L’ULÉMA
(la justice et le culte.)
Les ulémas. — Noviciat. — Genre de vie de l’étudiant turc.— Il est antiréformiste. — ËchaufTourée à propos de la dernière guerre. — Le turban et le fez. — Distinction entre les fonctions judiciaires et les fonctions sacerdotales. — Cadis. — Type de cadi.— Différence entre l’idéal et le réel. — Vénalité et sagacité des juges. — Anecdotes. — Le dépositaire infidèle. — Histoire d’un cadi et d’un chien. — Cinq témoins qui valent leur pesant d’or. — Ancienne juridiction prévôtale. — Exemples terribles de Injustice d’un grand vizir. — Privilèges des ulémas. — Tradition populaire. — Les musulmans n’ont ni église ni clergé. — Caractère et fonctions des imans — Retour sur les derviches. — Le derviche mangeur d’huile. — Les émirs, ou descendants du Prophète. — Émirs magnétiseurs. — Prérogatives du turban vert. — Le nakib-ul-eschraf, ou chef des émirs.
EnTurquie, les fonctions judiciaires sont attribuées à un corps privilégié que l’on appelle les ulémas.
Toutefois ce mot, uléma, désigne plutôt un grade qu’une fonction. Les ulémas sont, à proprement parler , les docteurs de la loi , dans les pays musulmans : doctores utriusque juris , docteurs en droit civil comme en droit canon; car ici, plus encore
que dans notre moyen âge, la loi civile s’identifie avec la loi religieuse. Et comme les études des ulémas les rendent également aptes aux fonctions du culte et à celles de la justice, on dit d’un iman, aussi bien que d’un juge : c’est un uléma.
Il y a de plus , dans les deux branches de celle puissante corporation, une infinité de titres, suivant l’ordre hiérarchique et l’importance des fonctions auxquelles on les applique, depuis le sommet du tableau, où sont placés le cheikh-ul-islam , les deux caziaskers et le grand juge de Stamboul, jusqu’aux desservants des mosquées et aux simples juges des cantons, qui occupent le bas de l’échelle.
L’uléma, envisagé comme terme scientifique, comprend trois degrés que l’on peut comparer à ceux de nos facultés : les mulazims ou aspirants , les muderris ou professeurs, et les tnollas, parmi lesquels se recrutent les premiers rangs de la magistrature. Une fois admise l’assimilation avec nos facultés, les mulazims seront les bacheliers, les muderris les licenciés, et les inollas les docteurs.
Tous ces grades, subdivisés en un nombre considérable de classes , sont conférés par examen , à la suite de longues et minutieuses études dans les médressés : on appelle ainsi les hautes écoles annexées aux mosquées ; ce sont les universités turques. Les étudiants qui les fréquentent portent
le nom de softas , les brûlés ( de l’amour de la science J1.
Les softas, par leur genre de vie, rappellent un peu les étudiants des universités allemandes, avec cette différence que le médressé, qui les instruit gratuitement, se charge en môme temps de leur logement et de leur nourriture. L’un et l’autre sont modestes. Une étroite cellule dans le télimné (bâtiment attenant au médressé, qui lui-mème fait partie de la mosquée), garnie d’une natte et d’un divan de paille pour tout mobilier ; voilà pour l’habitation. L’ordinaire se compose d’une distribution de pain et de riz qui se fait chaque matin pour toute la journée. Quant à leur entretien et à leurs menues dépenses, c’est à eux d’v pourvoir, et , comme la plupart appartiennent à des familles pauvres, ils suppléent par divers genres d’industries au manque de ressources individuelles. Les uns se font écrivains publics, les autres transcrivent des manuscrits arabes ou persans pour les marchands du bazar; ceux-là, moyennant une légère rétribution , aident le bedeau à balayer la mosquée et à la tenir en état de propreté. Or , je me souviens qu’à Heidelberg un étudiant de l’université vint s’offrir à nous dans la cour du débar-
1 . Proprement , sukhta. On les nomme dans l’Inde tdlib ulilm (chercheurs de science), et en Perse danichmend ou sages.
cadère en qualité de cicerone. Il alla nous chercher une voiture, monta sur le siège avec le cocher, nous fit visiter l’une après l’autre les curiosités de la ville et des environs , et accepta un thaler pour prix de ses services.
