Titre donné par le sultan aux vizirs
la belle saison, il quittait Stamboul pour Scutari, où il possédait un yali sur les hauteurs qui conduisent à Bouglourlou, dans une situation vraiment ravissante.
Le village de Cadi-Keuï, où j’étais venu passer une partie de l’été, n’était distant que d’une demilieue au plus. Nous étions comme voisins, et nous nous visitions assez fréquemment. En Orient, lçs visites ne se comptent pas , comme chez nous, par quarts d’heure. Elles se prolongent ordinairement jusqu’au soir , et souvent même jusqu’au lendemain. Le Turc est en même temps hospitalier et paresseux. Lorsqu’il quitte sa maison (ce qu’il ne fait pas volontiers), il faut que la durée de son séjour au dehors compense pour lui l’ennui ou la fatigue du déplacement.
Du reste , en s’éloignant de chez lui , il ne renonce pas pour cela à ses habitudes. La simplicité et l’uniformité de la vie chez les Turcs , l’aspect tant extérieur qu’intérieur des maisons , qui sont toutes construites et distribuées de la même manière , font que l’on se trouve partout comme chez soi.
Ce qui frappe tout d’abord , quand on pénètre dans le sélamlik , c’est l’extrême simplicité de l’ameublement.
Cet ameublement consiste, à vrai dire , dans un large sofa qui garnit deux et quelquefois trois côtés
«le l’appartement. Ni lit, ni tables, ni fauteuils, ni chaises. Le sofa tient lieu de tout cela. C’est là que l’Osmanli passe les trois quarts de sa journée , accroupi sur ses talons, fumant, lisant, écrivant. A l’heure des repas, ses serviteurs poussent devant lui un guéridon très-bas, sur lequel ils posent un plateau chargé de plats. Le soir, on étend sur le sofa un ou plusieurs matelas garnis d’un oreiller et de couvertures en laine ou en coton , suivant la saison. Le lendemain , tout cet attirail est enlevé dès le matin et replacé dans des armoires1 pratiquées dans la muraille. Ainsi la même pièce sert à la fois de salon, de salle à manger, de cabinet de travail et de chambre à coucher.
Point de cheminée ni de tentures. L’hiver, un énorme brasero en cuivre ou en terre cuite, appelé tnangal et placé au milieu de l’appartement, y entretient un niveau de température qui n’excède guère celui de la rue. Un Européen y grelotterait. Mais l’Osmanli, enveloppé d’épaisses fourrures, dans un état presque constant d’immobilité , se trouve enough comfortable , comme disait mon ami Khalil pacha, qui a fait une partie de ses études en Angleterre.
Un tapis de Smyrne ou de Perse, remplacé l’été par une natte , garnit le parquet. L’usage
t. Foufcs.
constant, en Orient, de déposer ses babouches à l’entrée de la chambre, le préserve de toute souillure, et contribue beaucoup à la propreté des appartements.
La muraille et le plafond , en bois , comme tout le reste de l’édifice, sont recouverts de stuc ou décorés de peintures à fresque. Le dessinateur y ajoute quelquefois, comme ornements, des arabesques, des fleurs, des oiseaux; mais point de tableaux , de portraits surtout : les représentations de la figure humaine sont interdites par le Coran. De doubles croisées, les unes au -dessus des autres, garnies de rideaux en cotonnade anglaise, de môme que les housses du sofa et les portières, éclairent l’appartement.
Tel est l’aspect général d’un intérieur turc : tel était celui de la maison d’Osman aga. Elle était composée d’un grand nombre de pièces, toutes meublées avec cette simplicité. Son principal luxe
était dans la beauté et l’étendue des communs,
dans le nombre des chevaux, des équipages, des domestiques. Ce luxe faisait partie de son hospitalité.
Il portait le vieux costume turc, aux plis amples et flottants, qui prête au corps tant de dignité et de noblesse : d’épaisses et chaudes fourrures en hiver; l’été, des pelisses fines et légères. Un châle de Perse était roulé autour de sa tête en manière
de turban ; un autre lui servait de ceinture. Ses pieds étaient chaussés de bottines en maroquin jaune d’une souplesse extrême ; ces bottines étaient fourrées dans des babouches1 2 également en maroquin : ce sont ces babouches qui se déposent ordinairement à la porte de l’appartement avant d’entrer.
Ce fut chez Osman aga que je fis mon premier repas « à la turque. » Lorsque j’arrivai au yali , il était un peu moins de « douze heures *. » C’était à l’époque des plus longs jours. Osman vint à ma rencontre jusqu’à la porte du sélamlik. Dans la pièce où il m’introduisit, je trouvai un vieillard , son beaupère, et deux autres efendis auxquels il dit quelques mots en manière de présentation. Un guéridon, recouvert d’un surtout en argent, était placé à l’angle du sofa. Mon hôte et ses compagnons s’accroupirent sur des coussins. Par égard pour ma qualité d’Européen , on avait mis à la place que je devais occuper un siège bas sans dossier, assez semblable à ces petits tabourets qu’on appelle , je crois, des x. Le guéridon n’avait pas plus de dixhuit pouces de diamètre. C’était un bien petit espace pour cinq convives; mais, vu l’exiguïté du