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On dit en turc « boire la fumée » au lieu de « aspirer

et, pour peu que l’assemblée soit nombreuse, cet échange de courtoisie donne lieu à un feu croisé de gestes qui produisent l’effet le plus bizarre. Cependant, dans une réunion d’ulémas, la majesté du costume , l’air de gravité général chez les Ottomans, la décence qui accompagne tous les actes de la vie civile prêtent un air de noblesse singulier à cette scène.

L’offre du café est d’un usage plus général que celle du tchibouk. L’étiquette orientale met une grande différence entre les deux. Le café se donne à tous les visiteurs; le tchibouk constitue une distinction qui se mesure au rang du visiteur et à celui de la personne qui reçoit. Lorsque j’allais voir A’ali pacha, ministre des affaires étrangères, à son yali de Iéni-Keui , « Son Excellence » me faisait servir le café et la pipe ; chez Réchid et chez Ahmed-Félhi pachas, « Altesses » tous les deux, je n’avais droit qu’au café; mais l’un et l’autre s’abstenaient par politesse de fumer en ma présence.

Ces distinctions n’ont lieu que dans les régions officielles. Chez les particuliers, le tchibouk et le café vont rarement l’un sans l’autre. Aussi voit-on dans les antichambres des pipes par douzaines, rangées verticalement dans des entailles de tablettes disposées pour cet usage. On met autant de recherche dans la beauté de ces pipes que dans le choix du tabac. Les tiges (c’est à cette partie de

l’instrument que l’on donne proprement le nom de tehibouk), longues de quatre à cinq pieds, quelquefois davantage , sont en bois de noisetier, de cerisier, de rosier ou de jasmin. Le bouquin est en ambre enrichi d’or ou de pierres précieuses ; c’est ce qui constitue la richesse de la pipe. 11 y en a qui valent cinq et six mille piastres. Quant au fourneau ( lulè) il est fait simplement d’une terre rouge préparée d’une certaine manière, et son prix le plus élevé n’excède pas quatre piastres.

L’entretien de ces pipes exige beaucoup de soin ; aussi a-t-on des domestiques ( tchiboukjis ) préposés uniquement à cet office. Osman aga avait quatre tchiboukjis commandés par un chef qui prenait le nom de tchiboukji bachi.

La présentation de la pipe comporte un certain cérémonial qu’il est bon à un Européen de connaître, s’il ne veut pas passer pour un khoïrat , un homme mal élevé. Le tchiboukji l’apporte tout allumée, et, après avoir posé le lulè sur une petite assiette ronde en cuivre, placée à quelque distance sur le tapis , il la tient pendant quelque temps dans une position perpendiculaire, puis il lui fait décrire une courbe qui rencontre à l’extrémité de la ligne les lèvres du muçafir assis sur le sofa. Celle assiette est destinée à recevoir la cendre du tabac à mesure qu’il se consume.

Lorsque le visiteur a humé une première bouffée ,

il doit un téména à son hôte et à toute l’assistance. Si celle-ci est nombreuse et que la pièce soit d’une étendue médiocre, les pipes se croisent tellement qu’il faut une attention extrême pour ne pas heurter celle de son voisin. Il doit y prendre bien garde, comme aussi de ne pas cracher en fumant: ce qui constituerait une inconvenance au premier chef.

La famille. — Naissance et éducation des enfants.— Des noms propres. — Que la vie de famille existe en Turquie autant et plus qu’ailleurs. — Circoncision. — Admission des enfants aux écoles publiques.

Osman aga avait deux enfants, un garçon et une fille. Celle-ci s’appelait Leila, du nom de la célèbre amante de Medjoun ; le garçon, Ali. C’étaient deux charmants enfants. Ils habitaient , suivant la coutume, le harem avec leur mère; mais ils venaient quelquefois rendre visite à leur père dans le sélamlik. Dès qu’ils paraissaient, amenés par un vieil esclave nommé Khalil, le visage d’Osman s’éclairait : sa gravité musulmane ne tenait pas à leurs caresses enfantines. Il les prenait sur ses genoux, jouait avec eux sur le tapis et souriait à leurs gentillesses sans me les faire remarquer. Pourtant j’admirais leur grâce sérieuse. Les enfants turcs ne ressemblent pas à ceux des autres

pays. Ils ne sont ni bruyants ni pleurards. Pendant un séjour de près de trois années dans le Levant , je ne me souviens pas d’avoir entendu un enfant turc crier. Ceux que je rencontrais allant à l’école, avaient le maintien calme, la démarche grave de vieux Osmanlis.

