‹ La Turquie actuelleChapitre 55 sur 91 · Moussa (Moïse), Ibrahim (Abraham), Ismaïl, Youçouf (Jo · texte numérisé non relu

Moussa (Moïse), Ibrahim (Abraham), Ismaïl, Youçouf (Jo

musulman. Que vous voyagiez en Turquie, en Arabie, en Perse, dans l’Inde, le domestique qui vous sert ou le kavass qui vous escorte est toujours un Ibrahim ou un Ali. Les Persans, en leur qualité de Chiites, affectionnent plus particulièrement ce dernier nom , ainsi que ceux d’Hassan et d’Hussein, fds d’Ali. En revanche, vous ne trouverez nulle part chez eux un Orner ou un Osman. Ils abominent ces noms , et ils ne viennen! jamais à leur bouche ou sous leur plume qu’accompagnés des épithètes de porc , d’àne ou de chien.

Le surnom , tantôt joint au nom , tantôt mis à sa place, indique soit la relation de famille exprimée par les mots Abou (père), Zadé, Oghlou (fils)1, comme Hassan Oghlou (le fils de Hassan), Molla Zadé (le fils du molla ) , soit la relation d’origine, de qualité , de tribu , comme le nom de l’exgrand vizir Méhémet-Kibrisli. Ou bien il est simplement un sobriquet emprunté à une qualité morale ou physique de l’individu, le Boiteux, le Borgne, le Grand, le Petit, le Véridique, le

seph), Daoud (David), Suleïman (Salomon), Ica (Jésus), Mohammed (Mahomet), dont les Turcs font Méhémet , Mehmet et Mehmed, Ahmed, dérivé de Mohammed, Orner, Osman, Ali, etc. Pour les femmes, Aïsché, Kadidgè, Fatmè, etc.

1 .Abou est arabe, zadé, persan, oghlou, turc. — Voy. le savant opuscule publié récemment par M. Garcin de Tassy, Mémoire sur les noms propres et les titres musulmans.

Pieux , le Juste , etc. Ces sobriquets se donnent impunément au sultan comme au dernier de ses sujets ; on disait , en parlant de Mahmoud I", Mahmoud le Bossu ( Mahmoud Gambour ), comme on dirait, à propos d’un individu quelconque, Méhémet le Borgne , Ismail le Manchot. Le célèbre pacha de Saint-Jean d’Acre , à l’époque de l’expédition française en Égypte, se nommait luiîiiôme Djezzar pacha (le pacha boucher), parce qu’il avait été boucher pendant son enfance. C’est que ni la vanité ni le respect humain n’existent chez cette fière et sérieuse nation. Soumis en toute chose à la volonté de Dieu , l’Osmanli se résigne sans peine à ce qui, dans d’autres pays, est un sujet continuel d’affliction ou de moquerie. « Allah tan guieldï , Dieu m’a fait ainsi : » avec cela l’on répond à tout.

Ainsi la communauté du nom , et , par suite , la solidarité qu’elle crée entre les individus , n’existent pas en Turquie. Aussi bien celte solidarité est contraire à la croyance et aux habitudes religieuses de la nation ; mais elle est suppléée chez l’individu par un mobile à la fois plus fort et plus élevé, le devoir, qui, chez le musulman, n’est point distinct de la religion. Cette idée du devoir, il la porte dans les plus petites choses et dans les détails les plus minutieux et les plus intimes. Là, la morale est une. Ces distinctions subtiles qui,

chez nous , créent autant de sortes de probité qu’il y a de milieux sociaux différents, n’existent point. Le marchand qui vend un objet au delà de sa valeur sait qu’il est aussi coupable que le chaland qui , profitant de son inattention , emporterait ce même objet sans le payer. Dieu , la loi , la conscience parlent le même langage.

Et pour ce qui est de la famille en elle- même, qu’importe que ses membres ne portent pas le même nom , si les affections , qui en sont le lien véritable , demeurent aussi profondes , aussi durables? Est-ce le nom, ou bien l’attachement au foyer domestique , qui fait la perpétuité de la famille ? Or, nulle part cet attachement au foyer, ces affections, ne sont aussi développés qu’en Turquie. Les mêmes lieux voient l’Osmanli naître , grandir , se perpétuer par le mariage et mourir. Il est plus près que nous de la nature. La simplicité de scs habitudes , l’absence de passions et de distractions extérieures tournent au profit de la vie intime, et le harem , que l’on a accusé d’être le tombeau de la famille , en devient ainsi la sauvegarde.

