LE SELAMLIK
En Orient, comme dans l’antiquité, la vie privée se présente sous deux aspects : l’un extérieur, saisissable à tous les regards ; l’autre intérieur, entouré d’un mystère en quelque sorte sacré. Le premier est figuré par le selamlik; le deuxième, par le harem.
Le sélamlik est proprement l’endroit où s’échange le salut, selam ; c’est la maison ou la portion de la maison habitée par le maître et ses serviteurs. Le harem est l’appartement réservé aux femmes, le gynécée des anciens, encore plus solitaire et plus respectable'.
1 . Ne confondez donc jamais ces deux mots , harem et sèlamlik. Ne confondez pas non plus, suivant le commun usage, harem et sérail, ou mieux serai. Un sérail est, comme nous l’avons vu, un palais. Tous les Osmanlis , jusqu’au plus pauvre artisan , ont un harem; le grand vizir lui-même n’a pas de sérail. Les ambassadeurs européens à Péra ont un sérail et n’ont point de harem. Le sultan a l’un et l’autre.
ÉTUDES DE LA VIE PRIVÉE. J6i
Ce sont comme deux mondes séparés, qui ont chacun sa physionomie, son caractère, ses mœurs propres. Envisagés successivement, ils nous offriront une image assez complète de la vie privée chez les Turcs.
Vue intérieure du sélamlik . — Osman aga. — Un sujet de drame. — Simplicité de l’ameublement chez les Turcs. — Habillement. — Un souper turc. — Ablutions après le repas. — Le farniente oriental. — Ma chambre à coucher.— Les quatre colonnes de la tente de la volupté , à savoir : le vin, l’opium , le café et le tabac.— Le glyco.— Cérémonial du café et de la pipe.
Osman aga était une manière de philosophe. Bien qu’il n’eût jamais voyagé, il était suffisamment éclairé pour un Turc, et possédait surtout à un haut degré cette sagesse pratique que donne l’habitude de la réflexion joinfe au commerce des hommes. Cependant il n’avait jamais voulu être mêlé aux affaires de son pays. On lui avait offert dans l’armée et dans l’administration plusieurs emplois qu’il avait refusés. Il était noble, de la seule noblesse qu’il y ait en Turquie, c’est-à-dire qu’il sortait d’une de ces familles de bcvs de l’ancien régime qui gouvernaient héréditairement et despotiquement une ville ou une province. Mais, en vrai musulman , il ne tirait aucune vanité de son origine. Non-seulement il n’en entretenait jamais
les autres , mais il semblait même éviter qu’on ne lui en parlât. Ses serviteurs en le désignant ne disaient pas autrement que « le bey; » mais lui, il ne prenait jamais que le titre d’aga, qui en Turquie se donne à tout le monde.
C’était un homme excellent , quoique un peu misanthrope. Cette misanthropie était en grande partie causée par les souvenirs de sa jeunesse : souvenirs terribles dont je fus instruit par un vieux serviteur qui l’avait élevé et qui vivait avec lui dans une familiarité respectueuse.
Le père d’Osman, qui se nommait Eumer (Orner), gouvernait depuis de longues années le sandjak de Prezrina, lorsqu’il fut tout à coup destitué de son emploi , privé de ses biens et condamné à l’exil. Quelle injustice ou quelle erreur avait causé sa disgrâce? Le capidji porteur du firman et le firman lui-même étaient muets à cet égard. Eumer obéit. On ne lui assignait point de résidence fixe ; c’était donc à lui de choisir le lieu de sa retraite. Mais , banni de la ville où s’était écoulée toute sa vie depuis sa plus tendre enfance, toutes les autres lui étaient indifférentes. Il se laissa guider par le capidji, qui avait ordre, de l’accompagner jusqu’à l’endroit qu’il aurait désigné , et ils arrivèrent ensemble aux portes de Serrés en Macédoine. Là ils se séparèrent ; le messager reprit le chemin de Constantinople , et Eumer entra dans
la ville. Le pacha de Serrés, en apprenant son arrivée, lui dépêcha son kiatib pour lui offrir l’hospitalité dans son palais. Le vieillard fut touché de cette offre; néanmoins il hésitait à l’accepter, redoutant d’attirer sur Ahmed la colère du sultan : « Bannis celte crainte , mon père , lui dit cet homme généreux; mes jours, comme les tiens, sont en sûreté dans cette province où je commande en souverain. Le padichah, à qui ma puissance fait ombrage, a essayé plus d’une fois d’attenter à ma vie; mais ses tentatives ont été vaines, comme ses armes ont été impuissantes. »
Plusieurs semaines, plusieurs mois s’écoulèrent. La paix était rentrée peu à peu dans l’âme d’Eumer; la vue de sa famille, qui l’avait rejoint, avait achevé de le réconcilier avec sa destinée. Un jour , au sortir de la mosquée , où il venait de prier pour son bienfaiteur , un homme , vêtu en mendiant , l’aborde et lui fait signe de le suivre dans une rue à l’écart. Dès qu’ils sont seuls , cet homme se débarrasse de ses haillons ; Eumer pâlit , il a reconnu le capidji qui lui a signifié jadis sa sentence d’exil. Cette fois encore il tient à la main un firman émargé de l’auguste signe. Eumer le prend , le porte à son front, à ses lèvres, et l’ouvre en tremblant. 11 craint d’y lire l’arrêt de sa mort. Mais non ; ce n’est pas lui, c’est un autre qui doit mourir. « L’homme qui a refusé de courber le front devant les rayons de
la face du padichah ne doit pas contempler plus longtemps la lumière du soleil. Lala\ apporte-moi la tête d’ Ahmed et sache que ma faveur ne s’est jamais éloignée de toi. Ton exil n’était qu’une feinte préparée par ton maître pour te fournir l’occasion de lui prouver ton zèle. » Le fatal papier est sur le point de s’échapper de la main d’Eumer; il jette un regard égaré sur l’esclave, qui le contemple fixement , et disparaît après lui avoir jeté ce seul mot : « Demain. »
Le lendemain les serviteurs d’Ahmed le trouvèrent mort dans son lit, la sentence impériale clouée sur sa poitrine par un poignard. Le meurtrier revint à Stamboul, où il fut remis en possession de son titre et de ses biens; mais un remords tardif s’empara de lui ; au bout de quelques années, il affranchit tous ses esclaves, distribua aux pauvres une partie de ses biens et se retira dans un tékiô.
Cet événement tragique , dont Osman aga ne ine parla jamais , m’expliquait suffisamment sa tristesse, l’isolement où il vivait, le refus des emplois qu’on lui avait offerts.
Il habitait , à l’époque où je le connus, derrière la Suleïmaniè , un konak où il vivait tout à fait à la turque. Chaque année , au commencement de