Constantinople ne renferme pas moins de vingtdeux à vingt-cinq mille soltas, distribués entre les trois cents médressés de la capitale. Vous les rencontrez tout le long de la journée dans les cours des mosquées, assis par groupes de quatre ou cinq, sous l’ombre des platanes, graves, immobiles, absorbés parla lecture ou la contemplation. Quelquesuns d’entre eux ont dépassé la première moitié de la vie, tant les études dans les médressés exigent de temps et de patience. Comme les étudiants de nos anciennes universités , ils forment un corps qui s’est souvent rendu redoutable au gouvernement , et qui a joué un rôle dans la plupart des révolutions dont Constantinople a été le théâtre. Seulement, par un contraste digne de remarque, l’opposition, révolutionnaire ailleurs, ici est conservatrice. Dépositaire de la tradition qui tend à immobiliser tout , le médressé est hostile , par principe, à la réforme, mais il n’essaye plus de la combattre. L’insuccès de sa dernière tentative l’a totalement découragé. C’est à peine si l’on se souvient aujourd’hui de cette échauffourée qui , à la fin de 1853, mit en émoi durant quelques jours la po-
puiation de Constantinople. Le 20 décembre, un divan extraordinaire avait été convoqué à la Porte pour délibérer sur le contenu de la note dont les quatre ambassadeurs avaient accompagné la remise du protocole signé à Vienne le 5. Le sentiment populaire , surexcité par la nouvelle du désastre de Sinope, voulait une prompte satisfaction. Le manifeste du conseil, assez énergique au fond, mais conçu en ternies vagues et généraux , était loin de répondre à l’attente générale. La nation se cnit abandonnée de ses chefs. Dans la matinée du lendemain , une troupe de quinze cents à deux mille softas se porta chez le mufti et aux abords de la Sublime Porte, demandant le renvoi de Récliid. Le ministère , effrayé , implora l’appui des ambassadeurs et des amiraux ; deux vaisseaux détachés de l’escadre combinée vinrent mouiller à la pointe du Sérail. Récliid et ses collègues , rassurés par celte démonstration, envoyèrent des kavass qui arrêtèrent environ cent cinquante des perturbateurs; ils firent afficher le soir une proclamation qui précisait le sens de la résolution prise par le conseil , et tout rentra dans l’ordre. Les softas, quelques jours après, furent dirigés sur Candie.
Aujourd’hui l’opposition des softas et de leurs maîtres ne se manifeste plus que par l’opiniâtreté avec laquelle ils maintiennent sur leur tète le turbau d’étoffe blanche ou verte. Le sultan Mahmoud lui-
même ne put venir à bout de le leur faire quitter , et il dut s’arrêter devant la crainte d’une révolution. C’était peu de temps après l’extermination des janissaires. Mahmoud, qui procédait dans ses réformes à la manière de Pierre le Grand, voulut l’imiter jusqu’au bout. 11 n’obligea pas ses sujets à raser leurs longues barbes, mais il voulut les forcer à changer leur coiffure, en substituant le fez au turban, et, comme il prévoyait des difficultés, il résolut de commencer par les ulémas, estimant avec raison que leur obéissance entraînerait celle de tout le peuple. A la première annonce de son projet, toute la mosquée fut en émoi. lTn iman , un molla se coiffer du fez ! Figurez-vous un shako sur la tête d’un jésuite ou un bonnet de police sur celle d’un procureur. Le mufti refusa net son fetva à l’ordonnance impériale. C’était pourtant un homme libéral , bien intentionné , et dévoué personnellement à Mahmoud. Depuis près de six années qu’il occupait ce poste, il avait, dans maintes occasions, poussé la complaisance pour ses idées de réforme jusqu’à la dernière limite de l’orthodoxie, et avait sanctionné bien des mesures que ses prédécesseurs eussent réprouvées. Mais une telle prétention passait toutes les bornes. « Le padichah, dit-il . peut , si telle est sa volonté , faire tomber la tête de son esclave ; mais il ne lui appartient pas de la profaner. » Mahmoud se contenta de destituer le
ministre récalcitrant. Mais le peuple commençait à gr onder et à s’agiter. Le sultan, qui avait besoin du concours de toutes les. classes de ses sujets pour sa nouvelle guerre contre la Russie , céda , contre son ordinaire. Les soldats des nouvelles troupes, les employés civils furent coiffés du fez ; l’uléma et , à son exemple, toute la vieille Turquie gardèrent le turban.