Il n’existe point, il est vrai, de registres constatant l’état civil des individus. Demandez à un musulman son âge, il citera à coup sûr le premier événement marquant dont il aura gardé le souvenir, tel grand vizir, telle guerre, tel incendie , ou bien il dira que sa mère lui a souvent répété qu’il

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était lié pendant qu’on construisait telle mosquée, l’année de la grande peste ou de l’élévation de tel sultan ; mais quant à vous dire au juste son âge, il ne le pourra pas.

Toutefois , celte lacune dans la législation ottomane offre moins d’inconvénients en Turquie que partout ailleurs. La constatation qui a pour objet d’assurer à chaque individu la jouissance constante de son droit, en établissant en tout temps son identité , s’opère là comme d’elle-même. Nous venons de voir que le musulman ne s’éloigne guère, en général, du lieu qui l’a vu naître : lors donc qu’il est nécessaire d’établir son identité, deux témoins qui ne l’ont jamais perdu de vue se présentent devant le cadi, etleur déclaration lient lieu de notoriété. Ce qu’on fait chez nous à l’avance et par prévision, on le fait en Turquie au moment môme. Notre loi, j’en conviens, a plus de prévoyance et garantit mieux les droits. Le gouvernement turc a été le premier à le reconnaître, et, depuis quelques années, l’on a commencé à tenir des registres publics des naissances et des décès. Quant à l’acte de mariage, contenant les stipulations arrêtées entre les parties et signé par les témoins , il a toujours été inscrit sur les registres des imans.

Les musulmans n’ont point de baptême ; aussitôt après la naissance de l’enfant, l’iinan , ou, à son défaut , le père prononce à son oreille la formule

ordinaire de l’ézan : « Dieu est grand ; il n’y a de Dieu que Dieu , etc. ; » ensuite a lieu la cérémonie de l’imposition du nom. C’est comme une première initiation à l’islamisme, complétée plus tard par la circoncision.

J’ai parlé déjà de la circoncision. Elle a lieu ordinairement vers l’àge de sept ans, dans la maison paternelle , en présence des parents et des amis. L’iman y assiste et récite des prières. L’opération , pratiquée par des chirurgiens-barbiers , est peu douloureuse. Le lendemain , après les aumônes et les libéralités d’usage , les nouveaux circoncis , habillés de neuf, le turban ou le fez garni de fils d’or ou d’argent et surmonté d’aigrettes et de panaches , sont conduits chez les parents et les amis de leur famille, et- promenés comme en triomphe dans toutes les places publiques. Ces fêtes se répètent pendant huit ou dix jours.

Jusque-là, les enfants, garçons et tilles, ont été élevés dans l’intérieur du harem , sous la surveillance exclusive de la mère. Après la circoncision , ils commencent à fréquenter les écoles primaires, ou reçoivent à la maison les soins d’un khodja (précepteur). Chaque soir, l’iman de la famille, ou celui du quartier, ou bien , à leur défaut, le père lui-même, après que les ablutions et le namaz ont été accomplis en commun dans le sélamlik, se rend au harem, où il récite les prières d’usage en présence

de l’épouse, des enfants, s’ils sont d’àge à les entendre, et des esclaves, toutes voilées suivant la loi.

Puis vient pour les garçons l’époque de l’admission aux grandes écoles, que l’on célèbre par des solennités assez semblables à celles qui accompagnaient la prise de la robe prétexte chez les Romains. A partir de cet instant , l’enfant devenu homme quitte le harem pour le sélamlik ; mais il conserve le droit d’y entrer, quand il lui plaît, pour voir sa mère et ses sœurs , à la condition toutefois de se faire annoncer, suivant l’étiquette prescrite pour les visites.

Les esclaves. Leur condition. — Femmes esclaves dans les narems. — Marchands d’esclaves.

Khalil , le vieil esclave d’Osman, était son domestique de confiance et comme l’intendant de sa maison. Il avait refusé à plusieurs reprises l'affranchissement que lui offrait son maître , ne voulant pas se séparer du petit Ali et de sa sœur Leïla. Ces deux enfants étaient sa principale et sa plus chère occupation; il les accompagnait à l’école, à la promenade. Eux, de leur, côté, lui témoignaient la même tendresse qu’à leur père, et l’appelaient du même nom, baba.

D’ailleurs, qu’eût fait le vieux Khalil de la liberté? il n’avait conservé aucun souvenir de sa patrie ni de sa famille. Tout ce qu’il se rappelait , c’est qu’il était né en Circassie , dans un village , sur le bord de la mer , d’où il avait été emmené , étant tout enfant , par des marchands d’esclaves. Après bien des vicissitudes , il était entré dans la maison d’Osman aga, qui, au bout de quelques années, l’avait marié suivant la coutume, en lui faisant don d'un petit pécule. Mais bientôt sa femme était morte , et il avait concentré toutes ses affections sur la famille de son maître.

