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fermé les portes, que le derviche, se croyant seul, tira un pain de dessous sa robe , puis s’approchant des lampes nouvellement remplies d’une huile fraîche et appétissante , en éteignit une partie , et trempa, à la lueur des autres, son pain encore chaud dans les godets , en disant à chaque bouchée qu’il avalait : « Tout ce qui vient de Dieu est commun ; ce temple et tout ce qu’il renferme vient de Dieu , cette huile vient de Dieu , ce pain vient de Dieu, et je suis le serviteur de Dieu; partant je puis me nourrir de cette huile. « Il avait déjà épuisé le contenu de deux ou trois lampes, lorsque les deux gardiens, qui s’étaient approchés de lui tout doucement , lassés de suivre son manège et plus encore de lui entendre répéter à chaque bouchée : « Bov Allnhdan guelur , ceci vient de Dieu , » firent pleuvoir sur ses épaules une volée de coups de bâton en répétant après lui : <> Bou daha Allnhdan guelur , ceci aussi vient de Dieu. »
Les émirs sont une autre classe de fourbes, mais moins dangereux. Qui ne se souvient d’avoir rencontré aux abords des mosquées, ou sur la place de la douane des tabacs, ces prétendus descendants du Prophète1, coiffés du turban vert, signe distinctif de leur caste, et roulant entre leurs doigts les grains de leur chapelet? A voir la gravité de leur
l. Par Fathimè, ou Fatraé. fille de Mahomet et épouse d’Ali.
maintien, leur barbe longué et vénérable, leurs lèvres agitées doucement comme s’ils marmottaient intérieurement quelque prière, on dirait de religieux ravis en extase. Nullement; ce sont des charlatans qui attendent pratique. Aucun d’eux n’a- jamais eu de licence; et cependant interrogez le premier passant osmanli, voire grec ou arménien, il vous dira qu’il a plus de confiance à leurs remèdes qu’à toute la médecine franque. Ils excellent surtout pour la guérison des érysipèles, très-communs à Constantinople. Voulez-vous avoir une idée exacte des allures et du procédé de ces docteurs d’une nouvelle espèce, écoulez le récit d’un de leurs « confrères » européens :
« Je me plaçai pour les examiner dans un café voisin. Il y en avait deux qui se promenaient alors lentement dans la petite place adjacente; ils étaient d’un âge mûr; leur taille était élevée, leur habillement simple , mais propre. Leur ligure , sérieuse , avait quelque chose de doux et de vénérable. Ils tenaient à la main un tesbih , sorte de chapelet dont les musulmans se servent comme de passe-temps. Ils s’arrangeaient de manière à ce que l’un ou l’autre fût toujours en évidence. Une demi-heure s’était à peine écoulée qu’une femme turque arriva sur la place avec un enfant de quatre à cinq ans ; quoique voilée selon l’usage, elle paraissait âgée de quarante ans. Elle
alla droit à l’émir en vue et lui parla pendant une minute environ, sans doute pour l’instruire de sa maladie. Tous deux étaient là, debout, sans que les passants y fissent la moindre attention. Après s’ôtre recueilli, l’émir récita d’une voix presque basse quelques prières en langue arabe, à en juger par sa prononciation gutturale; puis il mit une main sur la tête de la malade, lui souffla sur le front, et, avec le pouce de la main droite, lui frotta légèrement l’espace qui se trouve entre le côté du nez et l’éminence molaire, ce qui me fit présumer que la femme avait un érysipèle de la face. En cinq minutes la cérémonie fut achevée. Plusieurs personnes, hommes et femmes, jeunes et vieux, se présentèrent successivement. Quelques-uns ne paraissaient pas malades ; d’autres, au contraire, la tète tristement enveloppée dans leur cliàle, semblaient souffrir de fluxions variées. Les émirs « lisaient » avec une rare patience et un sang-froid imperturbable sur chacun d’eux, et à peu près de la même manière. »<