J’ai dit plus haut que le diplôme des ulémas les constitue en même temps prêtres et magistrats. Cependant , et quoique le principe de la double investiture n’ait pas cessé d’être en vigueur, l’uléma se divise par le fait en deux branches : la branche judiciaire, composée des interprètes de la loi et des juges , et la branche religieuse , à laquelle appartiennent les îinans.
Laissons de côté, dans l’ordre judiciaire, les muftis, chargés uniquement de l’interprétation de la loi, pour ne nous occuper que des juges qui l’appliquent.
Ils sont désignés sous le nom général de cadis.
A la fois magistrats et officiers publics, chargés en cette dernière qualité de procéder à la liquidation et au partage des successions , de recevoir les dépôts, d’enregistrer les actes de l’état civil, de légaliser les procurations, les contrats de vente, etc., les cadis, par l’étendue et la variété de leurs fonctions, constituent un des rouages les plus im-
portants de la machine gouvernementale en Turquie.
Aussi rien n’égale la dignité dont le législateur musulman a empreint la foliction du juge, si ce n’est la sévérité des devoirs qu’il lui impose. Cette dignité fondée sur les paroles mêmes du Prophète, le soin minutieux avec lequel ces devoirs sont prévus et détaillés , ne peuvent se comparer qu’aux prescriptions et aux scrupules des Pères de l’Église chrétienne relativement au gouvernement des âmes, redoutable meme aux épaules des anges.
« Certes, est-il écrit dans la loi, un souverain trahit Dieu et son Prophète , et tout le corps de la société musulmane, en conférant le pouvoir judiciaire à un sujet réputé homme de bien et même d’un grand mérite, mais à qui cependant un autre sujet serait préférable par sa vertu et par sa science.
« Un homme qui ne possède pas les qualités requises pour la magistrature doit se faire scrupule de s’en charger, par crainte du compte qu’il aura à rendre à Dieu.
« Au contraire, le sujet supérieur aux autres en vertu et en science ne doit pas la refuser.
« Un juge doit avoir pour maxime de ne jamais rien recevoir de personne à titre de présent. Il évitera aussi, par délicatesse, de fréquenter la société
* et de prendre part à des festins ou à des repas particuliers.
« Tout magistrat doit être entretenu aux frais du trésor public et recevoir ce qui lui est nécessaire à titre de don ou d’aliments, jamais à litre de salaire ni d’honoraires. »
Mais où trouver en Turquie ce type du juge tel que nous le représentent les Pères de l’Église islainite, et tel qu’il a pu exister de leur temps? Il n’est sans doute pas en Europe , si l’on en excepte la Russie, une contrée où la magistrature soit plus corrompue. D’où provient cette corruption, c’est ce qu'il serait trop long de rechercher. Il suffit qu’elle soit devenue proverbiale chez les Turcs eux-mêmes. Leurs histoires , leurs contes populaires sont remplis d’anecdotes de juges dont les friponneries sont aussi célèbres que la sagacité. Personne ne s’entend comme eux à extorquer de l’argent aux parties; personne 11e sait mieux, dans un cas douteux, démasquer et confondre l’imposture.
Tout le monde connaît l’aventure de ce marchand de Damas qui s’élait vu réduit à la mendicité par la mauvaise foi d’un chamelier à qui il avait confié en dépôt tout son avoir. A quelques années de là, il le rencontre dans une rue de Constantinople et l’appelle devant le juge. L’autre , qui avait cessé ses voyages depuis longtemps et vivait en seigneur dans la capitale, traite le réclamant de
fou, niant qu’il eût jamais été chamelier, et sort triomphant de l'audience. Arrivé dans la rue, il entend une voix qui crie : « Eh 1 chamelier ! chamelier! » Il se retourne, et voyant le juge qui, avec un visage riant, lui fait signe de la main de revenir, il s’empresse de se rendre à son appel. Mais à peine est-il rentré dans le prétoire, que le cadi le foudroie de cette apostrophe : « Comment, misérable ! tu prétends que tu n’as jamais été chamelier, et, dès qu’on crie ce nom à ton oreille, tu tournes la tète ! » Et il le condamne à restituer la somme volée, en y ajoutant quelques centaines de coups de bâton pour tenir lieu des intérêts, qui ne sont point admis par la loi turque.
