‹ La Turquie actuelleChapitre 51 sur 91 · I. Muçafir, hôte · texte numérisé non relu

I. Muçafir, hôte

que le domestique approcha de moi le plateau, je le repoussai doucement, en accompagnant mon refus d’un téména 1 adressé à mon hôte. Cette abstention me valut un sourire de la part de son beau-père, assis à ma gauche sur le sofa. « Allaha ema.net oloun! (que Dieu soit avec toi!) » dit-il. C’était le premier mot qu’il eût prononcé depuis mon arrivée.

Le Coran, comme la Sunna2, proscrit l’usage du vin et de toutes les liqueurs fermentées ou distillées. « Le vin , a dit le Prophète , est la mère des abominations. Au moment où l’homme prend en main un verre de cette liqueur, il est frappé d’anathème par tous les anges du ciel et de la terre. » Au contraire , l’apôtre de Dieu, et, à son exemple, les docteurs et les sages de tout l’Orient ont célébré l’eau comme le principe de la santé de l’àme et du corps. A Constantinople et dans les autres grandes villes, où la charité des particuliers élève des fontaines sur les places publiques on suspend des outres pleines aux portes des maisons pour le soulagement des passants et des voyageurs , on lit presque à chaque pas des distiques dans le genre

j . Salut qui se fait en portant successivement la main droite au cœur, à la bouche et au front.

2. La Sunna , ou tradition , est la plus grande autorité religieuse des musulmans après le Coran. Yoy. Lettres sur la Turquie, t. I, p. 144.

de ceux-ci, gravés soit sur le frontispice de la fontaine, soit sur la tasse destinée à puiser l’eau :

Bois au milieu des félicitations et au sein d’une santé prospère ;

Cette boisson est le délice du corps.

Ou bien (c’est l’eau qui est censée parler ellemême) :

Je suis le salut des convives: je suis la pureté par excellence ;

Réjouis tes yeux par le spectacle des belles qualités que j’offre :

Je dois paraître délicieuse à quiconque se plaint de la soif.

Après le pilau , les convives enlevèrent le couvercle des petits pots de porcelaine, dont le contenu m’avait intrigué pendant tout le repas. Chacun d’eux était rempli d’un liquide rosé qu’ils burent avec délices : c’était le cherbet. Le cherbet est la seule boisson permise à table : aussi est-elle d’un usage général en Turquie et dans tout l’Orient. C’est un composé d’eau et de miel mélangé de divers ingrédients, tels que jus d’orange ou de limon, violettes, roses, tilleul, épine-vinette, etc. Le nôtre était au musc et avait un goût de parfumerie très-prononcé.

Le cherbet à l’usage du peuple est un simple hydromel : je l’ai trouvé beaucoup meilleur.

On se leva de table : les serviteurs apportèrent à 160 r

laver dans de grands vases d’argent. Osman aga et les convives, l’un après l’autre, se rincèrent la bouche , se frottèrent les dents avec leurs doigts , et lavèrent avec du savon de Candie leurs mains et leur barbe, dont ils peignèrent avec soin les poils. La barbe , regardée par tous les peuples comme un signe de force et de puissance, est encore, d’après les idées des Orientaux , l’indice de hautes facultés intellectuelles. « On pourrait compter les poils de su barbe, » pour signifier « un homme de peu de moyens, » est une phrase proverbiale en Turquie. Aussi la barbe est-elle l’objet d’un soin tout particulier. Le matin, le soir, après chaque repas, elle est lavée, savonnée, lissée, parfumée.

Le droit de porter la barbe constitue un privilège dont les pachas et les grades civils correspondants jouissent seuls. Les ulémas et les simples particuliers ont toute liberté à cet égard. Comme ils ne reçoivent rien de l’État, l’État n’a rien à leur prescrire. Aussi le batelier, le porteur d’eau, qui vivent péniblement de leur travail , se considèrent-ils comme placés au-dessus du bey qui commande un régiment ou un vaisseau. Us portent, s’il leur plaît, toute leur barbe ; l’autre ne peut laisser pousser que sa moustache.