Du reste, ils ne font pas payer cher leur consultation : cinq «paras, deux centimes! « La noble profession d’être utile à ses semblables, disait l’on d’eux à M. Brayer, doit être exercée avec exactitude, douceur et dignité, et non dans des vues d’intérêt pécuniaire. » Il ajoutait : « La santé et la maladie sont également dans les mains de Dieu ;
c’est donc à lui qu’on doit s’adresser pour obtenir la continuation de l’une et la guérison de l’autre. L’homme qui vit suivant les lois de la nature n’a pas besoin de médicaments. >•
La postérité du Prophète est encore plus nombreuse à Constantinople qu’à Naples celle de saint Janvier. On n’en connaît pas le chiffre exact, attendu qu’il est quelquefois malaisé de distinguer les vrais des faux émirs ; néanmoins l’on estime qu’elle forme au moins la trentième partie de la nation. Voilà bien des turbans verts! Il y en a dans toutes les conditions, à tous les degrés de la hiérarchie sociale, qui dans le clergé, qui dans la magistrature, qui dans la bourgeoisie, qui dans l’armée, qui mendiant à l’angle des carrefours, nonobstant la croyance générale qu’un véritable émir ne peut jamais tomber dans la misère ni être atteint d’aucune défectuosité corporelle. L’un d’eux, que j’avais connu à Brousse, quitta sa profession pour entrer au service d’un riche particulier de Stamboul. Je le reconnus parfaitement, quoiqu’il n’eût plus son turban vert. Je demandai la raison de cette particularité au maître de la maison. « C’est moi qui le lui ai fait quitter, me répondit-il. Croyez-vous que je voudrais exposer un fils du Prophète à l’humiliation de servir la pipe à un chien de chrétien comme vous? Je suis trop bon musulman pour cela. D’ailleurs cela est gênant pour moi-même. Si mon
domestique manque à son service , comment puisje lui témoigner mon mécontentement? Frapper un turban vert! le réprimander même! qui l’oserait? Mais sans le turban, ce n’est plus qu’un serviteur comme tous les autres, et j’en use à ma fantaisie. »
Cela me fait souvenir que j’eus pendant quelque temps un domestique grec qui s’appelait Épaminondas. C’était pour moi une gêne perpétuelle. J’hésitais à lui donner l’ordre le plus simple : « Ëpaminondas, brosse mes habits. — Épaminoudas, apporte mon tchibouk. » Il me semblait à tout instant voir se dresser devant moi l’ombre indignée du héros de Mantinée. Je lui demandai s’il n’avait pas un autre nom. Comme tous ses coreligionnaires, il n’en avait qu’un. Force me fut de le renvoyer et d’en prendre un autre. Mais avant d’arrêter celui-là, j’eus soin de m’informer comment il s’appelait. — Dimitri. — C’est un grand nom aussi, à ce qu’il paraît, voire un nom de saint, mais saint de l’Église orthodoxe : va pour Dimitri !
Je reviens aux émirs. Ces intéressants personnages ont un chef qui porte le titre de Nakib-uleschraf, commandeur des chérifs ou émirs1. Ce chef est un des principaux dignitaires de l’empire et
I. Eschraf est le pluriel de cher if, de même que umera le pluriel de émir. Ces deux noms se donnent également aux descendants du Prophète.
LA JUSTICE ET LE CULTE. 2ri9
prend rang dans la hiérarchie aves les caziaskers et le Stamboul efendici.
A la célébration du Mevloud, ou fête de la nativité du Prophète, dans la mosquée de Sultan- Ahmed, il se tient sous une tente verte dressée exprès à la droite de l’autel, du côté du sultan. Aux deux bairams , il a le pas sur tous les grands de l’empire. C’est encore lui qui remplit conjointement avec le cheikh-ul-islam la principale fonction dans la cérémonie du taklidi-seïf