L’ancienne pratique des tribunaux , qui repose uniquement sur la preuve orale , les lacunes de la loi écrite, la latitude accordée au juge, ont multiplié chez les Turcs les anecdotes de ce genre. Leurs jugements les plus célèbres sont fondés sur des équivoques au moyen desquelles le juge cherche à . dégager la vérité des ténèbres de la procédure. Les mêmes erremenls se retrouvent chez tous les peuples soumis à la loi du Coran , et il semble que Cervantes , qui avait séjourné quelque temps en Barbarie , lorsqu’il nous montre Sancho Pança , dans son île , rendant la justice à ses sujets, ait voulu personnifier en lui le cadi musulman. ,
Voici un trait d’une autre nature qui m’a été conté par un vieil efendi de mes amis.
Un habitant de Filibè ( Philippopoli) avait un chien auquel il était très-attaché. Ce chien étant venu à mourir, son maître inconsolable l’enterra dans son jardin et convia ensuite ses amis à un banquet pendant lequel il ne fit que les entretenir des qualités du défunt. Le lendemain, des voisins malintentionnés vinrent faire leur rapport au cadi de ce qui s’était passé, disant qu’on avait pratiqué aux obsèques d’un animal immonde les cérémonies funèbres usitées pour les vrais croyants. Le cadi parut fort scandalisé, et, ayant fait venir le prévenu en sa présence, il lui demanda d’un air courroucé s’il était de ces infidèles qui adorent les chiens, puisqu’il avait rendu plus d’honneurs au sien que l’on n’avait fait à celui des Sept-Dorinants. Le maître du chien répondit sans se troubler : « Seigneur, l’histoire de mon chien serait trop longue à vous raconter. Mais ce qu’on ne vous a peut-être pas dit, c’est qu’il a fait un testament, et, entre autres choses dont il a disposé , il vous a fait un legs de trois mille piastres que je vous apporte dans ce sac. » Le cadi, entendant cela, se tourna vers ses gens et leur dit : « Voyez comme les gens de bien sont exposés à l’envie , et quels discours on tenait sur cet homme. » Puis se tournant vers le maître du chien : « Viens, Hadji baba, lui dit-il; puisque
lu n’as point fait de prières pour l’âme du défunt, je suis d’avis que nous les commencions ensemble*. »
Toute règle a ses exceptions qui la confirment. Voici une de ces exceptions :
Békir, riche particulier de Gallipoli, avait envie d’un jardin qui touchait à sa maison; mais aucune offre n’avait pu décider le propriétaire à le lui vendre. 11 suborna alors des témoins qui déclarèrent, contre la vérité, que le maître du jardin avait donné sa parole à Békir, et qu’il avait môme reçu une somme d’argent comme arrhes du marché. Le juge élait embarrassé. Il connaissait le défendeur pour un homme probe et religieux, qui se fût fait scrupule de manquer à sa promesse , encore plus de prêter un faux serment. Or il venait de jurer sur le Coran que le prétendu marché était une pure invention de sa partie. Le cadi renvoya l’affaire au lendemain, et se mit à rêver aux moyens de démêler la vérité. Dans la soirée , Békir , qui s’était mépris sur les motifs de son hésitation, lui envoya cinq bourses* qu’il crut propres à faire pencher la balance de son côté , et se présenta avec confiance
1 . La fin de la réponse attribuée au cadi forme un jeu de mots intraduisible en français, l'expression dont il se sert signifiant en même temps « commencer des prières » et « ouvrir un sac d’argent. »
2. 2500 piastres, une bourse (fct'cè) valant 500 piastres ou 115 fr.
2 il
le lendemain à l’audience. Il réitéra sa déclaration, que les faux témoins affirmèrent. Le prévenu continuait à nier. « As-tu des témoins? lui dit le eadi? — Hélas ! non, répondit-il. — Tu te trompes, reprit alors le magistrat en tirant les cinq bourses de sa poche ; en voilà cinq qui déposent en ta faveur. » Et, non content de le renvoyer de la plainte, il condamna Békir et ses complices à lui payer, à titre de dommages, la somme qu’ils l’accusaient faussement d’avoir reçue.
En dehors de la juridiction ordinaire des tribunaux, il existe, ou plutôt il existait en Turquie une autre juridiction, que l’on pouvait appeler prévôlale , en ce sens qu’au lieu de se fonder sur le texte de la loi, elle puisait ses éléments dans les délégations du pouvoir suprême. Cette double juridiction, qui datait du temps des khalifes, était commune à tous les États mahométans. On la retrouve encore en Perse , au Maroc , en Barbarie. En Turquie, elle a été abolie par le tanzimat.
