LA KHHOUMIRIE ET SES FORÊTS
J'ai décrit les belles forêts de la Khroumirie dans Tunis et ses Environs, et j'y ai parlé des carrières de Schemtou, où les Romains trouvaient l'incomparable marbre désigné sous le nom de « jaune antique » ; il me reste à pénétrer avec les lecteurs de ce volume dans le massif montagneux qui s'étend au nord de la Medjerdah.
La principale voie de pénétration dans les montagnes du nord est celle qui, partant de la station de Souk-el-Arba, se dirige sur Tabarka, par Aïn-Draham. L'on passe près des ruines de Bulla-Regia, que j'ai décrites, et non loin desquelles on traverse les douars des Ahmed-ben-Kassen et des Bou-Nasri. On est dans les contreforts du grand rameau septentrional de l'Atlas jusqu'à Fernana, ancien camp français abandonné pour cause d'insalubrité, grand marché indigène du dimanche. On y rencontre la voie romaine de Schemtou, qui servait sans doute au transport des marbres vers Tabarka. Il y a à Fernana un chêne-liège gigantesque.
Une belle route en lacets permet de gravir les hautes montagnes : contrée sauvage, couverte de forêts, qui fut traversée par nos troupes en 1881. Le fameux sanctuaire des Khroumirs, celui qu'ils déclaraient imprenable par les roumis et qui tomba si facilement entre les mains de nos soldats, la koubba de Sidi-Ahd-Allah-hen-Djemal, se trouve à trente-huit kilomètres de Souk-el-Arba et à quatre kilomètres CCAin-Draham, établissement militaire qui commande tout le massif montagneux de la Khroumirie.
Aïn-Draham, chef-lieu d'nn cercle militaire dépendant de Tnnis, centre d'nne justice de paix et d'nne circonscription forestière, est à 800 mètres d'altitnde, au pied du Djebel-Bir (1,020 mètres). Le marché arabe du lundi est très suivi.
On est là au milieu de la Khroumirie, pays admirable, aussi plantureux, aussi pittoresque que nos belles montagnes du pays d'Auvergne, auquel il ressemble beaucoup. Entre les massifs forestiers de la Khroumirie, od s'est portée l'œuvre d'exploitation des chênes-liège par l'administration forestière, et le pays des Moygods, non moins riche en forêts, une langue de terre appartenant au contrôle civil de Béja s'étend jusqu'à la mer, vers le cap Ncgro. C'est le territoire des Nefza, dont les richesses minières ont été l'objet de plusieurs concessions pour l'exploitation des minerais de fer et de la calamine.
Ce pays des Nefza est une contrée merveilleuse, très saine et d'une fertilité extraordinaire. Son climat tempéré convient aux Européens, et l'on peut y cultiver toutes les plantes et tous les arbres d'Europe. Elle ne connaît pas les années de sécheresse, les pluies et les sources y étant abondantes. Il ne lui manque qu'une chose, des moyens de communication. Elle aura tôt ou tard un chemin de fer sur Tabarka, la Compagnie concessionnaire des mines étant tenue de le faire. Et, sans doute, lorsque le gouvernement tunisien se sera rendu compte de l'extraordinaire richesse de cette contrée, il n'hésitera pas à prolonger la route de Béja (où arrive le chemin de fer) jusqu'au cap Négro. Et l'on verra alors affluer les colons dans ce pays de Cocagne, délaissé jusqu'à })résent faute de moyens de communication. Quelle indication pour les colons de l'avenir!
Selon le Coran, les terres sont divisées en terres cultivées et productives, vivantes, et en terres vaines et vagues ou mortes. D'après les commentateurs du livre saint, les forêts, terres mortes, peuvent être concédées temporairement à des particuliers par le chef de l' État, qui résume les pouvoirs religieux, civil, politique et judiciaire. Nul ne peut donc, selon le principe du droit musulman, acquérir la propriété d'un massif boisé sans l'autorisation du souverain. Néanmoins, des donations faites par les beys, des ventes consenties par le Bit el Mal, des usurpations de toute nature, la constitution de biens habous ont considérablement diminué le domaine forestier de l'Etat. Le droit à la propriété d'une terre morte, acquis par celui qui la met en valeur, a constitué, au milieu des massifs, de nombreuses enclaves sur les points où la culture agricole a pu se maintenir. La répartition de la propriété forestière par nature de propriétaires a été approximativement déterminée de la façon suivante, à la fin de 1889 :
Forêts Non
susceptibles susceptibles
d'exploitation. d'exploitation. Total.
État 463.497 151. 733 615^30''
Habous 4.688 6.540 11.228
Propriétés particulières non contestées 84.750 » 84.750
Propriétés particulières sujettes à contestations . . 99 . 538 » 99 . 538
Total général 810.746'»
La répartition est approximative, n'ayant pas encore pu être établie avec précision. Quoi qu'il en soit, l'administration forestière de Tunisie, organisée par un homme actif et ardent, M. Henri Lefebvre, vers 1 884, confiée à des fonctionnaires empruntés à la métropole, a figuré avec honneur à l'Exposition de 1889, comme une des branches
de l'administration générale des travaux publics. Depuis lors, la direction des forêts
ZUGGA. — RUINES DU TEMPLK DE JUPITER.
est aux mains d'un homme d'une rare compétence, M. Bastien, inspecteur des forêts. Si j'insiste sur cette question des forêts delà Khroumirie, c'est que, dans un avenir
LA TUNrSIK.