on laisse ces monuments est lamentable, et que les réparations, maladroites qu'y font les indigènes sont pires encore que la ruine. Pourquoi ne pas nommer conservateur un spécialiste, comme M. Saladin par exemple, qui, du même coup, ferait revivre d'intéressantes branches de l'art arabe.
Le beylic et les habous religieux ne sont pas les seuls obstacles à l'épanouissement
PLACE ET MINARET DE 3r E D J EZ-E L-B A B.
des richissimes contrées dont je parle. Il y a encore les habous de famille, institution tout à fait tombée en désuétude, puisqu'il n'y a plus de nouvelles constitutions.
Ceux qui existent sont, d'autre part, les sujets de nombreux et scandaleux procès intentés aux gérants (cheiks) préposés à leur exploitation, et ce pour l'infidélité avec laquelle ils s'acquittent de leur mandat.
En résumé, tout autour de Kairouan, ce qui n'est pas habous religieux est habous de famille, et il n'y a pour ainsi dire place pour personne à côté d'eux.
Dans un temps que je ne saurais déterminer, la suppression des habous religieux s'imposera. Elle sera assez facile, l'État se substituant à eux, sauf à servir aux béné-
ficiaires nne rente équivalant aux revenus constatés au moment de la substitution. La transformation des habous de famille serait plus délicate, les biens de cette nature retournant à l'Administration générale dans un avenir plus ou moins éloigné. Mais la question est loin d'être insoluble.
Puisque j'en suis là, je dirai aussi un mot des immenses territoires possédés à titre indivis par les indigènes. En les partageant, en constituant la propriété individuelle, ou tout au moins de famille ou de douar, on attacherait au sol des gens qui n'y ont actuellement qu'un vague intérêt, et la richesse publique s'en accroîtrait aussitôt. D'autre part, la mobilisation de la terre serait une source de transactions enrichissant infailliblement le trésor public, qui n'en tire rien du tout à l'heure présente.
Je parle de ces questions parce qu'elles sont jialpitantes dans la région de Kairouan, dans cet immense contrôle qui part du versant oriental du massif montagneux pour s'en aller vers l'ouest à plus de 150 kilomètres, non loin de ïebessa, à la frontière de l'Algérie. La richesse de ce contrôle n'a pas échappé aux ingénieurs de l'Etat et de la Compagnie de Bône-Guelma, qui se sont trouvés d'accord pour conduire la ligne venant du sud de Gafsa jusqu'à Kasserine, où elle se partagera pour aller, vers l'ouest à Tebessa en Algérie, et vers l'est à Kairouan, où une nouvelle bifurcation devra se produire vers le nord sur Tunis et vers l'est sur Sousse.
Le terminus de la ligne de pénétration intermédiaire que nous parcourons actuellement est El-Djem, gros bourg arabe bâti au pied même d'un immense amphithéâtre. De Kairouan à El-Djem, le pays est à peu près nu. Pas d'arbres : trois ou quatre marabouts sur un parcours de soixante kilomètres, et c'est tout.
Il ne faut pas juger le pays par cette nudité, car il renferme des contrées d'une rare fertilité, témoin le caïdat des Souassi, qui est en pleine prospérité. Il est vrai qu'il doit en partie sa situation heureuse à l'excellente administration de son caïd.
J'ai, avec MM. Paul Bourde et A. Gaillard^ visité il y deux ans la smala des Souassi, établie un peu au sud-ouest du marabout de Sidi-Nasseur et du lac Sidi-Hani. La smala était alors la réunion des tentes du cadi, des secrétaires, des notaires et des notables. De demeure fixe, il n'y avait qu'un gourbi en planches sous lequel le caïd, qui habite Sousse à l'ordinaire, trouve un abri. Cet état de choses s'est modifié par suite de la bienfaisante loi douanière de 1890, et le caïd des Souassi a résolu de bâtir des maisons pour remplacer les tentes de sa smala.