Il est vrai que je ne connais pas de pays où les enfants soient entourés de plus de soins et d’affection; et, chose étrange, cette affection, ces soins paraissent plus tendres encore chez le père que chez la mère. 11 faut voir, le vendredi (c’est, comme l’on sait, le dimanche des musulmans), ou bien un jour de bairam, l’Osmanli conduisant son fils par la main dans la rue , réglant son pas sur le sien, le prenant sur ses épaules, s’il le voit fatigué, ou bien le plaçant auprès de lui sur un banc du café où il se repose un moment, lui parlant avec amour, attentif à ses moindres mouvements , tandis que ses voisins, jeunes et vieux , quittent leurs pipes , sourient de leur côté à l’enfant , et félicitent le père d’avoir un fils qui sera, incK allah, le soutien de sa vieillesse.

A mesure que les enfants grandissent en âge, cette tendresse devient moins expansive et fait place à la gravité nécessaire au maintien de l’autorité paternelle ; ils n’abordent plus leur père que les yeux baissés , avec une contenance modeste et soumise. Ils ne s’assoient pas devant lui qu’ils n’en

aient reçu l’ordre. Ils le servent à table. S’ils lui adressent la parole, ainsi qu’à leur mère, ils se servent des noms d ’aga baba , nènè cadijn , qui répondent aux tournures italiennes signor padre , .s ignora madré.

Le docteur Clôt bey nous apprend qu’Ibrahiin paclia, père de famille, vizir comme son père, plus élevé môme que lui en dignité, puisque, en qualité de gouverneur de la Mecque, il était le premier pacha de l’empire, donnait à Méhémet-Ali ces mêmes témoignages d’humble soumission. Entre les frères et sœurs, il existe également une hiérarchie fondée sur l’âge ; les plus jeunes ont des devoirs d’égards et de soumission envers les plus âgés. L’aîné des fils, qui occupe le second rang dans la famille, en devient le chef à la mort du père. C’est la reproduction fidèle de ces anciens jours dont la Bible nous a tracé le tableau.

Le père et la mère, sans avoir égard ni à l’âge ni au rang de leurs enfants , les désignent toujours par leurs simples noms. Ali, Leïla, Suleïman, Fatmé, etc.

En voyant ce respect d’une part, de l’autre cette tendresse constante, je me demandais comment avait pu s’accréditer cette opinion si erronée que la famille n’existe pas en Turquie. Il est vrai qu’elle n’y existe pas tout à fait comme en Europe. Elle y tient plus de la constitution de l’antiquité que de

celle des sociétés modernes. Qu’est-ce à dire cependant? L’Orient est encore, sous beaucoup de rapports, ce qu’il était au temps des patriarches. Or, quand la famille a-t-elle été constituée plus solidement qu’à ces époques où elle nous apparaît , non pas comme la base de la société , mais comme la société elle-même ?

Je comprends qu’on dise que les Turcs ne sont pas une nation; mais prétendre que chez eux la famille n’existe pas, et ne saurait exister, il faut pour cela n’avoir jamais mis le pied en Turquie.

Trois choses me paraissent avoir donné naissance à ce préjugé : la polygamie d’une part, de l’autre l’absence de noms propres dans les familles, et celle de registres constatant l’état civil des individus.

La polygamie, j’en parlerai tout à l’heure.

« Quant aux noms, il est bien vrai que le nom de famille ou de maison , le nom patronymique des Grecs, n’existe pas chez les musulmans. Il est remplacé par ce que nous appelons le nom de baptême ou par un surnom, le prænomen ou le cognomen des anciens. La liste de ces prénoms, empruntés soit à la Bible , soit au Coran et à la tradition , n’est guère plus nombreuse que celle des prénoms romains1. Aussi sont-ils communs à tout l’Orient

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