Aujourd’hui , dans toute l’étendue de l’empire , aucune sentence de mort ne peut être prononcée que par le grand conseil d’État ou de justice , et exécutée que sur l’ordre exprès du sultan.
Il y a trente ans à peine, le grand vizir, le capitan- pacha, l’aga des janissaires, le bostandji baehi , le moindre pacha ou bey , gouverneur d’une province, jouissaient plus ou moins du privilège
d’administrer la bastonnade, de couper les oreilles ou le nez , de décapiter , voire d’empaler.
Delà, sans doute, bien des actes iniques, d’autres d’une sévérité tellement inouïe, qu’après plusieurs siècles la tradition en a conservé le souvenir.
Un jour le grand vizir Ali, parcourant à son ordinaire les rues de Stamboul, rencontra un jeune homme qui paraissait en proie à un violent chagrin.
« Qu’as-tu, mon fils? dit le vizir.
— Efendim , répond le jeune homme , mon père est mort , et , comme la peste sévit dans la ville et que le fossoyeur a beaucoup d’ouvrage, il refuse de creuser une fosse pour l’enterrer , à moins d’une somme exorbitante que je suis hors d’état de lui payer.
— Et à combien monte cette somme ?
— A quarante piastres, efendim.
— Tiens, en voilà quatre-vingts; porte-lcs toimême à cet homme , et commande-lui de creuser deux fosses. Je serai présent moi-même aux funérailles de ton père.
— Qu’Allah te récompense , efendim ! »
Peu de temps après , le vizir et sa suite arrivèrent au cimetière, où effectivement deux fosses avaient été préparées. Lorsque le mort fut enseveli. Ali , se tournant vers le fossoyeur :
« C’est toi , lui dit-il , qui as refusé de creuser une fosse pour ce pauvre défunt?
— Efendim , répondit le fossoyeur , je suis marié et père d’une nombreuse famille.
— Eh bien ! reprit le vizir , comme 5 au cas où tu ne laisserais rien après toi, les fds pourraient se trouver dans la même peine que ce jeune homme , je veux pourvoir moi-même à ton enterrement. »
Le fossoyeur , bien qu’il comprit à peine le sens de ces paroles , pâlit. Au même instant , sur un signe du vizir, les gardes le saisissent, le lient fortement, et l’ensevelissent vivant dans la fosse qu’il vient lui-même de creuser.
Une autre fois, ce même vizir interroge un jeune garçon arménien , de onze ou douze ans , qu’il a trouvé se lamentant dans la rue , et apprend de lui qu’un janissaire lui a enlevé le pain qu’il venait d’acheter chez un bacal (épicier) pour le repas de la famille. Le janissaire était à quelques pas de là , riant avec ses camarades. Le vizir s’approche , le trouve encore nanti de l’objet du vol , et lui fait trancher la tète en sa présence.
Les musulmans n’ont point de clergé ; il n’existe chez eux ni ordination ni consécration. L’iman n’est donc point , à proprement parler , un prêtre ; sa fonction, analogue à celle du coryphée dans les chœurs du théâtre antique , se borne à la récitation de la prière suivant certaines évolutions que les assistants répètent à son exemple. Celte fonction ,
le premier venu peut la remplir à sa placé. Aucune marque, d’ailleurs, ne le distingue du reste des croyants. Attaché au service de telle ou telle mosquée , soit par le choix libre du fondateur, soit par la délégation de l’autorité, placé dans la dépendance du magistrat civil , qui le casse ou le déplace à volonté, il vit confondu avec les autres habitants du inahallè , et le crédit qu’il peut obtenir parmi eux dépend uniquement de sa personne , et non de son titre.
Les imans se divisent en cinq classes : les cheikhs , ou prédicateurs ordinaires des mosquées ; les khatibs , investis du droit de réciter , à la place du souverain , le khoutbè ou prière officielle du vendredi à midi ; les imans proprement dits , auxquels sont dévolues les fonctions ordinaires du culte; les muezzins, chargés d’annoncer la prière aux cinq heures canoniques du jour ; les cayims , qui sont les bedeaux et les sacristains de la mosquée.
Tous ces individus , de même que les ulémas non pourvus d’un office judiciaire, sont rétribués sur le vacouf, c’est-à-dire sur le bien-fonds de la mosquée.