Aussi loin que les regards pouvaient porter autour de cette smala, on ne voyait ni arbres ni montagnes. Et ces plaines infinies, sans horizon comme la mer, étaient idéalement belles, étant littéralement couvertes de fleurs. Les moutons disparaissaient presque dans les pâquerettes, dans les anthémis jaunes, dans les chardons, dans les anémones, dans les mille fleurs de ces prairies sans fin, baignées dans une buée rose au soleil levant, empourprées au moment du couchant. Quel tableau, le soir, que celui de la rentrée des troupes de grands chameaux, dorés ou bronzés par le soleil et portant sur les fleurs de la prairie des ombres interminables, dans lesquelles la flore s'enveloppait de colorations d'améthyste!
Cette plaine, admirable dans sa plantureuse nudité, m'a laissé une impression profonde... et le désir de la revoir en avril.
De très loin l'amphithéâtre d'El-Djem ne produit pas l'efFet attendu; la surprise est d'autant plus grande lorsqu'on s'en approche et que ce colossal édifice, presque aussi grand que le Colisée de Rome, se détache dans sa splendeur dorée sur le grand ciel bleu. L'amphithéâtre d'El-Djem mesure 149 mètres à son grand axe et 124 mètres au petit axe. Sa hauteur primitive devait atteindre 30 mètres. Il a été décrit techniquement et étudié sur toutes les coutures par des archéologues et des architectes tels que Victor Guérin, Trémaux, Cagnat, Saladiu et par toute une légion de savants anglais et allemands. 11 n'y a donc rien à ajouter à ce qui a été écrit sur ce monument, le plus important de l'Afrique. L'appareil de la construction est très soigné, mais il pèche jMir le tracé, qui laisse voir combien les bonnes méthodes romaines étaient déjà altérées.
L'antique ville de Thysdruè était située à l'ouest de l'amphithéâtre, ainsi que le l)rouvent les fouilles qui ont mis à découvert des vestiges indéniables, d'une importante cité. Le fameux et colossal chapiteau eu marbre blanc, les énormes fragments de colonnes en cipolin, la mosaïque de l'hypocauste, une statue en marbre, des blocs de marbre blanc, les restes (le cheval) d'une statue équestre, et des fragments de marbres rares étrangers à l'Afrique montrent qu'il avait été fait pour Thysdrus des dépenses considérables de travail et de transport. C'était donc un centre important. Qu'en reste-t-il ? un village de six à sept cents habitants dont les maisons, minuscules à côté de l'édifice géant, ont l'air de souris blanches endormies au pied d'un éléphant. Il y a plus, d'énormes blocs non employés, encore sur le chantier, nous apprennent qu'une invasion, celle des Vandales sans doute, a brusquement interrompu d'importants travaux.
Les Romains appelaient la ville Thjsdrus ou colonia Thysdritana. Elle n'avait que peu d'importance, puisque César s'est borné à lui infliger une amende de blé propter humilitatem civitatis. Pline la qualifia à^ oppidum; Ptolémée en parle; l'itinéraire d'Antonin et les Tables de Peutiuger la désignent comme une colonie.
Son apogée fut l'époque de Gordien, où elle proclama un empereur, Gordien l'ancien, qui fut sans doute l'édificateur de l'amphithéâtre. Simple échange de bons procédés, un amphithéâtre pour la pourpre !
Pendant la domination des Arabes, l'amphithéâtre servit fréquemment de retraite à des insurgés, qui s'y réfugiaient et qui s'y barricadaient. Aussi un bey donna-t-il, au siècle dernier, l'ordre d'éventrer le monument. La brèche qu'on y voit du côté de l'ouest date de cette époque. Elle a rendu impossible la trop facile transformation de l'amphithéâtre en forteresse. Malheureusement, une fois la brèche ouverte, l'idée vint aux indigènes de se servir des magnifiques matériaux provenant de cette démolition, et depuis lors ils ont pris la funeste habitude de considérer ce superbe édifice comme une carrière ouverte de matériaux tout taillés. C'est ainsi que, chaque année, l'édifice perd un certain nombre des plus beaux blocs de son appareil. Il est temps d'y porter remède.
En l'an 69 de l'hégire (689), une vaillante femme, sorte de Jeanne d'Arc africaine, s'opposa à la marche victorieuse des musulmans commandés par Hassan-ben-Nâman. Dahmia, également connue sous le nom de la Cahéna (la prêtresse), souleva les chrétiens et les Berbères, et, par plusieurs combats heureux, elle arrêta un moment les envahis-
senrs. Elle avait formé ses troupes dans les monts Aurès et tenait la campagne entre