Four apprécier les douceurs de la liberté, il faut se sentir encore esclave , et il y avait bien des années que Khalil était aussi libre , de fait , dans la maison de son maître que son maître lui-même.

La condition des esclaves en Turquie ne diffère en rien de celle des autres serviteurs de la maison ; elle est plus douce même. Comme l’esclave est délaissé , qu’il n’a pas de famille, son maître lui témoigne plus d’égards. Pourquoi le traiterait-il avec dureté, lui qui pratique la bienfaisance h l’égard même des animaux , et qui pense faire une action agréable à Dieu en rachetant des oiseaux captifs pour les rendre à la liberté? 11 lui dit : « Mon fils, » en lui parlant; son commandement n’a rien de dur; il ne cherche point à l’huînilicr. S’il est le maître et lui l'esclave, c’est que

Dieu l’a voulu ; mais le contraire eût pu tout aussi bien arriver. Jeune, il l’envoie aux écoles; quand il a servi quelques années , il l’affranchit , le marie , souvent même à ses propres enfants, et le pousse soit dans l’armée, soit dans les emplois civils. Plusieurs esclaves deviennent ainsi des personnages ; témoins Riza, Khalil, Méhémet-Ali et tant d’autres.

Mais ces fortunes éclatantes n’arrivent qu’aux esclaves blancs, géorgiens ou cireassiens. Les noirs, la plupart amenés de la Nubie et de l’Éthiopie, vieillissent dans les emplois domestiques. lTne seule voie leur est ouverte pour arriver aux honneurs, celle du mabeïn; mais l’on sait à quelles conditions.

Même inégalité dans le sort des esclaves femelles qui peuplent les harems. Les noires , vouées aux travaux les plus humbles de l’intérieur, n’ont d’autre perspective que celle d’un traitement plus doux et d’une vieillesse moins occupée, tandis que l’imagination de leurs compagnes , savantes dans l’art «le plaire , se joue dans des horizons sans limites.

La plupart ont été amenées de la Circassie et des provinces du* Caucase par les marchands. Transportées du sol natal à un ;\ge trop tendre pour qu’elles puissent en avoir gardé le souvenir, elles ne connaissent pas les regrets qu’engendre la privation de la patrie ou de la famille. Pour elles, la famille, la patrie, c’est le harem où elles ont

grandi, où elles servent maintenant, où elles commanderont peut-être un jour en souveraines. Si l’une d’elles a quitté son pays natal dans un âge plus avancé, elle y songe peut être par moments, mais sans le regretter. Elevée par ses parents dans l’idée d’une séparation prochaine et en quelque sorte nécessaire, elle a eu le temps de se familiariser avec une destinée qui ne lui laisse entrevoir dans l’avenir, au lieu de la vie misérable qui l’attendait sous le toit paternel, qu’une suite continuelle de plaisirs et de triomphes. Aussi, quand arrive l’heure du départ, ne montre-t-elle aucune répugnance à suivre le marchand à qui ses parents la livrent moyennant quelques bourses. Celui-ci, d’ailleurs, se donne bien de garde de souffler sur ces chimères ; loin de là, il lui montre en perspective le rang et les honneurs de sultane. Pourquoi non? Tant d’autres le sont devenues qui n’étaient ni plus belles qu’elle, ni plus savantes dans la musique, la danse ou la broderie !

Il m’est arrivé souvent de rencontrer de ces marchands d’esclaves; une fois entre autres, dans une promenade que je faisais aux environs de Scutari. C’étaient des hommes de belle figure, à l’air noble et grave , la barbe blanche , vêtus de riches étoffes de cachemire. Us étaient accroupis sur le gazon, au bord d’une petite prairie à moitié cachée par des arbres, absorbés en apparence dans la fumée

de leurs pipes persanes. Au bas de la prairie, à quelques centaines de pas, coulait une rivière sur les bords de laquelle la troupe des esclaves, assises en rond , formait un groupe pittoresque, les unes enveloppées de leurs longs féredjès, les autres ayant arrondi leurs bras derrière leur tète pour dormir, d’autres encore s’entretenant dans la langue de leur pays. J’entendais de loin leurs voix confuses, et qui, contre l’ordinaire, atteignaient un diapason assez élevé. Je m’approchai , me croyant suffisamment protégé par le massif de platanes; mais elles m’aperçurent et poussèrent un petit cri. Au même instant, un des gardiens se rapprocha du groupe, mais sans affectation, sans empressement, avec une lenteur mesurée. Toutes firent silence et se couvrirent de leurs yachmaks. Je m’éloignai à mon tour , en tâchant d’imiter la démarche lente et grave de l’argus; mais j’avais eu le temps d’apercevoir leurs visages à la dérobée. Quelques-unes me parurent d’une beauté parfaite, blanches, grandes, élancées, l’ovale de la figure d’une pureté irréprochable, de grands yeux fendus en amande, voilés par de longs cils, l’arc des sourcils comme dessiné au pinceau. Mais toute cette beauté manquait d’expression. Une seule, moins belle peut-être que ses compagnes , me parut plus séduisante. C’était uneCircassienne d’une vingtaine d’années, aux traits un peu trop fortement accentués , et trop voisine ,