Leur nombre n’est point fixe. Le personnel des grandes mosquées se compose ordinairement d’un cheikh , d’un khatib , de trois ou quatre imans , de douze muezzins et de vingt cayims. Les mosquées
LA JUSTICE ET LE CULTE. toi
inférieures n’ont le plus souvent qu’un seul iiuan, à la fois prédicateur , desservant et sacristain ; et , comme ce cumul ne suffit pas toujours à son entretien et à celui de sa famille, il y ajoute l’exercice d’une profession quelconque , droguiste , parfumeur , maître d’école , etc.
Les khatibs et les cheikhs font seuls partie du corps des ulémas , et participent à leurs privilèges. Ces privilèges, insignifiants aujourd’hui , constituaient , sous l’ancien régime , une prérogative importante. Ils étaient à l'abri de la mort violente et de la confiscation, et aucune peine, hormis la destitution et l’exil , ne pouvait leur être infligée légalement.
On a bien parlé dans les temps anciens d’un genre particulier de supplice réservé aux ulémas dans les cas graves. On a prétendu, d’après une tradition populaire, qu’ils étaient pilés dans un mortier, et l’on montrait encore, il y a quelques années, dans la première cour du Sérail , à l’un des angles du khass-akhour (écuries impériales), un mortier en marbre auquel on attribuait cette étrange destination. Toutefois les annales de la monarchie ne mentionnent aucun exemple de ce barbare supplice.
Le haut clergé , si l’on peut employer ce mot en parlant des khatibs et de leurs collègues , est donc le seul qui soit quelque chose par lui-même. Encore la considération dont il jouit n’est-elle point à
comparer à celle dont le peuple entoure les derviches et les émirs.
J’ai déjà dit quelques mots, en passant, des premiers *. Tls ressemblent aux fakirs de l’Inde.
« Babadec était nu comme un singe , et avait au cou une grosse chaîne, qui pesait plus de soixante* livres. Il était assis sur une chaise de bois, proprement garnie de petites pointes de clous qui lui entraient dans les fesses, et on aurait cm qu’il était sur un lit de satin. Beaucoup de femmes venaient le consulter ; il était l’oracle des familles , et on peut dire qu’il jouissait d’une très-grande considération. » Les derviches sont un peu plus vêtus que Babadec , et ils ne se mettent pas comme lui des clous dans le derrière ; mais ils se frappent la poitrine à coup de barres de fer , s’impriment un fer chaud sur la joue et se roulent à terre comme s’ils étaient atteints d’épilepsie : ces exercices de jongleurs leur attirent, comme au fakir, une grande considération. On vient de toutes parts pour les consulter, et les femmes qui ont des enfants infirmes ou atteints d’une maladie locale les apportent au cheikh pour qu’il les guérisse en versant un peu de sa salive sur la partie malade.
1 . Voyez , sur l'institution et l’origine des derviches , Lettres sur ta Turquie , 1. 1, p. 95 et suivantes.
J’ai connu lin de ces derviches dont le tékiè avoisinait ma demeure. C’était un grand homme sec et maigre , qui eût assez bien représenté le personnage de don Marcasse dans le roman de Georges Sand. Une aventure assez plaisante, qui remontait déjà à plusieurs années , l’avait fait surnommer Xeïtieïüji (le mangeur d’huile). Il habitait en ce temps-là une petite ville de province, où il menait une vie de véritable derviche , passant le jour en oraisons ou à dormir , la nuit à faire bombance. Il était principalement friand d’huile d’olive, dont les bonnes femmes du quartier le fournissaient amplement en temps ordinaire ; mais une année la récolte étant venue à manquer , sa provision ne tarda pas à s’épuiser. Il s’adressa alors à l’iman de la mosquée , et demanda la permission de demeurer ■durant la nuit dans le temple , à l’exemple de plusieurs de ses confrères, pour satisfaire à sa dévotion ; ce qui lui fut accordé sans peine. Mais au bout de quelque temps, l’iman, qui joignait à sa fonction celle de sacristain , et comme tel était chargé de l’entretien des lampes, s’aperçut qu’il était obligé de les remplir plus souvent que par le passé, et il s’étonnait en lui-même de la quantité d’huile qu’elles consommaient chaque nuit. A la lin, ses soupçons tombèrent sur le derviche , et pour s’en éclaircir il fit cacher, un soir, deux hommes dans la mosquée. A peine se fut-il, retiré après avoir