Après avoir terminé nos ablutions , nous reprîmes place sur le sofa, et presque aussitôt on nous servit les pipes et le café. Dès lors la conversation, qui

n’avait pas été très-anhnée pendant le souper, tomba tout à fait. Un silence profond se fil dans la pièce. Osman parut plongé dans une sorte de rêverie , la tête renversée un peu en arrière, les yeux fermés à demi , comme s’il eût cessé de voir et d’entendre. Je regardai mes compagnons : même immobilité, même silence. On eût dit de trois statues, ou mieux de trois sphinx, n’eût été le mouvement de leurs lèvres qui s’entr’ ouvraient avec un léger bruit, à intervalles égaux, pour aspirer la fumée de la longue pipe dont elles pressaient doucement le bouquin d’ambre. Cet état est ce qu’on nomme le kèf. Le kèf , la volupté suprême des Orientaux, mot intraduisible dans notre langue, de même que la chose qu’il représente, n’a pas d’analogue dans nos mœurs ! État indéfinissable , dont le far niente italien ne donne qu’une idée incomplète , qui n’est ni la veille ni le sommeil, où l’exercice des sens est à moitié suspendu, et dont la cessation subite est presque toujours accompagnée d’une sensation douloureuse, comme celle qui suit , dit-on , le réveil des somnambules !

Au bout d’une demi-heure environ, Osman parut sortir de sa rêverie , et sans témoigner ni surprise ni embarras, sans s’excuser de ce qui aurait pu me paraître un oubli des lois de la politesse si je n’eusse déjà été un peu au fait des habitudes turques : « Puissé-je , me dit-il , passer un grand

nombre de soirées pareilles à celle-ci! » Sur ce compliment, la conversation reprit son cours. Mais le jour avait baissé tout à fait ; la voix grêle et perçante du muezzin, s’élevant par degrés du milieu du silence, fit retentir l’air de l’annonce du cinquième namaz; tous les muçafirs se levèrent. Les Turcs n’aiment point à prolonger la veillée; levés avant l’aurore , ils se mettent au lit au plus tard deux heures après le coucher du soleil.

Je demandai à Osman la permission de me retirer. Il m’accompagna lui-même jusqu’à la chambre qui m’était destinée, et, après s’être assuré que rien ne me manquait, il me quitta, sans doute pour gagner son harem.

Rien ne me manquait en effet. Une veilleuse brûlait sous un globe d’albâtre. Une petite tablette de nacre, garnie d’un flambeau en argent et d’une coupe remplie de cherbet, était placée près de mon lit. Ce lit, disposé à même la natte (la natte, l’été, remplace le sofa) consistait suivant l’ordinaire en deux matelas, un oreiller, un drap de toile de coton et une couverture à laquelle était cousu un second drap. Sur le sofa se trouvait une quantité de linge blanc avec tout ce qui est nécessaire pour les ablutions.

Le lendemain avant cinq heures j’étais levé. Je croyais devoir à mon hôte cette politesse de le devancer dans ses habitudes matinales. Mais il y avait

déjà près d’une heure qu’il était sur pied. Contrairement aux habitudes de laisser-aller des particuliers riches en Turquie , Osman aga réglait lui-méme chaque matin les affaires de sa maison , et donnait ses ordres pour le reste de la journée. Je le trouvai dans son jardin achevant de fumer son tchibouk.

En voyant à côté de lui, sur une caisse d’oranger, une findjan' vide , je me hasardai à lui adresser le salut ordinaire : « Sabahynyz khaïr ola efendim, » ce qui veut dire : « Bonjour , monsieur*. » En effet, jusqu’à ce qu’il ait humé cette première tasse de sa liqueur favorite , l’Osmanli n’est abordable par personne. Il est sombre , grinché , et pour un rien s’emporte. On dit alors qu’il est théria/ci *. Le tliériakisme est l’état opposé au kèf.

<> Croiriez-vous, me dit Osman, que certains parmi nos ulémas ont tenté de proscrire l’usage du café et du tabac, qu’ils appellent, avec le vin et l'opium, « les quatre colonnes de la tente de la volupté et « les quatre ministres d’Éblis*? » Passe pour le vin et l’opium. Le premier est condamné en termes formels par le Prophète : d’ailleurs l’ivresse dégrade l’homme ; le second l’abrutit et détériore sa santé. Voyez nos thériakis : ne dirait-on pas des cadavres

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