pour mon goût, de cet état d’embonpoint que prisent si fort les Turcs. Elle était vêtue d’un féredgé bleu de ciel dont les plis , en s’entr’ouvrant , laissaient à l’imagination fort peu de frais à faire. Je n’ai jamais vu de poses aussi agaçantes. Elle se renversait en arrière en se regardant dans un petit miroir de métal qu’elle tenait à la main, penchait la tète sur son épaule , fermait ses yeux à demi , entr’ouvrant ses lèvres et laissant voir des dents d’une blancheur éclatante. A qui s’adressaient ces coquetteries? Sans doute à l’amant invisible qui devait la faire asseoir un jour sur le trûne des sultanes.

Le nombre des esclaves diminue graduellement depuis plusieurs années, soit par l’effet du changement des mœurs, soit par suite des obstacles que le gouvernement apporte à la vente. Il existait naguère encore à Constantinople un bazar public des esclaves où les Européens avaient accès. J’avoue ne l’avoir point visité; lorsque j’arrivai en Turquie au commencement de 1847, il y avait un mois que la Porte en avait ordonné la fermeture. Plus récemment un autre firman, rendu au commencement de la nouvelle année musulmane1, interdit le

1. Octobre 1854. « L’homme, est-il dit en tête de ce firman, est la plus noble des créatures sorties de la main de Dieu , qui lui a donné sa part de bonheur en lui accordant la grâce de naître libre. » Certes, ce sont là de belles paroles : espérons qu’elles ne sont pas destinées à demeurer stériles.

commerce des esclaves sur toute la côte de la mer Noire. Ces diverses mesures ont eu pour résultat d’élever les prix. Aujourd’hui, une Circassienne de quatorze à dix-huit ans, réputée belle, ne coûte pas moins de cinquante à soixante mille piastres.

Vie extérieure des Turcs. — Jeux, divertissements, voyages.— Isaac bey. — Un patron turc à la recherche de Marseille. — Spectacles et concerts. — Cafés publics. — Leur histoire liée à celle des révolutions de Constantinople. — Le ramazan. — Musiciens et chanteurs ambulants. — Un rhapsode turc. — Plaisanteries de Nasreddin khodja. — Karagueuz. — Encore Isaac bey.

Depuis que l’esprit de conquête l’a abandonné , l’Osmanli est devenu casanier. De soldat, il s’est fait philosophe, et, à l’exemple d’Épicure, il place le souverain bien dans le repos. Aussi tout ce qui le sort de ce bienheureux repos lui répugne. La chasse le fatigue; la danse lui paraît un divertissement indigne d’un homme ; pour la promenade , passe encore , pourvu qu’elle soit à portée. Par un beau jour, dans l’après-midi, lorsque l’air est doux , vous le verrez parfois quitter son yali , accompagné de ses domestiques qui portent sa pipe et son sedjadè \ et gagner, en marchant d’un pas

1 . Petit tapis qui sert à la fois pour s’asseoir et pour réciter le namaz.

lent, le bord de la prairie où s’étale une verdure luxuriante, ou bien le promontoire ombragé par des platanes , d’où la vue s’étend au loin sur la mer. C’est là qu’il s’asseoit pendant une heure ou deux , en humant silencieusement la tasse de café que le cahvèdji 1 voisin lui apporte.

Mais, quel que soit le charme de cette récréation, il n’en fait point abus. A tout il préfère le ai home, non pas à la manière anglaise , en faisant du club sa maison , mais en homme dont toutes les joies , toutes les affections, sont intérieures. Demeurer au milieu des siens , assis dans l’angle de son sofa , regarder ses enfants jouer à ses pieds sur le tapis, ou considérer piar les croisées entr’ouvertes le bleu du ciel mêlé à celui de la mer , voilà sa vie. Cette disposition constante de son esprit le tourne à envisager la mort, non-seulement sans effroi, mais avec une sorte de complaisance : « Ne faire rien est bien doux, me disait un vieux khodja que je rencontrais chaque soir assis à la môme place dans le café où je venais d’habitude ; mais mourir pour se reposer à jamais est la félicité suprême. »

Un incendie détruisit sa maison ; il fut moins lâché du dommage que de la nécessité de changer d’habitation. Pourtant l'exiguïté de son mobilier rendait ce changement facile. Il avait suivi à la

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